Entretien avec Garance Champlois, lauréate du prix Meyer Lévy de l’Académie de l’Architecture 2021 pour son projet « la vieillesse comme remède au déclin : proposition pour Dieppe ».

Le Prix de l’Académie d’Architecture

Chaque année les Prix et Récompenses de l’Académie d’Architecture honorent des professionnels issus du monde de l’architecture, de l’enseignement et de la recherche, de la jeune génération des architectes tout juste sortis de l’école. Une reconnaissance forte en direction de ceux qui font rayonner l’architecture, l’urbanisme et l’enseignement.

Si la Grande médaille d’or a été attribuée à Dominique Coulon, l’un des trois prix attribués à des jeunes architectes a été décerné à Garance Champlois, jeune architecte sortie de l’Ecole Nationale d’Architecture Paris Malaquais en 2021, pour sa proposition au cœur de la ville de Dieppe.

Revivre la remise des prix en présence de la ministre de la Culture (septembre 2022)

La ville de Dieppe, sujet du Prix de l’Académie d’Architecture « Jeunes architectes » 2021

Dieppe, au cœur du dispositif Action Cœur de Ville

Action cœur de ville

En 2018, le gouvernement lançait le plan national « Action cœur de ville », un projet destiné à améliorer les conditions de vie des habitants des villes moyennes et à conforter le rôle moteur de ces villes dans le développement territorial. Conscient des difficultés démographiques et économiques que peuvent rencontrer ces villes moyennes, l’Etat s’efforce à travers ce plan ambitieux d’apporter les moyens nécessaires au développement de ces zones et à enrichir leur attractivité évidente.

5 M€ supplémentaires seront ainsi engagés pour l’acte II de cette opération de réhabilitation urbaine entre 2023 et 2026.

Dieppe

La ville de Dieppe fait opportunément partie des 234 communes concernées par ce plan d’investissement public d’ampleur.

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Château musée © Ville de Dieppe

Riche d’une histoire maritime hors du commun, Dieppe est depuis toujours une ville tournée vers la mer. Assaillie régulièrement par les anglais au Moyen Age, elle devient ce bastion maritime en 1443 grâce à la détermination de Louis XI. Point de départ de nombreuses et incontournables explorations du XIVe s., elle était le repaire de nombreux marins célèbres :

  • Le navigateur Jean Cousin qui aurait découvert la pointe de l’Afrique et pénétré dans l’Océan Indien au départ de Dieppe ;
  • Jehan Ango, ce riche armateur et marchand d’arme qui finança de nombreuses expéditions (Jean Fleury au Mexique, Jean Parmentier à Terre Neuve, au Brésil et en Chine) ;
  • Les frères Verazano, les découvreurs de la baie de New York et de la nouvelle France ;
  • Jean Ribault, navigateur qui tenta d’installer une colonie française en Floride ;
  • Jean Fleury, ce célèbre corsaire ayant assiégé de nombreux galions espagnols au XVIe s. enrichissant la couronne par la même occasion ;
  • Samuel Champlain et Pierre Chauvin qui partiront ensemble vers la Nouvelle France pour fonder le Québec.

Devenue lieu de villégiature au XIXe s., Dieppe est toujours active et dynamique au XXe s., mais elle connait, depuis les années 2000, un processus de dévitalisation et de décroissance urbaine, comme nombre de villes moyennes de l’Hexagone. Une ville vieillissante. S’il inquiète certains, ce phénomène qui touche les villes moyennes de l’Hexagone n’est pas perçu par tout le monde comme un fléau irrémédiable ou un déclin indépassable. Garance Champlois, architecte, chef de projet chez Pierre Lépinay architecte, a apporté, dans son projet, un regard neuf sur l’habitat dieppois ainsi qu’un projet urbain source de bien-être.

 

Entretien avec Garance Champlois, architecte

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Vous êtes agrégée de philosophie et également détentrice d’un diplôme d’architecture, quelle serait la philosophie qui définit le mieux votre approche de l’architecture ?

