Monsieur le Président par intérim de l’association des écrivains combattants, cher Jean Orizet,Monsieur le Recteur, cher Patrick Gérard,Monsieur le Délégué général à la langue française et aux langues de France,Madame le général André,Monsieur le Président Guéna,Monsieur le Président du Centre national de la cinématographie et de l’image animée, cher Eric Garandeau,Madame la Directrice générale de TV5, chère Marie-Christine Saragosse,Chère Mireille Dumas, cher Nicolas Poincaré,Chers élèves du Collège Roland Dorgelès,Mesdames, Messieurs, Chers amis,



Nous voici réunis pour remettre le Prix Roland-Dorgelès 2010 à nos amis Mireille Dumas et Nicolas Poincaré, en l'absence malheureusement de son créateur, Michel Tauriac, que je salue ici très amicalement. Je lui souhaite de pouvoir reprendre rapidement ses fonctions à la tête de l'Association des écrivains combattants.


Nous en sommes à la quatorzième édition de cette distinction, créée en 1996 à l’initiative conjointe de Madeleine Dorgelès et de votre association, cher Jean Orizet, des Écrivains combattants. Ce prix, dont j’ai eu l’honneur d’être le récipiendaire il y a huit ans, prend désormais l’allure d’une véritable institution, et ce n’est que justice, tant il est à la fois utile et nécessaire de récompenser le « souci de notre langue » qui est l’essence de ce prix. La défense et l’illustration de la langue française, si chères à Du Bellay, se jouent désormais, pour une part essentielle, dans nos médias audiovisuels.


Les raisons, excellentes à mon avis, pour lesquelles vous avez été choisis, chère Mireille Dumas, cher Nicolas Poincaré, je laisserai Jean Orizet les exposer dans un instant. Je m’en tiendrai pour ma part à quelques considérations sur ce souci de la langue que j’évoquais à l’instant, car il est au cœur de la responsabilité des hommes et femmes de la presse écrite et de l’audiovisuel, de vous tous ici rassemblés pour fêter les très grands professionnels que vous êtes.

Nous le savons tous, notamment par les innombrables lettres qui arrivent dans vos rédactions, ou ici au ministère, et je suppose dans à peu près toutes les institutions : nos concitoyens sont très attachés à une certaine tenue en matière de langue et d’expression. Ils le font, parfois, sous la forme d’une déploration nostalgique, en regrettant le bon vieux temps où l’on savait « parler en bon français ».


En cette matière, je suis partisan des réactions nuancées : oui, bien entendu, toute parole publique doit s’astreindre à une certaine tenue. Mais en même temps, non, je ne partage pas l’idée qu’il y aurait en ce domaine une décadence, à la fois ancienne et regrettable, une déperdition, un abandon de notre qualité d’expression. Pour reprendre une expression que François Mitterrand avait utilisé lors d’un sommet de la francophonie, il faut cesser d’entonner la « complainte du français perdu ». Il convient non seulement de reconnaître, mais aussi de remercier tous ceux qui, dans vos métiers comme ailleurs, gardent constamment à l’esprit qu’il est nécessaire de veiller à la qualité de leur langue, écrite ou orale. C’est la marque d’une courtoisie et d’une élégance qui est due à l’auditeur ou au téléspectateur ; mais c’est également une source de crédibilité pour l’information et le discours qu’ils délivrent.


Maintenant, s’agit-il de s’en tenir à ce purisme, qui traîne avec lui une forme de rigidité ? Certes non. Une belle langue, c’est une langue à la fois rigoureuse, claire et précise. C’est une langue qui intéresse, qui sait séduire l’auditoire et le retenir, tout en lui apportant toute la subtilité de l’information qu’il est en droit d’attendre. Les Anciens ne disaient pas autre chose, quand ils faisaient de la captation de la bienveillance l’un des objectifs fondamentaux de la rhétorique. Pour cela, libre à l’orateur d’hier et d’aujourd’hui de choisir si sa préférence ira à l’atticisme d’Isocrate ou à l’asianisme de Lysias : les moyens ne manquent pas.


