27 novembre 2009, Paris, Espace Oscar Niemeyer, 11hMonsieur le Président (Patrick COULOMBEL), Mesdames et Messieurs,

Je tiens tout d’abord à vous transmettre l’intérêt personnel que porte Frédéric MITTERRAND, ministre de la Culture et de la Communication, à votre conférence, et plus généralement à l’action des Architectes de l’urgence, comme il a eu récemment l’occasion d’en assurer votre président, M. Patrick COULOMBEL.
Les organisateurs de cette journée sont bien sûr trop nombreux pour que je les salue tous individuellement, mais leur nombre même et la diversité de leurs origines témoignent de la maturité désormais acquise des Architectes de l’urgence. Je mentionnerai toutefois le nom des deux grands architectes qui sont en quelque sorte les parrains de cette rencontre :
Rudy RICCIOTTI, tout d’abord, Grand Prix national de l’architecture, brillant dénonciateur d’une conception philistine du développement durable et très tôt impliqué dans votre démarche, mais aussi et peut être surtout l’auteur de ce projet symbolique de Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille, le fameux MUCEM, dont le ministre va symboliquement poser la première pierre, avec les responsables des collectivités territoriales, lundi prochain 30 novembre.
Quant à Shigeru BAN, auteur de notre Centre Pompidou de Metz, il est sans doute l’architecte japonais de sa génération le plus populaire chez les étudiants en architecture et dans le monde humanitaire, non seulement en raison de son rôle officiel de conseiller pour le Haut Commissariat de l’ONU pour les Réfugiés, mais encore bien davantage pour la qualité de ses créations. Je pense notamment à l’église de papier de Kobé, édifiée quelques mois seulement après le séisme et qui, en elle-même, représente la meilleure et très émouvante illustration du message de l’architecture de l’urgence : rapidité, mais non précarité ; simplicité, mais qualité, symbole culturel et spirituel.
Les Architectes de l’urgence sont une jeune institution, qui a su rapidement prendre sa place dans le monde des institutions humanitaires françaises telles que Médecins sans frontières ou la Croix Rouge, mais aussi étrangères comme le Secours Islamique. Les Architectes de l’urgence, Fondation reconnue d’utilité publique, bénéficient aussi d’une reconnaissance des plus hautes autorités notamment l’ONU, le ministère des affaires étrangères qui délivrent à cette ONG un visa permanent pour intervenir dans le monde entier.
C’est une institution mais c’est aussi une grande aventure, une Odyssée dont l’ULYSSE, Monsieur Patrick COULOMBEL est, et ce n’est pas un hasard, un marin, hardi et habile, sachant affronter les tempêtes, mais aussi négocier les amarrages les plus délicats… Deux dates jalonnent cette aventure : 2001, la Somme ; 2009, l’Indonésie et, entre les deux, des interventions dans 24 pays et la construction originale et exemplaire d’un savoir-faire, d’une culture, d’une éthique.
Quand, le ministère de la Culture et de la Communication a donné son feu vert et son appui à l’initiative de Patrick COULOMBEL des inondations catastrophiques de la Somme, il était difficilement prévisible que l’association développerait ses interventions dans le monde entier et se porterait au secours des populations éprouvées autant par les risques dits naturels (qui sont souvent largement aggravés, sinon provoqués par l’homme), que par les catastrophes induites par des conflits, localisés comme à Gaza, ou diffusés sur de larges territoires à travers des migrations de population.
Cette dimension citoyenne de votre métier fait de vous l’honneur et la conscience de la profession. L’aide à ces populations, c’est la mission de l’architecte qui doit fournir à l’humanité le « logis » sans lequel elle ne peut subsister, et cela, quelles que soient les circonstances.
Être architecte de l’urgence, c’est d’abord être architecte, et, comme le dit Patrick COULOMBEL, je vous cite : « avoir la conviction d’exercer son métier d’architecte en l’inscrivant dans un rôle social et solidaire, très éloigné des clichés de la profession », et d’ajouter : « notre devoir de base c’est de loger les gens ». Belle profession de foi – et belle foi dans sa profession !
Sur le terrain, dans vos actions de formation, au contact des « humanitaires », avec les architectes et des ingénieurs des différents pays, vous avez construit que l’on pourrait appeler une nouvelle culture professionnelle. Nouvelle, parce qu’elle a dû se confronter à des défis singuliers pour des architectes et qu’elle a été obligée de résoudre des contradictions inédites, mais fécondes, entre urgence et architecture.
