C'est dans un esprit de co-construction que la DRAC Centre-Val de Loire (ministère de la Culture) a contribué à l'organisation de cette journée d'étude intitulée « Habiter le musée / Partager le musée, droits culturels, éducation populaire et musée de demain ». En choisissant de s'associer aux FRAC Centre, au Conseil régional, au CRAJEP (Comité régional des associations de jeunesse et d'éducation populaire) et à l'association Musées en Centre-Val de Loire, la DRAC a confirmé son rôle de catalyseur territorial : celui d'une institution de l'État qui accompagne, fédère et met en mouvement.
Ce positionnement est au cœur même de la mission des directions régionales des affaires culturelles : soutenir l'accès à la culture pour tous, sur l'ensemble du territoire, en ruralité comme dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. La journée du 10 février en a été une illustration concrète et vivante.
Yona Friedman, un architecte visionnaire en résonance avec notre temps
Architecte et théoricien hongrois né en 1923, Yona Friedman a consacré sa vie à imaginer une architecture radicalement ouverte, évolutive, conçue non pas comme une forme imposée mais comme un support de liberté pour ses habitants. Dès les années 1950, il forgea les principes de l'architecture mobile, fondée sur l'autonomie et l'auto-organisation, ce qu'il appellera la « démocratie de l'habiter ».
Parmi ses propositions les plus fertiles pour ce débat figure le concept de Musée sans bâtiment : un musée éphémère, sans toit ni murs, montable et démontable par ses usagers eux-mêmes, installé dans l'espace public. Ici, le visiteur n'est plus spectateur passif : il conçoit l'architecture à l'aide de cerceaux, crée les contenus, assure la programmation et la diffusion. Un renversement total des rôles, qui place la culture là où elle doit être, entre les mains des citoyens.
Cette vision, Friedman l'avait aussi théorisée dans ses écrits, notamment dans L'Architecture de survie (1978) et dans son rapport au Conseil de l'Europe Les Objectifs culturels de l'Europe (1984), où il défendait déjà les droits culturels comme fondement d'une société juste.
Une journée structurée pour penser autrement
La journée s'est articulée en trois temps complémentaires. Le matin, après la présentation de l'exposition « Des villes pour vivre – Yona Friedman » et de la pensée de Yona Friedman, une première table ronde intitulée « Des musées et des droits culturels » a permis aux participants d'interroger les fondements mêmes de la relation entre institutions culturelles et citoyens. Jean-Michel Tobelem, spécialiste dans les stratégies de développement, la connaissance des publics et l'accompagnement des dirigeants des institutions culturelles, en sa qualité de grand témoin, a offert un panorama stimulant des stratégies territoriales actuelles, mettant en lumière à la fois les expériences innovantes et les défis quotidiens auxquels font face les responsables d'établissements culturels et les dirigeants associatifs.
L'après-midi, une seconde table ronde « Faire alliance : des musées et des acteurs des réseaux de l'éducation populaire » a ouvert la réflexion sur les partenariats possibles entre deux univers qui partagent des valeurs communes mais qui se connaissent encore insuffisamment.
En clôture de journée, un atelier participatif a invité les professionnels à imaginer concrètement un « Musée sans bâtiment » en région Centre-Val de Loire, transposant ainsi la pensée de Friedman à l'échelle du territoire régional, de ses six départements, de ses communes rurales comme de ses villes.
Croiser les réseaux pour construire une culture partagée
L'un des apports essentiels de cette journée réside dans la rencontre des réseaux. Des professionnels, venus des six départements de la région, issus de la création contemporaine, du patrimoine, du secteur médico-social et de l'éducation populaire ont échangé leurs expériences de terrain. La question qui les réunissait était aussi simple qu'ambitieuse : comment co-construire une culture diversifiée, en associant réellement les habitants, qu'ils soient salariés ou bénévoles, aussi bien en territoire rural qu'en politique de la ville ?
Cette ambition dépasse la seule question muséale. Elle touche à la conception même du service public culturel, à sa capacité à se réinventer sans renier ses missions fondamentales : conserver, transmettre, créer. Elle interpelle directement la DRAC, dont l'accompagnement des établissements culturels sur ces enjeux de participation et de droits culturels constitue un axe stratégique croissant.
Un musée « avec bâtiment » peut-il s'inspirer du musée sans bâtiment ?
La question était posée en filigrane tout au long de la journée. Il ne s'agit évidemment pas de renoncer aux collections, aux espaces d'exposition, aux équipes de conservation. L'exposition consacrée à Yona Friedman le démontre avec éclat : une collection peut illuminer le présent autant qu'elle aide à imaginer l'avenir. Mais l'œuvre de Friedman nous invite à interroger la place de chacun, visiteur, habitant, citoyen, au sein de nos établissements.
Le musée peut-il devenir un lieu où l'on débat, où l'on décide ensemble de la programmation, où l'on se retrouve autrement que dans la contemplation solitaire d'œuvres ? À l'image de l'architecte-expert qui accompagne l'habitant dans la conception de son logement sans jamais s'y substituer, les équipes des musées peuvent jouer un rôle d'accompagnement des projets culturels citoyens, plutôt que de simples médiateurs entre les œuvres et les publics.
Cette journée n'a pas eu la prétention d'apporter des réponses définitives. Elle a ouvert, avec la rigueur et la convivialité qui caractérisent les meilleurs espaces de dialogue professionnel, des chantiers qui méritent d'être poursuivis.
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