Le 20 février 2026, le LaM rouvre après dix-huit mois de travaux conduits par la Métropole européenne de Lille. Le clos et le couvert ont été restaurés, les réserves consolidées, un récolement approfondi mené, et les conditions de conservation, notamment pour les arts graphiques, améliorées. L’accueil et l’accessibilité ont été repensés. Cette étape marque un moment important pour un musée dont l’identité repose sur un dialogue singulier entre art moderne, art contemporain et art brut, à partir des collections Masurel et Dutilleul.
Pour cette réouverture, le LaM présente jusqu’au 14 juin 2026 « Kandinsky face aux images », exposition coorganisée avec le Centre Pompidou, lui-même engagé dans un vaste chantier de transformation. Consacrée à Vassily Kandinsky (1866-1944), figure majeure de l’abstraction, elle propose une lecture renouvelée de son œuvre à partir d’une question simple : quelles images ont nourri sa peinture ?
Un compagnonnage institutionnel singulier : une exposition co-organisée par le LaM et le Centre Pompidou
La collaboration entre LaM et le Centre Pompidou s’inscrit dans une histoire longue de circulations muséales et de partenariats autour des grands corpus de l’art moderne. Alors que le Centre Pompidou est engagé dans de profondes transformations de ses bâtiments, ce partenariat s’inscrit dans une dynamique volontariste de partage des collections et des savoirs. Ainsi les archives et œuvres prêtées par le Centre Pompidou constituent l’armature scientifique de l’exposition.
Le Centre Pompidou conserve les archives de Vassily Kandinsky, léguées par Nina Kandinsky, qui constituent un ensemble de référence pour la recherche internationale. Leur déploiement à Villeneuve-d’Ascq confère à l’exposition une profondeur scientifique rare. Angela Lampe, commissaire de l’exposition, a ainsi souligné lors de l'inauguration combien il est « gratifiant pour le public de se plonger dans l’œuvre de l’artiste », grâce à un déploiement « inédit » des archives du Bauhaus : « jamais n'ont été exposés les matériaux du Bauhaus de façon si abondante ». L’iconothèque pédagogique constituée par Kandinsky entre 1925 et 1933, longtemps restée confidentielle, est montrée ici dans une ampleur sans précédent.
Le commissariat de l’exposition est porté par trois femmes : Jeanne Bathilde Lacourt, conservatrice en charge de l’art moderne au LaM, Angela Lampe, conservatrice au service des collections modernes du Musée national d’art moderne/Centre de création industrielle, et Hélène Trespeuch, professeure et commissaire associée.
Kandinsky au LaM : l’ancrage Masurel
La présence de Kandinsky au LaM ne tient pas seulement au prêt d’œuvres et d’archives. Elle s’inscrit dans l’histoire même du musée, dont l’un des socles est la donation de Geneviève et Jean Masurel en 1979.
Industriel du Nord et collectionneur éclairé, Jean Masurel a constitué, dès l’entre-deux-guerres, un ensemble remarquable d’œuvres d’art moderne – Picasso, Braque, Léger, Miró – avec une attention particulière portée aux avant-gardes. Kandinsky y occupe une place structurante, au sein d’un corpus qui témoigne d’un engagement précoce en faveur de l’abstraction. La collection Masurel, enrichie ensuite par d’autres donations majeures, a donné naissance au musée en 1983.
Jeanne-Bathilde Lacourt rappelle que « la présence de Vassily Kandinsky au LaM fait sens, remontant notamment à la collection Masurel ». Autrement dit, l’exposition ne constitue pas un événement isolé, mais un approfondissement d’une histoire déjà inscrite dans les collections permanentes.
L’image comme matrice
L’exposition propose un nouveau récit, parvenant à s’affranchir d’une lecture monolithique de la modernité pour tenir compte des réseaux d’images, des pratiques d’archive et des implications pédagogiques de la production de Kandinsky. Le parcours expose un travail de regard, met au jour un système de relations et propose de pénétrer dans l’atelier mental de l’artiste.
