Comment préserver et gérer les bois et bosquets qui constituent l’âme de nos parcs et jardins patrimoniaux ? C’est à cette question aussi technique que fondamentale qu’a répondu la journée d’échanges « Bois et Bosquets », organisée au MOBE d’Orléans (Muséum d’Histoire naturelle). Réunissant près d’une centaine de participants, cet événement a été coorganisé par l’Association Parcs et Jardins en Région Centre (APJRC) et la DRAC Centre-Val de Loire. Fondée en 1990, l’APJRC incarne une forme rare d’engagement, celui de passionnés qui œuvrent depuis 35 ans, avec constance et avec méthode, pour la valorisation, la promotion et la transmission du patrimoine jardins régionaux.
La région Centre-Val de Loire, surnommée « le jardin de la France », occupe en matière de patrimoine des jardins une position singulière : 151 parcs et jardins y sont protégés au titre des monuments historiques, et 30 jardins y sont labellisés « jardin remarquable ». Ces espaces ne sont pas de simples décors : ce sont des œuvres vivantes, des témoins fragiles de l’histoire des hommes, du goût, des techniques et des paysages. Au cœur de ces œuvres, l’arbre occupe une place à part : à la fois matière première et monument, ossature du paysage et être singulier, il est une mémoire vivante que nulle archive ne peut remplacer.
Parmi les intervenants, Xavière Desternes, chargée de la protection des monuments historiques et correspondante jardins à la Conservation régionale des monuments historiques de la DRAC Centre-Val de Loire, a présenté aux participants les cadres juridiques et réglementaires applicables aux espaces protégés patrimoniaux. Sa communication, co-animée avec Régis Carbonié-Suils, architecte des bâtiments de France du Loir-et-Cher, a permis de démêler les articulations complexes entre Code du patrimoine, Code de l’urbanisme et Code de l’environnement, notamment dans les périmètres de jardins remarquables, d’abords de monuments historiques et de sites inscrits ou classés. La DRAC y a rappelé avec force que la protection patrimoniale n’est pas une contrainte : c’est « un cadre, une reconnaissance, et un soutien », ouvrant l’accès à une expertise mobilisable et à des financements dédiés.
Xavière Desternes et Régis Carbonié-Suils ont mis en lumière dans leur intervention, la nécessité d’une lecture croisée des outils de protection pour accompagner au mieux les décisions d’intervention sur le patrimoine arboré. Un groupe de travail national, auquel participe également Michèle Quentin au titre de l’APJRC, œuvre par ailleurs à affiner les orientations du ministère de la Culture en matière de gestion du patrimoine végétal et arboré.
Le bois de jardin, une œuvre culturelle à part entière
La journée a également bénéficié de l'éclairage de Jean-Michel Sainsard, expert jardin du ministère de la Culture, rattaché à la sous-direction des monuments historiques et sites patrimoniaux au sein de la direction générale du patrimoine. Jardinier de formation et fils de jardinier, il a forgé son expertise sur le terrain, notamment au domaine de Champs-sur-Marne et à celui de Compiègne. Interlocuteur précieux pour tous les gestionnaires et propriétaires confrontés à une question relative à un parc ou jardin classé monument historique, il peut être sollicité sur les sujets de conservation comme de restauration.
Pour introduire son propos, Jean-Michel Sainsard a choisi de convoquer Antoine Joseph Dezallier d'Argenville, théoricien du jardin à la française du XVIIIe siècle, pour qui « l'essentiel d'un jardin ce sont les Bois ». Une formule qui, loin d'être anecdotique, invite à reconsidérer profondément notre regard sur le patrimoine des jardins. Car le bois de jardin n'est pas un élément naturel laissé à lui-même : c'est un bois composé, réfléchi et tracé par l’être humain, une œuvre culturelle à part entière. Pour cette raison, le ministère de la Culture porte un regard attentif sur ces espaces que l'on protège au titre des monuments historiques.
