Invisible aux yeux des visiteurs qui arpentent aujourd'hui la cour du château d'Amboise, un trésor architectural sommeille sous leurs pieds. Depuis le début du mois de janvier 2026, une équipe de huit chercheurs issus du service d'archéologie du département et de l'Université de Tours sous le contrôle de la DRAC Centre-Val de Loire (ministère de la Culture), s'affaire devant la façade du logis royal pour exhumer les vestiges d'un escalier monumental dont le souvenir ne subsiste que dans quelques plans imprécis et des témoignages de voyageurs du XVe siècle.
Un géant de pierre disparu au XVIIIe siècle
L'escalier « Persé », un terme ancien évoquant une structure ajourée et un décor gothique, atteignait environ vingt mètres de hauteur à la charnière entre la fin du Moyen Âge et la Renaissance. Construit entre 1492 et 1498 sous le règne de Charles VIII, ce colosse architectural se dressait à l'extérieur de la façade du château, séparé du bâtiment par près de deux mètres, une configuration rare pour l'époque.
« Même s'il a été démoli au XVIIIe siècle, puis tranché pour faire passer des réseaux d'eau ou d'électricité, il en reste des traces, essentiellement enterrées », explique Samuel Riou, archéologue au service départemental d'archéologie du conseil départemental d'Indre-et-Loire et responsable de la fouille. Les premières découvertes sont prometteuses : un contrefort, un seuil d'entrée et peut-être une vis commencent à émerger de la terre.
Une hypothèse révolutionnaire : un précurseur de Chambord ?
L'enjeu de ces fouilles dépasse largement la simple curiosité historique. Les chercheurs tentent de déterminer si l'escalier du château d’Amboise possédait une structure à double révolution, une conception architecturale novatrice permettant à deux volées d'escalier distinctes de s'enrouler l'une autour de l'autre, offrant ainsi la possibilité de se croiser sans jamais se rencontrer.
Si cette hypothèse se confirmait, l'escalier serait antérieur de près de vingt ans au plus célèbre escalier de France : celui du château de Chambord, conçu en 1516 et inauguré en 1519. « Son architecture devait être intermédiaire entre les escaliers des châteaux de Blois et de Chambord », précise Lucie Gaugain, spécialiste d'histoire de l'art médiéval à l'université de Tours et coordinatrice de ces recherches.
Cette découverte pourrait ainsi remettre en question l'attribution traditionnelle de l'invention de l'escalier à double révolution, souvent attribuée à Léonard de Vinci pour Chambord. Pourtant, le maître italien, arrivé en France en 1516, est décédé en 1519 au Clos Lucé d'Amboise, quatre mois avant la construction de l'escalier de Chambord. L'escalier d'Amboise aurait-il servi de modèle au chef-d'œuvre de la Renaissance française ?
Une fouille programmée sous contrôle de l'État
Ces recherches archéologiques s'inscrivent dans le cadre strict de la réglementation française en matière de patrimoine. Le Service régional de l'archéologie (SRA) de la DRAC Centre-Val de Loire, joue un rôle central dans ce type d'opération.
Dirigé par un conservateur régional de l'archéologie, le SRA veille à l'application de la législation relative à l'archéologie sur l'ensemble du territoire régional. Il prescrit notamment les opérations d'archéologie préventive, instruit les demandes d'autorisation de fouilles et surveille leur exécution en liaison avec les commissions territoriales de la recherche archéologique (CTRA). Cette fouille programmée au château d'Amboise a ainsi bénéficié de l'autorisation et du suivi de la DRAC Centre-Val de Loire.
Le ministère de la Culture, à travers ses services déconcentrés, assure également la protection, la conservation et la promotion du patrimoine archéologique, tant mobilier qu'immobilier. Dans une région qui compte parmi les plus riches héritages culturels de France, avec les châteaux d'Amboise, Chambord, Blois, Chenonceau, les cathédrales de Bourges et Chartres, ou encore la grotte de la Roche-Cotard à Langeais, la DRAC Centre-Val de Loire occupe une position stratégique pour la sauvegarde de ce patrimoine exceptionnel.
Une équipe pluridisciplinaire au service de l'histoire
Les fouilles menées jusqu'à fin janvier 2026 mobilisent une équipe interdisciplinaire composée d'archéologues du service départemental d'Indre-et-Loire et d'universitaires de Tours et Bordeaux. Cette collaboration entre collectivités territoriales, université et services de l'État illustre la dynamique de recherche qui anime le patrimoine ligérien.
« N'importe quel endroit où vous marchez, vous êtes sur des couches d'histoire. L'archéologie, elle, rend les choses tangibles. On avait les dessins et les plans, là ça devient tangible », s'enthousiasme Axelle Cosnard, doctorante en histoire de l'art participant aux fouilles.
Les chercheurs s'appuient sur des sources iconographiques précieuses, notamment les dessins de Jacques Androuet du Cerceau, architecte et dessinateur du XVIe siècle dont les relevés constituent une source irremplaçable pour la connaissance des châteaux de la Loire. Ces documents d'époque, conservés aux archives départementales, permettent de confronter les vestiges découverts avec les représentations anciennes.
Un témoignage de l'audace architecturale de Charles VIII
L'escalier « Persé » appartient à la première période de construction du château d'Amboise, celle du « grand dessein » de Charles VIII. Le jeune roi, né au château en 1470, entreprend après son retour des guerres d'Italie en 1495 de transformer la forteresse médiévale en une résidence royale digne de la Renaissance naissante.
Cet escalier monumental témoigne de l'audace et de la volonté d'innovation de la cour de France au sortir du Moyen Âge. À une époque où les influences italiennes commencent à pénétrer l'architecture française, les maîtres d'œuvre français développent leurs propres solutions techniques et esthétiques. L'escalier d'Amboise pourrait ainsi incarner cette période de transition, ce moment créatif où se mêlent encore le vocabulaire gothique tardif et les premières touches de la Renaissance.
Quand la terre livre ses secrets
Alors que les archéologues achèvent leurs investigations de terrain, l'escalier « Persé » d'Amboise sort progressivement de l'oubli. Qu'il confirme ou non l'hypothèse d'une structure à double révolution, cette fouille rappelle que notre patrimoine recèle encore de nombreux secrets enfouis, attendant patiemment que la recherche scientifique les révèle.
Grâce à la collaboration entre services de l'État, collectivités territoriales et monde universitaire, le château d'Amboise continue d'écrire son histoire, démontrant que les pierres du passé ont encore beaucoup à nous apprendre sur l'inventivité et l'audace de nos ancêtres bâtisseurs. Une leçon d'humilité qui nous rappelle que l'archéologie transforme les plans imprécis et les témoignages anciens en réalité possible, permettant aux générations futures de mieux comprendre et apprécier l'héritage exceptionnel des châteaux de la Loire.
Partager la page




