Alors que l'on s'apprête à commémorer le 60e anniversaire des accords d'Evian, nous revenons sur l'un des sites majeurs de la mémoire de la guerre d'Algérie, les Archives nationales d'Outre-mer.

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Le 18 mars 1962, il y a 60 ans, les accords d’Evian mettaient fin à près de huit années de guerre en Algérie. Depuis janvier 2022, l’accès des chercheurs et du public aux archives de la guerre d’Algérie a été avancé, pour répondre à un engagement du Président de la République. Le Service interministériel des archives de France avait déjà publié quelques mois auparavant deux guides  sur les sources relatives aux disparus de la guerre d’Algérie ainsi que sur celles relatives aux Harkis.

Parmi les institutions qui conservent des archives en France (Archives nationales, départementales, diplomatiques, militaires, policières), les Archives nationales d’outre-mer (ANOM), situées à Aix-en-Provence, occupent, à l’évidence, une place de choix. Les documents qu’elles détiennent forment le matériau indispensable à un travail historique rigoureux et nécessaire, facilité aujourd’hui grâce à un arrêté interministériel qui a ouvert quasiment tous les fonds d’archives relatifs à la guerre d’Algérie.

Déterminée à faire connaître ces documents et à en faciliter l’accès à tous, Isabelle Dion, directrice des ANOM, et son équipe, travaillent d’arrache-pied à leur classement, leur numérisation et leur valorisation auprès des publics intéressés.

Isabelle Dion, avant même la décision d’ouvrir les archives de la guerre d’Algérie, les ANOM avaient pris celle de mieux se faire connaître et de s’ouvrir à de nouveaux publics. Comment rendre les archives attrayantes ?

Depuis deux ans, nous avons beaucoup travaillé sur ces objectifs après avoir pris conscience que les ANOM n’étaient pas très connues localement.

Pour commencer, l’Université d’Aix-Marseille se trouvant de l’autre côté de la rue, il était temps de signer avec elle une convention-cadre, afin de pérenniser et développer nos liens avec les étudiants et plusieurs de ses laboratoires de recherche. Une institution comme la nôtre se doit en effet d’accompagner la connaissance, en y apportant toute la rigueur scientifique nécessaire, et ceci d’autant plus que des sujets comme ceux de la colonisation et de la guerre d’Algérie sont sensibles et complexes .

A cet égard, nous avons tissé aussi un partenariat avec l’Office national des anciens combattants (ONAC). Nous intervenons dans le cadre de journées de formation destinées aux enseignants. Nous tentons de leur apporter un soutien en leur expliquant quelles sources ils peuvent trouver chez nous et en discutant avec eux de leurs usages pédagogiques.

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L’ONACVG organise par ailleurs des rencontres entre les anciens acteurs de cette guerre (Pieds noirs, Harkis, appelés, anciens membres du FLN…). C’est ce qui nous a conduits à nous intéresser à une pièce de théâtre qui met en dialogue leurs différents témoignages : Et le cœur fume encore. (Compagnie Nova).En partenariat avec le théâtre universitaire Antoine-Vitez d’Aix-en-Provence, nous avons réalisé une exposition en dix panneaux retraçant la présence française en Algérie : Des archives pour dire l’Algérie. Cette exposition, installée dans le hall du théâtre, replace la pièce dans son contexte. Elle a été très appréciée du public. Elle a circulé dans la région avec la compagnie Nova (théâtres d’Istres, de Port-de-Bouc). Elle continue à tourner, on nous la demande.

Enfin, les archives privées nous offrent parfois l’occasion de très belles réalisations. Ainsi, nous publions la correspondance et les dessins d’un appelé du contingent : Alain Boullet, un appelé en Algérie. Dessins et correspondance, 1959-1961. Le camp de regroupement d’Aïn Dem, Silvana Editoriale, 2022.