Autour de « Improvisation 3 » (1909), « Impression V (Parc) » (1911), et « Avec l’Arc noir » (1912), peintures magistrales, cristallisant la décantation du réel amenant Kandinsky vers l’abstraction, des photographies de paysages russes et de troïkas rappellent la persistance du motif du cavalier. Les images sont des points de départ, des réservoirs de formes. Elles sont transformées par la mémoire et la composition : l’abstraction de Kandinsky conserve des réminiscences du monde réel, transfigurées par la mémoire.
La section consacrée à l’Almanach du Cavalier bleu (1912) éclaire la circulation des images. Kandinsky y rapproche icônes russes, masques africains, estampes japonaises et peinture moderne. En confrontant œuvres originales et reproductions publiées, l’exposition montre comment l’artiste sélectionne, met en relation. Il cherche ce qu’il nomme la « nécessité intérieure », principe commun aux formes au-delà des cultures.
Au Bauhaus, où il enseigne à partir de 1922 après avoir quitté la Russie soviétique fin 1921, l’image devient outil d’analyse. Fondée par Walter Gropius en 1919, cette école voulait repenser l’enseignement artistique en liant création, technique et réflexion théorique. Autour de Jaune-rouge-bleu (1925), cercle, triangle et carré s’organisent selon une véritable grammaire visuelle. Kandinsky veut « prouver que l’art abstrait n’est pas un art pour l’art […] qu’il y a une sorte d’objectivité ».
Les archives pédagogiques, ensemble d’images de presse classées pour ses cours, constituées entre 1925 et 1933, révèlent cette volonté de l’artiste d’élaborer une « science de l’art ». Hélène Trespeuch insiste : « la culture visuelle de Kandinsky peut être étudiée en profondeur grâce à la recherche des archives ».
La dernière section, introduite par Développement en brun (1933), montre l’évolution des années d’exil. Les formes deviennent organiques, parfois qualifiées de « myographiques », inspirées par des images scientifiques et biologiques. Kandinsky écrivait que l’art et la nature relèvent de « deux règnes parallèles » soumis à une « loi universelle ».
L’exposition se conclut sur un ensemble du périodique Atlantis, dont certaines illustrations prolongent les intuitions des premières salles : l’image accompagne l’œuvre de part en part, de la mémoire à la recherche formelle.
Le Bauhaus, une relation entre objet, usage et esthétique
L'école du Bauhaus, fondée à Weimar (Allemagne) par Walter Gropius au début des années 1920, proposait un enseignement fondé sur un principe clair : réconcilier l'art et la technique, l'artiste et l'artisan, l'esthétique et le fonctionnel, le tout devant être accessible au plus grand nombre.
Particulièrement innovatrice pour son époque, l'école regroupait des disciplines comme l'architecture, le design, la photographie, les arts appliqués ou même la danse.
Paul Klee, Ludwig Mies van der Rohe, Gunta Stölzl ou encore Anni Albers sont des figures emblématiques du mouvement aux côtés de Vassily Kandinsky.
Rendre lisible la complexité
Comprendre Kandinsky suppose de voir ce qu’il voyait : L’exposition donne accès à cette fabrique du regard.
Chaque section propose des cartels adaptés aux enfants, invitant à « déchiffrer » formes et couleurs. Un espace « Petit Bauhaus » présente des œuvres à hauteur d’enfant et met en lumière l’intérêt de Kandinsky pour les dessins d’enfants, qu’il considérait comme une expression directe d’une créativité non académique. Ce dispositif s’inscrit dans le projet scientifique et culturel du LaM, attentif à l’accueil des jeunes publics et des familles.
L’exposition offre ainsi plusieurs niveaux de lecture, du regard sensible à l’analyse approfondie. Rouvrir le musée, c’est redonner accès aux œuvres et aux questions qu’elles posent. En donnant à voir l’atelier intellectuel de Kandinsky, le LaM et le Centre Pompidou rappellent que cette abstraction naît d’un dialogue constant avec les images du monde.
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