Jean-Michel Sainsard a tenu à rappeler que la protection monuments historiques des parcs et jardins englobe le végétal lui-même, matériau vivant qui acquiert une dimension culturelle dès lors qu'il s'associe à une œuvre artistique. Or, le bois et le bosquet souffrent d'un paradoxe : ils sont souvent considérés comme de simples abords du jardin, quand ils en constituent en réalité le cœur invisible. C'est un jardin que l'on ne voit pas et que l'on méconnaît d'autant plus facilement. On reproche parfois aux jardins historiques d'être trop minéraux, à l'image de Versailles. Pourtant, la part minérale du domaine de Versailles ne représente que 3 % de sa superficie totale. Cette méconnaissance a d'ailleurs eu des conséquences durables sur les périmètres de protection : Les abords immédiats des châteaux ont longtemps été protégés en priorité. Une tendance qu’on corrige progressivement aujourd’hui en vue de protéger l’ensemble du parc
Il a également souligné l'importance des lisières, ces zones de transition entre bois et espace ouvert, dont la composition s'avère souvent très élaborée, y compris dans les jardins dits irréguliers. Pour illustrer ses propos, il a évoqué plusieurs exemples remarquables : le domaine de Bois Bouzon à Farges-en-Septaine dans le Cher, le parc de Fontaine-Française en Côte-d'Or, ou encore le domaine de Compiègne. Enfin, il a insisté sur la nécessité d'élaborer un plan de gestion pour chaque site : véritable outil de suivi technique, scientifique, sanitaire et économique, ce document permet non seulement de conserver la valeur patrimoniale et environnementale d'un jardin, mais aussi, lorsqu'il est bien conduit, de l'accroître.
Une approche interdisciplinaire pour des patrimoines vivants
La journée a abordé l'ensemble du spectre des enjeux liés à la gestion des boisements patrimoniaux : lecture paysagère et diagnostics sanitaires et patrimoniaux (Denis Mirallié), menaces des espèces invasives et maladies émergentes (Cyril Kruczkowski, FREDON Centre-Val de Loire), et principes d'élagage raisonné pour concilier sécurité du public et conservation du patrimoine arboré (Germain Schmidt, CFPPA de Saint-Germain-en-Laye). Cette approche délibérément croisée illustre une conviction partagée : la gestion du patrimoine arboré ne saurait relever d'une seule expertise, ni d'une seule institution. Elle convoque une pluralité de compétences et de responsabilités qui doivent se parler, se comprendre, et parfois se confronter pour progresser ensemble.
La dimension climatique a également été au cœur des échanges. Le changement climatique fragilise des espèces qui, depuis des siècles, structurent nos paysages : certains sujets centenaires sont aujourd'hui menacés par des sécheresses répétées et des ravageurs jusque-là inconnus. La nécessité d'anticiper, d'arbitrer, et de concevoir des interventions « chirurgicales » respectueuses de la structure et de la valeur patrimoniale des sujets a été soulignée par plusieurs intervenants. Diagnostiquer l'état sanitaire d'un arbre centenaire, évaluer le risque sans systématiser l'abattage : voilà des compétences rares et exigeantes, qui s'apprennent, s'entretiennent, et doivent pouvoir se transmettre.
La journée s'est clôturée par une table ronde réunissant l'ensemble des intervenants, aux côtés de praticiens du terrain : Alix de Saint Venant, paysagiste et propriétaire des jardins du château de Valmer, et Nicolas Toutain, jardinier en chef du château de La Bourdaisière. Ces témoignages concrets ont illustré la réalité du quotidien des gestionnaires : la tempête qui abat un arbre remarquable, la maladie qui gagne un massif entier, la question du renouvellement des sujets vieillissants. Autant de situations qui réclament des interlocuteurs compétents et un dialogue fluide avec les services de l'État.
Fidèle à sa mission d'accompagnement et de valorisation du patrimoine régional, la DRAC Centre-Val de Loire confirme avec cette journée son engagement en faveur d'un dialogue entre les acteurs publics et privés, au service de la préservation de ces patrimoines vivants que sont nos parcs et jardins. La formule de Gilles Clément résume peut-être mieux que tout l'esprit de cette rencontre : « Le jardinier ne combat pas la nature. Il l'observe, il la comprend et il l'accompagne. » Accompagner : voilà la tâche commune que propriétaires, gestionnaires, experts et services de l'État partagent au profit de ces œuvres vivantes.
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