Seul le prononcé fait foi
Mesdames et Messieurs les petits et arrière-petits-enfants de Marc Bloch,
Monsieur le Président du conseil d’administration de l’Institut national d’histoire de l’art, M. Fabrice Bakhouche,
Madame la Directrice générale de l’Institut national d’histoire de l’art, Mme Anne-Solène Rolland,
Madame la Présidente de la Commission pour la restitution des biens et l’indemnisation des victimes de spoliations antisémites, Mme Frédérique Dreifuss-Netter,
Mesdames et messieurs en vos grades et qualités,
La restitution pour laquelle nous nous retrouvons aujourd’hui est singulière : il s’agit non pas d’une œuvre d’art, mais d’un livre. Un livre qui peut sembler modeste, la Description abrégée de la cathédrale d’Amiens, publiée en 1904 dont plusieurs exemplaires se trouvent aujourd’hui dans les bibliothèques françaises. Mais il qui porte une charge symbolique forte, avec l’inscription manuscrite de son dernier propriétaire légitime, Marc Bloch.
En effet, nous parlons moins des livres spoliés, si nombreux pourtant : au moins 5 millions de livres volés en France dans le cadre du pillage des appartements habités par des Juifs. Parmi eux, celui de Marc et Simone Bloch, rue de Sèvres, à Paris.
Quand Marc Bloch écrit son nom sur ce livre, en novembre 1913 à Amiens, il enseigne l’histoire au lycée. C’est peut-être au premier semestre 1942 que ce livre est saisi par les autorités allemandes. L’appartement est réquisitionné par l’armée allemande, une batterie antiaérienne installée sur le toit de l’immeuble, qui jouxte l’hôtel Lutetia. Au moment du pillage, Marc Bloch est à Montpellier. Les archives nous révèlent qu’il a su que son appartement avait été pillé et a écrit au Secrétaire d’Etat à l’Education nationale pour dénoncer « cette spoliation, évidemment contraire au droit des gens ».
Quelques mois plus tard, il rejoint la Résistance, le mouvement Franc-Tireur, à Lyon, la clandestinité. Puis, il sera arrêté par la Gestapo le 8 mars 1944, emprisonné, torturé, et abattu le 16 juin 1944, avec 23 compagnons et prisonniers comme lui.
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Comme nombre de livres spoliés, le parcours de cet ouvrage n’est pas bien connu. Vendu en 1951 par l’Etat à la Bibliothèque centrale des musées nationaux, dont le fonds a constitué les collections de la bibliothèque de l’INHA, il faisait partie des centaines de milliers de livres qui n’avaient pu être restitués à leurs propriétaires légitimes. Sur les 5 à 7 000 volumes qui constituaient la bibliothèque de Marc Bloch, 2 000 environ, et seulement, ont été restitués entre 1948 et 1950.
Et aujourd’hui, en 2026, 84 ans après la spoliation, voilà celui-ci enfin restitué à ses propriétaires légitimes.
Une partie d’entre vous êtes parmi nous aujourd’hui, et je vous en remercie. Je voudrais saluer la mémoire de Daniel Bloch, le dernier enfant de Marc Bloch, qui a tant œuvré pour faire vivre la mémoire de son père.
La mémoire de Marc Bloch vit, dans notre pays et dans le monde, grâce à sa famille, grâce aux historiens et grâce à ses lecteurs. Et bientôt grâce à la reconnaissance de la patrie tout entière lors de son entrée au Panthéon.
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Cette restitution met en lumière le travail de recherche mis en œuvre par la Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, notamment, afin de retrouver les livres spoliés souvent oubliés dans leurs fonds. Je remercie l’ancienne directrice de la bibliothèque de l’INHA Martine POULAIN dont le travail a été décisif, ainsi que les équipes de l’INHA, Anne-Solène ROLLAND et son prédécesseur Eric de CHASSEY, Stefano SORENO qui a trouvé le livre et Juliette ROBAIN, conservatrice au service du patrimoine.
Aujourd’hui, près d’une vingtaine de bibliothèques mènent des recherches grâce à l’impulsion donnée par la « Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 », dirigée par David ZIVIE, avec Muriel de BASTIER et Cathie AUMAILLEY.
Une politique active se déploie désormais dans nos bibliothèques ; une formation spécifique est organisée pour les élèves conservateurs des bibliothèques et désormais une formation continue est ouverte à l’ensemble des agents des bibliothèques.
Cette recherche n’est pas que française, bien sûr. C’est une coopération européenne, et souvent franco-allemande. Nombre de livres spoliés en France se trouvent dans des bibliothèques allemandes. Et d’ailleurs 7 autres livres spoliés de Marc Bloch seront prochainement restitués par trois bibliothèques de Berlin, Francfort et Greiz.
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Pour restituer ce livre à la famille de Marc Bloch, il fallait un dispositif juridique nouveau : la loi du 22 juillet 2023 relative à la restitution des biens culturels ayant fait l'objet de spoliations dans le contexte des persécutions antisémites perpétrées entre 1933 et 1945. Adoptée à l’unanimité par le Parlement, elle permet de déroger au principe d’inaliénabilité. Les décisions sont prises à l’issue d’une procédure encadrée à laquelle participe la Commission pour la restitution des biens et l’indemnisation des victimes de spoliations antisémite, la CIVS, dont je salue la présidente, Frédérique DREIFUSS-NETTER, et qui a donné lieu à un décret du Premier ministre.
Cette loi témoigne de l’engagement du Gouvernement et du Parlement à faciliter les restitutions de biens spoliés conservés dans les collections publiques.
Elle est mise en œuvre aujourd’hui pour la deuxième fois. C’est la raison pour laquelle je tenais particulièrement à être présente avec vous aujourd’hui : pour rendre hommage à Marc BLOCH, et avec lui à toutes celles et tous ceux qui ont été les victimes des spoliations de la guerre, mais aussi pour marquer l’importance que le ministère de la Culture accorde à cette politique publique de réparation.
C’est donc avec une grande émotion que je procède aujourd’hui, au nom de l’Etat français, à cette restitution, quatre mois avant l’entrée au Panthéon de son propriétaire spolié, devançant, en quelque sorte, l’hommage de la nation à cet intellectuel, historien et résistant, infatigable soldat de la liberté.