Alain Boullet était étudiant aux Beaux-Arts de Paris. Il fut envoyé dans les postes les plus reculés pour servir de décorateur des foyers et des mess. C’est dans l’un de ces postes qu’il a découvert le camp de regroupement d’Aïn Dem.

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J’ai eu la chance d’accompagner Fabien Sacriste, historien spécialiste de ces camps de regroupement, qui a écrit l’introduction de l’ouvrage, venu rendre visite à Alain Boullet et recueillir son témoignage. Comme beaucoup d’anciens de cette guerre, il n’avait jamais parlé de ce camp à sa famille, puis tout à coup tout lui était revenu, la présence d’enfants, de femmes, la misère, la maladie, la surmortalité et la malnutrition. Tout l’aspect émotionnel de cette expérience avait ressurgi, avec son caractère étouffant.

Or, dans ses dessins de l’époque, on ne perçoit pas cette violence. Ses dessins, vraiment très beaux, réfèrent plutôt aux modèles somptueux qu’offre l’histoire de l’art, qu’il avait peut-être besoin de suivre pour s’échapper. Dans ses lettres à sa future femme, il évoque parfois ce qu’il voit, mais d’abord derrière l’écran de la beauté, celle des personnes qu’il dessine. Ensuite il évoque la misère et l’impératif d’en témoigner. Il faut savoir que les appelés étaient affectés, pour la plupart, au quadrillage du territoire algérien. Ils n’ont pas toujours pris une conscience exacte de ce qu’ils voyaient, d’autant moins qu’ils n’étaient pas censés en témoigner…

Souhaitons que ces très belles vitrines suscitent de l’intérêt pour ce qui reste le cœur de votre métier : la conservation et la mise à disposition des archives. Que signifie concrètement, pour les Archives nationales d’outre-mer, la décision d’ouvrir celles de la guerre d’Algérie ?

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Les archives relatives à l’Algérie ont toujours été une priorité des ANOM, depuis sa création en 1966, mais aujourd'hui il s'agit d'accélérer le mouvement, que ce soit en matière de classement, de numérisation, d’instruments de recherche disponibles en ligne et de sensibilisation du public. Une visée à la fois scientifique, culturelle et éducative.

Il y a donc un premier travail, très technique : classer, numériser, fournir des outils en ligne, répondre aux courriers, prévoir l’accueil des chercheurs… Quelles sont ici les spécificités et les difficultés à prendre en compte ?

Du côté du public, en premier lieu, il faut prendre conscience qu’un service d’archives ne fonctionne pas comme un service de documentation. Certes, nos instruments de recherche en ligne proposent des thèmes, des mots-clefs, et c’est un peu trompeur. Par exemple, si je veux travailler sur les films documentaires en Algérie à l’époque française, en tapant « film » ou « cinéma », je ne vais pas trouver grand-chose. Il faut que je me demande dans quels services administratifs peuvent apparaître des éléments relatifs au cinéma. Ma requête sera donc plus pertinente si je tape « information » ou « censure ».

D’où l’importance de la connaissance du classement et de l’inventaire ?

En effet. Or, nos archives sont arrivées par vagues successives, à la suite de la décolonisation, depuis l’ex-Indochine en 1954 jusqu’à l’indépendance du Vanuatu, en 1980. En 1966, on a stocké ici d’un seul coup 22 km linéaires d’archives d’origines très diverses. Pour celles qui sont relatives à l’Algérie (8 km), il reste encore 2 km à classer, et l’on estime que d’ici deux ans on en sera venu à bout de la moitié.

Classer c’est mettre en ordre un ensemble d’archives produites par les agents d’un service. Par exemple, les archives des gouverneurs successifs de l’Algérie vont être classées par gouverneur, et suivant la façon dont était organisé son service. À l’issue de ce travail, nous produisons un inventaire, ou instrument de recherche, qui est une description de ce que l’on trouve dans chaque carton, complété d’une mise en ligne sur notre portail IREL).

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De quelles façons pouvez-vous aller au-devant des demandes des chercheurs et des particuliers ?

