C’est « en pleine rage » que Marc Bloch écrit L’étrange défaite, le texte majeur de l’historien qui analyse l’effondrement de la France en 1940. Écrit en trois mois lors de l’été 1940, ce témoignage est « une réaction personnelle à ce que Marc Bloch vient de vivre », explique Jean-Marc Largeaud, agrégé d’histoire, professeur à l’université de Tours.
En effet, Marc Bloch a vécu de l’intérieur une guerre marquée par l’attente et l’inaction, puis la déroute aussi rapide (trois semaines) que totale de l’armée française. Il analyse à chaud ce qu’il a observé, avec la « puissance d’analyse et la grande finesse » de l’historien et la lucidité du témoin. Jean-Marc Largeaud revient sur cette œuvre essentielle – et très actuelle – de notre histoire.
Pouvez-vous revenir sur le contexte dans lequel L’étrange défaite a été écrit ?
Le contexte, c’est la défaite de la France en 1940, le plus grand effondrement de notre histoire suivi par un changement de régime. Cette défaite s’est traduite par l’exode de 7 millions de Français sur les routes, 1 500 000 prisonniers, 60 000 morts, le triple de blessés, un outil militaire dévasté, l’armistice avec l’Allemagne. Les Français sont désemparés, des familles sont séparées. On sait qu’il y a un million de Parisiens qui rentrent à Paris durant l’été 1940. Il faut savoir qu’à Paris, on compte aussi 400 000 chômeurs. Donc, la situation est très difficile. Dans ces conditions, les Français ont-ils la capacité de penser politiquement ? Certains l’ont, d’autres pas, et chacun réagit comme il le peut.
Il y a ceux qui acceptent l’ordre nouveau de Vichy, né de la défaite ; ce n’est pas du tout le cas de Marc Bloch. Il est dans une situation de grande colère, de rage. C’est à la fois en militaire, en soldat, et en homme abasourdi qu’il rédige ce texte, mais aussi en historien, républicain et patriote. Ce texte est surtout une réaction très personnelle à ce qu’il vient de vivre.
Témoignage, enquête, analyse historique… Comment peut-on qualifier cet ouvrage ?
C’est indubitablement un témoignage. Le titre original, d’ailleurs, était « Témoignage 1940 », comme le signale Marc Bloch à Lucien Febvre dans une lettre. Si ce titre disparaît, c’est parce que, au moment de sa publication en 1946, il y avait un autre livre qui avait aussi le mot « témoignage » dans son titre. Les résistants, les compagnons de Marc Bloch, ont choisi cette idée de « l’étrange défaite », qui répondait à leurs préoccupations. C’est incontestablement un coup de génie. C’est-à-dire qu’en réalité, eux aussi, résistants, cherchaient à comprendre ce qui s’était passé. Et ils ont récupéré ce qui leur paraissait effectivement « étrange », c’est-à-dire l’alliance des pacifistes de gauche et d’une partie de la droite. C’est d’ailleurs la question principale du texte : pourquoi renonçons-nous à faire la guerre, alors que la France a été l’un des piliers de l’Alliance de 14-18 ? Pour Marc Bloch, c’est quelque chose qui le révulse. Il cherche d’abord à répondre à cette question.
Mais ce n’est pas un témoignage comme les autres…
En effet. Marc Bloch choisit délibérément d’analyser ce qu’il a vu. Il utilise tout ce qu’il sait faire comme historien, comme un savant qui connaît bien l’histoire sociale, la sociologie, l’histoire des sociétés de façon générale. Il met toute sa puissance d’analyse dans la mise en perspective des problèmes des Français de l’entre-deux-guerres et de la sortie de guerre. Si Marc Bloch n’est pas le premier à avoir tenté ce type d’analyse dans l’histoire de France il n’a pas d’équivalent. Il témoigne avec sa capacité d’historien, ce qui est particulièrement intelligent et d’une grande finesse.
Dans quelle mesure ce texte est-il si singulier, si particulier dans l’œuvre de Marc Bloch ?
Le texte est singulier parce qu’il est personnel, alors que ce n’est ni une autobiographie ni un récit de souvenirs. D’ailleurs, il rejette explicitement le mot « souvenir » dans le texte, indiquant que cela ne l’intéresse pas. Le texte est singulier parce qu’il développe aussi une réflexion qui va être qualifiée plus tard d’histoire immédiate, sans archives et au plus près de l’événement.
Il ne faut pas perdre de vue non plus qu’on peut rattacher le livre à ce que Marc Bloch avait publié dans l’histoire des mentalités, notamment avec deux textes qui sont très connus : Les Rois thaumaturges et « Les réflexions sur les fausses nouvelles de la guerre ». C’est une forme de continuité qui incarne une partie de son œuvre d’historien.
Quelles sont les principales causes de la défaite française, selon Marc Bloch ?
C’est d’abord, selon lui, l’incapacité du commandement à préparer la guerre. Il critique surtout l’incapacité de l’armée française à répondre sur le terrain à la « guerre-éclair » imposée par l’ennemi. En découlent le retard à la prise de décision et la faiblesse du renseignement français à trouver les points faibles de l’ennemi. C’est, pour lui, la sanction d’une impréparation à la stratégie de la guerre de mouvement.
Marc Bloch évoque ensuite les divisions politiques liées aux années 1930 : l’essor de l’extrême droite, le parti communiste, le Front populaire, avec, en toile de fond, un élément très important : le pacifisme de l’entre-deux-guerres. Les politiques vont rejeter la guerre et vont, à ses yeux, confondre ainsi deux choses : quand le sort du pays est en jeu, le refus de la guerre ne suffit plus, il faut agir.
