Le Portrait de l’artiste au chevalet est le plus important autoportrait peint par Gustave Caillebotte, tant par sa taille que par sa portée symbolique et historique. Exécutée et exposée en 1879, alors que l’artiste est âgé de 31 ans et est considéré comme l’un des artistes les plus importants du groupe impressionniste, l’œuvre occupe une place à part dans son corpus d’autoportraits. Il se représente en effet au travail dans son appartement-atelier parisien, se regardant dans le reflet du miroir et peignant le tableau que nous sommes en train de regarder. A l’arrière-plan on devine la présence du fleuron de sa collection de peintures impressionnistes : le Bal du moulin de la Galette de son ami Auguste Renoir.
L’œuvre sera présentée au public du musée d’Orsay à partir du 17 février 2026, au sein de la galerie des impressionnistes, dans un nouvel espace conçu pour valoriser les acquisitions récentes de l’établissement à l’occasion du 40e anniversaire de l’institution.
Un autoportrait « manifeste »
Caillebotte se représente, dans son atelier, assis sur un petit tabouret, en train de peindre une toile montée sur châssis, posée sur un chevalet. D’une main, il tient un petit pinceau ; de l’autre, une palette et plusieurs brosses. Son regard se tourne vers le spectateur. Avec ce tableau, l’artiste s’affirme pleinement comme un peintre impressionniste. La couleur, posée en touches rapides et esquissées, donne un aspect d’ébauche et de non-fini, marquant l’évolution de son style, du réalisme « photographique » de ses débuts vers une technique plus proche de Monet ou Renoir.
Il s’agit aussi d’un autoportrait en collectionneur et en soutien du mouvement impressionniste. Caillebotte se représente en effet entouré de tableaux encadrés, en partie les siens, mais aussi sans doute ceux de ses amis. Depuis 1875, il se constitue, grâce à la fortune héritée de son père, une collection d’œuvres modernes. En quelques années, il acquiert des œuvres de Cézanne, Degas, Manet, Monet, Pissarro, Renoir, Sisley. Cette collection – environ 70 œuvres à la mort de l’artiste en 1894 – comprend aussi bien des études que des œuvres majeures, dont La Balançoire de Renoir, La Gare Saint-Lazare de Monet, L’Étoile de Degas, Baigneurs au repos de Cézanne, Les Toits rouges de Pissarro ou Le Balcon de Manet. Dans l’autoportrait, l’artiste met en valeur le fleuron de sa collection, le Bal du moulin de la Galette, chef-d’œuvre de Renoir.
Lorsqu’il réalise cet autoportrait, Caillebotte a déjà rédigé depuis trois ans son testament par lequel il lègue sa collection à l’État, décision capitale pour l’histoire de la reconnaissance de l’impressionnisme en France. En effet, dès 1876, Caillebotte, alors âgé de 28 ans, a rédigé un testament par lequel il lègue ses tableaux à l’État. L’initiative est inédite et audacieuse : aucun amateur d’art contemporain n’avait alors légué ainsi sa collection.
L’œuvre compte parmi les autoportraits d’artiste les plus intéressants du XIXe siècle par la manière dont elle renouvelle profondément l’iconographie de l’atelier.
Importance pour les collections nationales
Caillebotte a peint cinq autoportraits au cours de sa carrière. Le dernier, exécuté peu avant sa mort au début des années 1890, est déjà conservé au musée d’Orsay (acquis en 1971). Le Portrait de l’artiste au chevalet occupe une place particulière dans ce corpus. C’est en effet le seul tableau où Caillebotte se représente en train de peindre. Il s’agit aussi de l’unique autoportrait exposé de son vivant.
Un peu plus d’une trentaine d’œuvres de Caillebotte sont conservées dans les collections publiques françaises, dont quinze (douze peintures et trois pastels) au musée d’Orsay. La collection s’est enrichie de manière exceptionnelle depuis 2019, avec le legs de Marie-Jeanne Daurelle, arrière-petite-fille du majordome de l’artiste (trois peintures et deux pastels), deux dations (Paysage à Argenteuil et Les Soleils, jardin du Petit-Gennevilliers) et un trésor national (Partie de bateau). L’entrée de cet autoportrait par dation s’inscrit dans cette dynamique visant à mieux représenter Caillebotte au musée d’Orsay, l’artiste étant désormais considéré comme l’un des artistes majeurs du courant impressionniste et de la peinture du XIXe siècle, comme l’a souligné la récente exposition « Caillebotte. Peindre les hommes » (organisée par le musée en partenariat avec le J. Paul Getty Museum et l’Art Institute of Chicago), qui donnait une place centrale à cet autoportrait. L’exposition s’accompagnait d’un hommage au donateur, sous la forme d’un accrochage réunissant exceptionnellement l’ensemble des peintures léguées, ainsi que d’une publication dédiée, renouvelant l’histoire du « legs Caillebotte », encore largement méconnue et incomprise.
Le système de dation
Créé en 1968, le dispositif de la dation permet le paiement à titre exceptionnel des droits de succession, de mutation à titre gratuit entre vifs, du droit de partage et de l’impôt sur la fortune immobilière, par la remise à l’État de biens culturels de haute valeur artistique ou historique. Cette procédure, instruite par la Commission interministérielle d’agrément pour la conservation du patrimoine artistique national, contribue de manière très significative à l’enrichissement des collections publiques.
Le Portrait de l’artiste au chevalet est ainsi depuis 2019 la troisième œuvre de Caillebotte à rejoindre les collections du musée d’Orsay par dation.