Une belle langue, c’est également, et nécessairement, une parole libre. Liberté du ton, liberté de l’angle d’approche qui ne sont jamais en contradiction avec le respect de la langue : le français, à cet égard, offre depuis des siècles une palette de nuances et de formes qui permettent à chacun de dire ce qu’il veut, ce qu’il croit, sans sacrifier à la tenue de l’expression. C’est d’ailleurs, je crois bien, l’esprit même du choix des lauréats du Prix Roland-Dorgelès : allier la qualité de l’information à celle de l’expression, les deux ensemble définissant les grands professionnels que chaque année nous avons le plaisir de célébrer.


Disant cela, je dois m’empresser d’ajouter que la puissance publique doit elle aussi s’astreindre au devoir impérieux de ne fixer aucune norme réglementaire dans ce domaine. Il n’est jamais inutile de rappeler à ce sujet que le Conseil constitutionnel a été très clair sur ce point : en censurant la disposition de la loi du 4 août 1994 – la « loi Toubon » – qui prévoyait que les chaînes de radio et de télévision recourent systématiquement au vocabulaire recommandé publié au Journal officiel de la République française, cette haute instance, gardienne de nos libertés, a rappelé très nettement que la promotion de la langue française ne devait pas empiéter sur la prééminence de la liberté d’expression.


Mais je me refuse à opposer liberté d’expression et rigueur de la langue. Je crois qu’il est à la fois possible et très naturel de les pratiquer ensemble. La plupart d’entre vous le démontrent chaque jour, comme on le fait du mouvement - en marchant.


Là encore, je voudrais nuancer : bien entendu, dans notre pays, la parole est libre et l’État n’a pas à intervenir en la matière, sauf à renier les principes fondateurs de la démocratie – et de la liberté de la presse. Et c’est en gardant bien à l’esprit cette règle que je voudrais formuler un souhait : celui que votre profession ne perde jamais de vue l’étendue de sa responsabilité dans ce que j’appellerais volontiers la « fabrication de la langue », la valeur d’exemplarité que revêt votre parole pour nos concitoyens. Il est dans la nature même des médias nationaux d’établir une norme, norme ici linguistique et sociale, conséquence directe de l’universalité de votre diffusion.


Cette responsabilité qui naît de votre audience, elle touche, par exemple, à l’emploi judicieux des mots qui disent la réalité du monde. L’arbitrage est délicat, entre la nécessité d’ouvrir la langue aux néologismes qui s’imposent pour lui faire exprimer le réel au plus près, et celle d’en user à bon escient pour continuer à être compris du public ; entre l’introduction de mots étrangers – car les langues échangent, s’empruntent mutuellement et c’est ainsi qu’elles vivent – et l’utilisation de leurs équivalents français, à la fois pour les répandre et pour répondre à un enjeu fondamental : le français doit être capable de tout dire, du monde et de la vie. Notre langue est vivante, donc ouverte, mais elle est également assez riche pour trouver en elle-même les ressources dont elle a besoin.


C’est l’honneur et l’enjeu de votre profession de savoir tenir cette ligne de crête : nourrir à outrance sa langue d’emprunts étrangers, c’est donner le signe qu’elle n’a pas les moyens de sa subtilité, c’est aussi risquer d’être mal compris. A l’inverse, verser dans une langue figée, ou trop académique, c’est se priver de dire l’information dans son urgence et sa complexité. Le chemin paraîtrait bien étroit, si la qualité de votre professionnalisme ne venait quotidiennement prouver que vous savez tracer votre route entre ces écueils divergents.


Et d’ailleurs, un mot sur la manière dont je vois nos lauréats mettre en action ce professionnalisme.


Chère Mireille Dumas, chez vous, c’est évidemment sur le registre de la confidence et de l’échange que vous usez de notre langue - un ton où je perçois comme un écho de cet art de la conversation qui rendit célèbres les salons du Siècle des Lumières. Cher Nicolas Poincaré, chez vous, c’est le style informatif, mais aussi le don de la formule, concise et éclairante, qui fait votre marque et ravit vos auditeurs. Chacun avec sa personnalité, vous montrez l’exemple.


Je veux donc pour terminer saluer votre très grand talent, et plus généralement celui de nombre de vos confrères et consœurs, à respecter cette éthique qui fait toute la grandeur de votre métier - sa responsabilité, aussi.


Je vous remercie.