Enfin, Marc Bloch pointe les défauts intrinsèques de la société française d’avant 1940. Ici, l’analyse sociologique est importante. Pour Marc Bloch, l’isolement des élites du reste de la nation est une des causes de la défaite. Il distingue ainsi la « défaite intellectuelle », c’est-à-dire l’incapacité, chez les élites, à penser la guerre nouvelle. Or, le commandement militaire est aussi constitué d’hommes qui viennent, pour l’essentiel, de la bourgeoisie.
Comment expliquez-vous que ce texte, écrit dans l’effondrement et la défaite, soit devenu ensuite une référence morale voire politique aujourd’hui ?
Pourquoi s’intéresse-t-on à L’étrange défaite aujourd’hui ? D’abord, Marc Bloch donne-t-il des réponses très précises sur les problèmes contemporains ? Certainement pas. Nous sommes 80 ans plus tard. En revanche, il donne des éléments qui permettent analyser la réponse des élites et d’un pays à tel ou tel problème. En ce sens, L’étrange défaite peut se lire comme d’un outil de compréhension, pour « penser ». Par exemple, penser les renoncements, les divisions et les blocages politiques. Et c’est là que devient ambigüe la façon dont l’œuvre peut être utilisée, car elle peut servir d’élément d’attaque politique, de critique sur la société française d’aujourd’hui, très divisée. Le texte peut donc servir à analyser correctement, mais aussi d’arme contemporaine, ce qui oblige les historiens à ré-intervenir pour expliquer ce que fut 1940. D’une certaine façon, en pure perte, parce que ce genre de manipulation peut revenir à tout moment et va revenir, mais rappeler le contexte est une nécessité.
Ce texte peut-il être difficile à lire, à suivre, voire à comprendre aujourd’hui ?
En effet, ce texte peut être difficile à comprendre sur les aspects militaires et les allusions politiques. Qu’est-ce que les jeunes gens de 14, 15 ou16 ans comprennent de la campagne de 1940, vue par Marc Bloch ? Il va vite, il écrit en fonction de ce qu’il sait et de ce qu’il pense. Son texte nécessiterait une édition réellement critique, c’est-à-dire avec plus d’explications qu’il n’en existe aujourd’hui sur les opérations militaires, sur les allusions à tel syndicaliste, tel événement, tel parti politique et qui inclurait l’ensemble des notes manuscrites de l’auteur. Par ailleurs, le texte est aussi parfois difficile parce qu’il émane d’un intellectuel qui manie très bien les concepts.
En revanche, ce témoignage est aussi un texte très accessible, car très personnel. Parce qu’il est très bien écrit. Marc Bloch a une facilité d’écriture et c’est une de ses grandes qualités. Il possède un art de la formule extrêmement percutant. Il écrit comme un moraliste du XVIIe siècle. Et cet aspect rend son texte à la fois attirant et intriguant. Cela lui permet de rendre un certain nombre de points très intéressants, qui stimulent la réflexion, par exemple lorsqu’il définit ce qu’est la bureaucratie, la bourgeoisie, le courage.
Quelle place selon vous occupent Marc Bloch et L’Etrange défaite dans la mémoire collective aujourd’hui ?
Une place importante. Le livre, qui représente 80% des ventes des œuvres de Marc Bloch en France, est un phénomène mémoriel. Ce texte permet de renvoyer la société française très divisée des années 1930 à l’effondrement de 1940. Et à ses conséquences : Vichy, la Résistance. Marc Bloch entre au Panthéon en tant qu’historien et martyr de la Résistance. Son livre sonne donc comme point de repère dans les situations de crise, d’incertitude, de divisions politiques exacerbées. Très peu de livres peuvent prétendre à un tel statut.
Il est remarquable, même si ce n’est pas complètement inédit, qu’un témoignage d’historien puisse servir d’exemple, de repère, sur ce qu'est un Français, sur le patriotisme républicain. En ce sens, Marc Bloch et L’étrange défaite sont très importants dans la mémoire collective aujourd’hui.
Je dirais aussi que la leçon de méthode est devenue elle-même une leçon de mémoire. Son analyse s’appuie sur l’honnêteté intellectuelle, sur la lucidité, la faculté à regarder en face les problèmes. Mais Marc Bloch n’est pas un moraliste pour donner des leçons. Il écrit en moraliste pour penser, en historien, la société telle qu’elle est. C’est la leçon la plus importante qu’un historien de la mémoire pourrait retenir.
Panorama des événements autour de L’étrange défaite
Tout au long de l’année, plusieurs événements sont organisés autour de l’entrée au Panthéon de Marc Bloch, et plus particulièrement sur son œuvre L’étrange défaite. Panorama des manifestations visant à mieux faire connaître, au plus grand nombre, ce texte majeur de l’historien.
- Isabelle Mentré proposera la lecture d'extraits de L’étrange défaite - samedi 20 juin 2026 à 18h - 1 Rue du Parage, 13210 Saint-Rémy-de-Provence https://www.hotel-de-sade.fr/
- En partenariat avec le théâtre de la Comédie de Ferney, le site proposera une lecture novatrice de L’étrange défaite - jeudi 25 juin 2026 à 18h - Orangerie du Château de Voltaire, 2 Allée du Château, 01210 Ferney-Voltaire https://www.chateau-ferney-voltaire.fr/
- CMN- Panthéon - Week-end évènement : intervention de l'orchestre étudiant de la Sorbonne et projection d'un reportage produit par France 2, Place du Panthéon, 75005 Paris https://www.paris-pantheon.fr/
- CMN- Panthéon Spectacle "L'étrange défaite" : venez (re)découvrir L’Étrange Défaite porté dans la nef du monument, par l’interprétation du comédien Xavier Gallais, en hommage à ce Grand Homme – 3 juillet 2026 à 20h https://www.paris-pantheon.fr/agenda/l-etrange-defaite
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