Des foules que l'on ne voit pas, des paysages qu'on ne regarde plus, des savoirs qu'on n'entend plus… C'est à ce qui échappe à nos radars que s'attaque l'exposition « Panorama 28 ». Derrière le thème « Invisibles ? », se cachent des artistes qui, au Fresnoy, ont appris à regarder autrement le monde pour exposer au public leur vision.
Créé en 1997 à Tourcoing, le Fresnoy - studio national des arts contemporains forme en 2 ans de jeunes artistes venus du monde entier, entre cinéma, arts numériques et performance. Chaque année, « Panorama » est le moment où leur travail est révélé pour devenir une exposition ouverte au public. Cette année, le thème choisi par la commissaire Annabelle Ténèze résume bien ce qui rassemble ces artistes : le désir de mettre en avant ce qui est parfois oublié.
L'exposition se déploie en trois parties. « Les pulsations du monde » s'intéresse aux rythmes discrets qui traversent le vivant, du sol qui bouge aux signaux technologiques. « Le futur dans le passé » explore les archives et les histoires de famille, à la recherche de récits qu'on a arrêté de raconter. « Habiter et vivre » regarde comment humains et non-humains continuent à cohabiter dans un monde en crise.
Prendre le temps de regarder ce qu'on ne voit plus
Face à ce thème de l'invisible, plusieurs artistes de « Panorama 28 » ont choisi de prendre le temps d'écouter, d'observer, de réfléchir, plutôt que de jeter un regard rapide. Deux œuvres de l'exposition l'illustrent particulièrement bien.
Mélia Roger a passé plusieurs saisons à enregistrer les sons d'une forêt de l'Aude ravagée par les incendies. Son installation, « Sous mes doigts, la forêt », est une sculpture en forme de coquille brisée que le public ausculte avec un dispositif tenu comme un stéthoscope. On y entend les fourmis recoloniser les sols, les chauves-souris se repérer, les sangliers retraverser une rivière. Des sons que l'on n'écoute jamais en temps ordinaire.
Aly Biara, lui, s'est penché sur le bruit des parcs éoliens dans sa région natale, le Nord-Est du Brésil. Son film Furiously Sleeping recueille les témoignages d’habitants qui dénoncent les effets du bruit des éoliennes sur leur sommeil et leur santé. Partant de cet angle, il pose une question : que choisit-on de ne pas mesurer ?
Dans les deux cas, les artistes sont restés longtemps à un même endroit pour rendre visible ce qu'un simple coup d’œil n'aurait pas perçu.
Une même école, des regards multiples
Le Fresnoy accueille tous les ans des profils très différents. Miguel Abad Manning est anthropologue de formation, Wafa Lazhari est architecte, Nazif Can Akçalı était professeur de pilates avant de devenir artiste. Cette diversité de parcours se retrouve dans les supports utilisés et explique la variété des œuvres de l’exposition. On peut notamment trouver RN1 : traversée katangaise de Sammy Baloji qui mêle archives coloniales et paysages miniers du Congo pour raconter la mémoire du royaume lunda. Avec son œuvre, il met en lumière à la fois le rôle essentiel que la tradition orale joue dans la transmission de l'histoire du royaume, mais aussi l'impact des différents changements territoriaux sur ses habitants et habitantes.
Le royaume lunda
Apparu au XVIIe siècle, le royaume lunda s’est développé en Afrique centrale, sur des territoires aujourd’hui situés en République démocratique du Congo, en Angola et en Zambie. À partir de la fin du XIXe siècle, la colonisation européenne et le tracé de nouvelles frontières ont morcelé cet espace. Aujourd'hui, les communautés lundas vivent toujours dans cette région.
Dans Longévitable, Nazif Can Akçalı utilise son propre corps comme terrain d'expérience : tests génétiques, cuisine futuriste, pour interroger notre façon de nous nourrir. Cette installation révèle la transformation de notre rapport à l'alimentation au XXIe siècle, devenue parfois utilitaire et ultra personnalisée, dans l'objectif préserver au maximum notre santé et prolonger notre longévité.
Lors de l'inauguration du 11 septembre dernier, Hilaire Multon, directeur régional des affaires culturelles Hauts-de-France, et de Arielle-Émilie Fanjas, directrice régionale adjointe des affaires culturelles ont souligné la richesse de cette exposition qui, à travers plus de 50 œuvres, films, installations et performances, propose un autre rapport au temps et à l'attention, loin de l'urgence de tout montrer et de tout consommer rapidement. Car finalement, « Panorama 28 » réunit, le temps d'une exposition, ce que le monde préfère ne pas regarder ou ne regarde plus, et lui donne une place bien visible.
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