Je crois avant toute chose qu’il faut faire attention quand on souhaite lier philosophie et architecture. Alors que la philosophie a pour objet le concept, l’architecture a d’abord trait à la sensation, et à la sensation au quotidien : qu’est-ce qu’on voit lorsque l’on entre dans son hall d’entrée, quand on sort de chez soi, comment on croise ses voisins, pourquoi on préfère tel chemin dans une ville plutôt qu’un autre, est-ce que c’est une question de lumière, de vues, d’odeur, d’ambiance et de gens qu’on rencontre… C’est pourquoi ces deux disciplines ne sont pas a priori liées. La philosophie ne vous est pas utile en tant qu’architecte pour dessiner un plan qui fonctionne ou un beau volume. Une fois cela dit, on peut penser à la philosophie comme méthode, et là, si l’on pense à un courant comme la phénoménologie, qui part d’une observation de notre mode de percevoir et de nous tenir dans le monde (je pense à quelqu’un comme Merleau-Ponty), pour remonter au concept de perception et de sensation, alors là oui, on parle d’espace et de corps. Cela vous permet de conceptualiser le fait que notre perception, en deçà du monde physique, objectivable par les lois scientifiques de la vision etc, est d’abord de l’ordre du sensuel et corps qui se meut. Mais une fois encore, cela ne vous aide pas à faire un beau plan…

Votre projet, pour lequel vous avez reçu le Prix Meyer Lévy, porte sur la ville de Dieppe en Normandie. Pourquoi cette ville ?

J’ai croisé les deux problématiques qui m’intéressaient pour mon sujet : le déclin et le vieillissement. Il se trouve que Dieppe fait à la fois partie des villes en partenariat avec l’Etat à travers le dispositif Action Cœur de ville, mais aussi du cercle des « villes amies des aînés », un réseau mondial de villes encourageant la mise en place de dispositifs pour les gens âgés (au niveau des transports, du travail, de la vie civique).

C’est aussi une ville où j’ai passé plusieurs de mes vacances, étant petite, et j’ai pu y résider plusieurs semaines, à des saisons différentes, grâce à des amis. On y vit bien, en un tour de centre-ville on a pu voir la mer, le port, le marché, le vieux quartier des pêcheurs où les gens sortent leur table quand il y a un rayon de soleil…

 

Vous avez beaucoup réfléchi à ces questions de déclin urbain. Dieppe peut être considérée comme une ville vieillissante, auriez-vous une définition du déclin urbain à donner ?

Le déclin urbain peut être vu, selon moi, comme une ressource – quand on parle de situations où il n’est pas irrémédiable. En premier lieu, il s’agit d’une ressource foncière tout simplement, puisque c’est avant tout un phénomène de vacance des commerces et des logements. Et cette ressource foncière ne se situe pas n’importe où : la vacance touche des petites et moyennes villes où il y a eu une grande qualité de vie, par les rapports de proximité entre les différents commerces, services, lieux habités, où l’on peut se déplacer à pied, à vélo. Cette proximité est une ressource aujourd’hui qu’on ne peut pas se permettre de négliger, surtout qu’elle a le mérite d’exister : à nous de la retrouver en réoccupant ces lieux.

Ensuite, il s’agit d’une ressource humaine. Dans les villes en déclin, on tend à remarquer une auto-organisation des habitants. Là où j’ai fait mon terrain de mémoire d’architecture, dans une petite ville du Danemark, les habitants s’étaient organisés pour rouvrir la piscine municipale, après sa fermeture par la mairie. On peut croire dans une redynamisation de la vie civique, de la vie associative déjà vivace en France, « grâce » au déclin.

Votre projet propose une dissémination de lieux de vie au cœur du patrimoine bâti, cette cité avec ses qualités et ses contraintes. Vous proposez une cantine, un institut de bien-être, un local des aides-à-domiciles, des logements disséminés dans la ville… Pouvez-vous le présenter ?