Dans notre travail de classement, nous pouvons établir des priorités, selon ce que nous estimons devoir être plus vite rendu accessible. Par exemple, le fonds du cabinet militaire des gouverneurs généraux et celui du cabinet civil, qui regroupent toutes les affaires de haute administration de la France en Algérie, peuvent paraître légitimement prioritaires pour un historien. Mais du point de vue mémoriel, les archives du procès des chefs de l’insurrection de 1871 en Kabylie, et leur mise en ligne, sont importantes, à l’évidence, car ces personnes sont considérées en Algérie comme de véritables héros. De même, la France a introduit en Algérie la notion même de propriété individuelle, avec l’attribution de terres aux colons, et cet aspect foncier ainsi que la cartographie de l’époque peuvent intéresser les chercheurs algériens.

Avant la crise sanitaire, les chercheurs algériens étaient la première nationalité étrangère présente dans notre salle de lecture, suivie des Nord-Américains. Aujourd’hui, près de 200 inventaires relatifs à l’Algérie ainsi que l’état général des fonds renseignent tout de suite, en ligne, sur les documents que nous conservons. Les chercheurs peuvent ensuite préciser leurs questions éventuelles dans les courriers qu’ils nous adressent, et ainsi préparer toujours mieux leur visite.

Quant aux particuliers, il s’agit, le plus souvent, de personnes qui sont à la recherche de documents qui les concernent, dont ils ont besoin pour établir des droits. Une personne ayant effectué son service militaire en Algérie se plongera dans les registres matricules. Des Algériens ont pu être assignés à résidence, par exemple, et vouloir en attester. Plus de la moitié des 8 000 courriers que nous recevons chaque année concerne l’Algérie.

 

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Quant aux particuliers, il s’agit, le plus souvent, de personnes qui sont à la recherche de documents qui les concernent, dont ils ont besoin pour établir des droits. Un ancien appelé du contingent se plongera dans les registres matricules. Des Algériens ont pu être assignés à résidence, par exemple, et vouloir en attester. Plus de la moitié des 8 000 courriers que nous recevons chaque année concerne l’Algérie.

 

Les ANOM : trois siècles d’histoire, 38 kilomètres linéaires d’archives, reflets passionnants des multiples facettes de la présence française outre-mer

L’histoire des archives coloniales a été mouvementée. Si la présence française outre-mer date du XVIe siècle, une administration spécifique aux colonies ne voit le jour qu’en 1710 avec la création au ministère de la Marine du bureau des Colonies. En 1881 est créé un sous-secrétariat d’État aux Colonies rattaché au ministère du Commerce, qui, après diverses vicissitudes, sera érigé en ministère de plein exercice le 20 mars 1894. La loi du 31 juillet 1920 donne ensuite à l’administration centrale du ministère une organisation qu’elle conserve sans changement jusqu'à sa disparition en 1960.

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Les archives ont suivi les aléas de l’administration coloniale. Au XVIIIe siècle et jusqu’au milieu du XIXe siècle, elles ont été ballottées de lieux en lieux, ont changé fréquemment de bureau de rattachement, ont été traitées de manière différente par chaque archiviste. Il faut attendre 1920 pour que naisse enfin un véritable service à Paris.

Les archives territoriales, quant à elles, ont eu pendant longtemps une existence précaire. Selon les territoires, de véritables services d’archives n’ont vu le jour qu’au début du XXe siècle, voire même au milieu du XXe. Se sont ajoutés à cette précarité les mauvaises conditions climatiques et de conservation, le manque de personnel qualifié et enfin les rapatriements souvent hâtifs au moment des indépendances.

Fonds différents, incomplets, absents, mais incomparablement riches… Tous sont le reflet des multiples aspects de la présence française outre-mer, de l’occupation simple à la conquête, l’exploration, la mise en valeur, les rapports entre Français et populations locales. Le territoire couvert va des Antilles aux Mascareignes, du continent américain à l’Afrique, de l’Asie à l’Océanie.