Depuis 1994, dix-neuf promotions se sont succédé au sein de l’INMA pour suivre ce programme de transmission. Un coup de pouce dans l’optique d’une reprise d’activité.

Près de 149 Maîtres d’art, soit autant d’Élèves et de chemins différents. Ils sont serrurier, costumière, fabricante de makhila et ont décidé de suivre ce programme pour se voir transmettre un savoir-faire rare et faire perdurer une activité menacée de disparition. Retours sur le parcours et bilan de ces trois ans d’accompagnement avec trois élèves d’anciennes promotions du programme.

Liza Bergara, fabricante de makhila, promotion 2019 : une affaire de famille

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« Le makhila est un bâton de marche traditionnel du Pays Basque, le compagnon du quotidien de nos ancêtres. Dans notre région, nous l’avons conservé et il est devenu également un objet honorifique. Nous travaillons trois matériaux principaux que sont le bois de néflier, le cuir de chevreau et le maillechort, un alliage de cuivre, de zinc et de nickel.

J’ai toujours dit que je ne reprendrais pas l’entreprise familiale. Je voulais voyager, faire des choses ailleurs donc je suis partie faire mes études à Reims puis aux États-Unis avant d’être embauchée à Paris. La reprise de l’atelier s’est faite tout doucement : j’ai tout d’abord travaillé à la communication puis j’ai appris la gravure pour remplacer un artisan parti à la retraite et repris ce poste à temps partiel. Mon grand-père et ma mère avançaient en âge, il fallait une suite et je me sentais bien dans l’entreprise donc je l’ai reprise en 2019.

Mon Maître d’art était Xavier Retegui, le plus ancien et le plus polyvalent des artisans donc le meilleur candidat pour transmettre son savoir-faire et le seul à connaître toutes les étapes de fabrication dans une entreprise ou tout est très segmenté. Nous sommes une petite entreprise familiale et Xavier a été en plus recruté par mon grand-père ! Il a trente ans d’ancienneté donc la relation a été facile : il est dans le partage, aime apprendre aux autres donc la transmission s’est faite naturellement. Le programme s’est terminé l’an dernier et nous a accompagné sur la direction que je veux donner à l’entreprise. Par exemple j’ai pu me familiariser à un logiciel de gestion qui permet de prendre les commandes numériquement alors que nous le faisions auparavant sur papier.

Je suis née dans le makhila, j’ai forcément un rapport très personnel avec lui. Pour moi il est important que l’entreprise soit transmise. Ce n’est pas un sujet d’inquiétude pour le moment car nous avons trente ans devant nous avant que je parte en retraite. Mais dans vingt ans, il faudra se poser la question de transmettre le savoir-faire et l’entreprise à quelqu’un qui ne va faire du makhila quelque chose de marchand ou un produit de luxe. C’est aussi la transmission d’un état d’esprit. »

Cédric Suire, releveur-repousseur, promotion 2019 : une volonté de fer

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« Je suis arrivé dans les Ateliers Saint-Jacques, au sein de la Fondation Coubertin, en 2009 en tant que boursier avec une formation de serrurier métallier. C’est pendant cette année que j’ai suivi un module de trois jours de relevage repoussage, qui est l’une des spécialités de la serrurerie métallerie. C’est une pratique que je ne connaissais pas et qui consiste à travailler à froid sur du fer d’un millimètre d’épaisseur pour faire de la décoration d’ouvrages comme des grilles royales, des rampes d’escaliers ou des garde-corps sur les balcons.

Là-bas, j’ai rencontré Serge Pascal et je restais le soir avec lui dans son atelier pour voir comment il procédait. Cela fonctionnait bien entre nous et à la fin de l’année, je me suis dit que j’allais travailler de chantier en chantier avec ce savoir-faire. J’ai poursuivi mon Tour de France des Compagnons encore trois ans puis j’ai revu Serge qui m’a proposé de revenir à la Fondation pour prendre sa suite.

J’ai alors cherché à prendre des cours du soir de dessin pour essayer de libérer ma main et je suis arrivé à l’école Boulle où j’ai rencontré M. Pradels, un ancien élève qui m’a parlé de ce programme et je me suis dit qu’on était légitimes à candidater. Pour Serge, c’était la meilleure reconnaissance qu’il avait jamais eue car c’était celle de son travail de professionnel par d’autres professionnels. Jusqu’à présent, ce qui nous manquait était le temps de transmission mais nous avions l’avantage d’être tout le temps ensemble. L’objectif pour nous était de garder la technique et la faire perdurer dans des ouvrages aussi plus contemporains. Nous répondions à un chantier puis nous documentions nos restaurations à l’écrit. Le programme nous a également permis de faire un voyage d’études en Angleterre sur les traces du ferronnier Jean Tijou et avoir l’INMA avec nous nous a permis de nous ouvrir plusieurs portes.

Désormais, mon objectif est de faire une VAE (validation d’acquis d’expérience, ndlr) avec l’Institut national du patrimoine pour avoir un diplôme puis prendre la suite de Serge et devenir une référence dans le métier. »

Marie-Pierre Bessac, costumière, promotion 2017 : l’habillement dans la peau

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« Le virus de l’habillement m’a été donné par ma grand-mère qui était tailleur. À la sortie du bac, j’ai passé un BTS industrie d’habillement et j’ai fait deux années supplémentaires en modélisme et en stylisme car je sentais qu’il manquait des cordes à mon arc.

J’ai été salariée pendant vingt ans dans différentes marques de prêt-à-porter assez haut de gamme et en parallèle, j’ai créé une petite marque de décoration d’intérieur et j’ai été freelance pour aider des marques à développer leurs collections. C’est lors d’une de ces missions que j’ai rencontré Christine Leclercq qui m’a fait part de son envie de transmettre la société. Ce projet correspondait parfaitement à tout ce que j’aimais, tous les savoir-faire que j’avais acquis au fil du temps. Je me suis dit que si je ne récupérais pas le savoir-faire des personnes qui ont connu les heures de gloire de l’habillement français, si je ne prenais pas le relais, plein de choses allaient disparaître. Je l’ai ressenti comme une mission.

Le programme correspondait parfaitement à la démarche que j’avais au moment de reprendre l’atelier : apprendre un savoir-faire que je pouvais ensuite retransmettre. Il y avait une mise à niveau à faire par rapport au monde de la scène donc nous avions un programme de formation en interne. Chez Mod’L Scène, nous avons toujours eu une vision moderne et technique de notre métier et nous avons mis en place un projet de numérisation des broderies, teintures et patine pour amener un nouveau service dans la société. Cela nous permet d’avoir une bibliothèque de dessins par époque et d’être très réactifs face aux demandes des clients.

Grâce à ce programme, j’ai pu rencontrer les autres binômes qui exercent d’autres professions mais qui ont les mêmes préoccupations. On s’est mutuellement aidés et conseillés et ce sont des rencontres que je n’aurais pas forcément faites ailleurs. Le programme a enfin permis de mettre à plat le projet de transmission, de nous poser et de nous demander s’il ne nous manquait pas quelque chose. Nous n’aurions peut-être pas pu faire tout ça en trois ans, sans ce suivi et cet accompagnement. »