Le projet consiste à réinvestir des rez-de-chaussée vides (locaux commerciaux vacants), dans des immeubles dégradés du centre-ville, par des activités en partie dédiées aux personnes âgées, et proposer des logements adéquats et confortables dans les étages pour des personnes âgés qui souhaiteraient se rapprocher du centre-ville, de ses commerces, des aides aussi qu’on y trouve. Il y a donc deux volets au projet : d’une part la stratégie urbaine (le choix des lieux, et des activités) et d’autre part un travail de réhabilitation des bâtiments vacants.

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Occupation des rez-de-Chaussez © Garance Champlois

L’idée est de disséminer ces lieux dans toute la ville, avec l’intention que chaque activité en rez-de-chaussée participe à l’animation du quartier. Ainsi, on n’implante pas n’importe quel programme dans n’importe quelle rue, mais l’idée est de prêter attention aux ambiances qui y existent. Dans l’analyse spatiale des situations, on prend en compte le volume, le rapport au contexte bâti et la surface des parcelles concernées : ces trois paramètres permettent d’envisager tel ou tel programme, en fonction de ses besoins en place, en lumière, son rapport à la rue (vivant et ouvert, en retrait et plus confidentiel etc). Une cantine collective, par exemple, fonctionne si elle est ouverte sur la rue, si elle invite le chaland à entrer et participer. Cela a du sens qu’elle soit dans une rue proche de la grande rue, et elle dessinée de sorte à ce qu’on puisse apercevoir la cuisine, la cour au fond, qu’on ait en premier plan une grande table où l’on prépare les repas, pour donner envie de cuisiner et manger ensemble.

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Cantine collective © Garance Champlois

L’institut de bien-être, avec ses bains japonais, sa salle de yoga etc a besoin de beaucoup plus d’intimité, d’où sa présence dans le quartier du bout du quai, déjà résidentialisé si l’on peut dire (toutes les boutiques ont été transformées en logement). On utilise alors une de ces dents creuses de Dieppe, pour dessiner une cour extérieure sur laquelle peut s’ouvrir l’institut et les logements en étages.

En face de l’église Saint-Jacques, dans une parcelle typique de Dieppe, « gothique » comme on dit, c’est-à-dire tout en longueur avec une cour au centre, un bâti sur rue et un en fond de parcelle et qui sont particulièrement difficile à aménager selon le confort moderne, on imagine un local pour les aides-à-domicile. C’est un métier où l’on paye particulièrement cher le manque de proximité : elles passent un temps fou sur la route, à aller d’une personne à l’autre, quasiment non-rémunérées sur ce temps ; elles n’ont pas de lieu de réunion, où se rencontrer et partager les expériences et connaissances qu’elles ont ; enfin c’est très difficile physiquement. L’idée est tout simplement d’offrir un lieu de « ralliement », où l’on croise ses collègues avant de pouvoir se rendre à pied ou en vélo aider des personnes qui vivent dans un de ces appartements en centre-ville.

Les logements sont dessinés de sorte à accueillir des personnes âgées de différents profils, que ce soit pour des couples, des personnes, âgées ou non, qui souhaiteraient partager un appartement, tout en ayant une chambre, avec son dressing et sa salle de bain à soi. 

Evidemment, je suis très contente de ce Prix de l’Académie attribué pour ce projet. Cela indique l’intérêt de l’Académie à la fois pour les centres-villes des villes moyennes, et aussi pour des projets simples architecturalement, qui ne proposent pas de solutions renversantes et sensationnelles, mais qui sont assez concrets, et parlent du quotidien.

 

La DRAC de Normandie qui accompagne la ville de Dieppe dans le cadre du déploiement du dispositif Action Cœur de Ville félicite Garance Champlois pour l’attribution de ce prix de l’Académie de l’Architecture 2023.