En effet, le projet d’architecture s’inscrit par définition dans la durée : il a un avant-projet, des études, des esquisses, un projet qui fait l’objet d’un accord sanctionné par le maître d’ouvrage et qui déclenche le processus qui va jusqu’à la réalisation, la réception et la mise en service. Dans l’urgence, rien de semblable : ni chronologie, ni anticipation, ni division du travail, ni surtout prévisibilité. Dans ce grand chamboulement, il vous faut, en un clin d’œil, estimer les dommages et poser un diagnostic, non pas vraiment « à l’aveugle », mais au vu d’une connaissance des phénomènes, de leur occurrence, des lieux, des cultures locales. C’est une véritable révolution culturelle.
Le temps qui vous est donné n’est donc pas celui du projet, d’autant que les risques et les dommages auxquels vous êtes confrontés renvoient, paradoxalement, à la longue durée, à la récurrence des phénomènes climatiques, à l’aggravation de ces phénomènes en raison souvent de l’imprévoyance et de la prodigalité des humains. Nous espérons tous que le sommet de Copenhague, réuni dans moins d'un mois, dégagera des mesures positives pour répondre à l'ultimatum climatique qui nous est soumis.
Vous intervenez sur l'habitat et il vous est indispensable de vous pencher sur son environnement, et de prendre en compte le caractère global de votre intervention et des interactions entre elle et ses conséquences, parfois dommageables. L’accès à l’eau, l’hygiène, le respect de l’environnement, dans ses multiples aspects constitutifs vous feront éviter certains choix. Par exemple, l’utilisation du bois, qui nous semble séduisante sous nos latitudes, n’est pas sans poser problème, car la déforestation accentue les risques – d’épuisement des sols, de glissements de terrain, de pénurie alimentaire.
Devant des problèmes aussi graves et aussi complexes, vous ne pouvez pas être seuls ; vous intervenez dans une communauté de compétences interprofessionnelle et internationale avec laquelle vous partagez une éthique professionnelle et une déontologie de la paix et du respect de la terre. Pour vous, le développement durable n’est pas un slogan mais une exigence permanente, à condition toutefois que cette exigence soit au service des populations. Votre terre est résolument humaine. C’est pourquoi, aussi, face aux défis de l’urgence, vous faites appel au patrimoine et aux savoir-faire locaux.
Cette nouvelle culture professionnelle, elle est aujourd’hui transmise et développée à travers des actions de formations, encore trop peu nombreuses, je le conçois, par rapport aux enjeux présents et futurs auxquels nous sommes et serons confrontés, mais c’est déjà un premier pas important.
Il s’agit, tout d’abord, du diplôme de spécialisation et d'approfondissement en architecture, le DSA « Architecture et risques majeurs », fruit d'un partenariat entre cinq écoles nationales supérieures d'architecture et les grands Ateliers de l'Isle d'Abeau, et qui s'attache à la prise en compte des risques soient d'origine anthropique, soit naturelle.
Il s’agit également de la formation des architectes et des intervenants locaux, de manière notamment à favoriser les transferts de savoir-faire et d’éviter la « fuite des cerveaux » : là encore, l’enracinement dans la culture locale est une manière de répondre à l’urgence par la longue durée.
Vous-mêmes avez bien voulu prendre en charge des stages pour des professionnels qui pourraient être immédiatement mobilisés, sur la base d’une motivation humanitaire et dont la formation doit à la fois tester la fiabilité, la résistance et les qualités humaines, avant de les lancer dans différents domaines techniquement et socialement complexes. Cette formation continue a pour objet fondamental de structurer l'intervention volontaire des architectes en milieu sinistré.
Le Ministre attache une grande importance à cette formation. C’est pourquoi, pour l’année 2010, j’ai le plaisir de vous dire que les crédits qui lui seront accordés seront doublés.
Je sais que cette conférence internationale est, d’ores et déjà, un succès, par la richesse et la qualité des interventions et le nombre de ses participants. Il me reste à vous souhaiter beaucoup de courage, non pas tant pour la poursuite de vos travaux et interventions dans ce colloque, que pour vos missions sur terrain, et à vous assurer à nouveau que nous serons résolument à vos côtés.
Je vous remercie.