Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les élus,Madame la Présidente [du Comité d’histoire], chère Maryvonne de Saint-Pulgent,Monsieur le Directeur de la Cité de la musique, cher Laurent Bayle,Mesdames et Messieurs,Chers ami(e)s,

Un esprit à la française, un Jardinier des arts, un honnête homme du XXe siècle : c’est ainsi que les journaux présentent Michel Guy à sa mort, il y a 20 ans, le 1er août 1990, dans cet appartement de la rue de Rivoli où il aimait recevoir, entouré des toiles et des objets qu’il affectionnait. Cet univers était pour lui source de sérénité et de « bon plaisir », cette émission de radio dont il fut l’invité brillant et affable et dont nous entendrons quelques extraits significatifs dans un instant. Son charisme et sa distinction, la qualité et la richesse de ses goûts esthétiques, son âme d’entrepreneur et de bâtisseur en font un personnage à part et un locataire de la rue de Valois « hors norme ».
Michel Guy fut en effet un précurseur, un ardent défenseur des avant-garde ; il fut aussi pour le ministère de la Culture un « innovateur méconnu », pour reprendre le titre du bel ouvrage que lui a consacré Michèle Dardy-Cretin. Secrétaire d’Etat à la Culture de 1974 à 1976 au début du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, son héritage et son action demeurent largement sous-estimés.
Héritier d’une entreprise familiale renommée dans le domaine de l’horticulture, Michel Guy fut un jardinier constant des arts et un semeur infatigable de talents. Il forme son goût grâce à des rencontres, notamment avec son amie de toujours Andrée Aynard, qui deviendra plus tard la designer Andrée Putman, qui lui permet d’approfondir sa connaissance de la musique et lui fait connaître par la suite des artistes comme Bram Van Velde et des écrivains comme Beckett. Michel Guy se forge peu à peu une réputation de « connaisseur », de grand amateur d’art contemporain, de danse, de cinéma et de musique. Il crée surtout le Festival d’Automne en 1971, cette fenêtre admirable sur la création contemporaine. A l’exception de ces deux années d’action ministérielle, au cours desquelles la direction est confiée à Alain Crombecque, il le dirige jusqu’à sa mort en 1990. Mécène avisé, intermédiaire précieux, il contribue à faire connaître en France des artistes internationaux aussi importants que Peter Brook, Merce Cunningham ou Giorgio Strehler, mais aussi des metteurs en scène de talent comme Peter Stein ou Luca Ronconi.
Une fois nommé rue de Valois, il oriente de manière décisive les engagements du Ministère en faveur de la création contemporaine et de la promotion des nouveaux langages artistiques. Il apporte son soutien à de jeunes metteurs en scène à qui il confie la direction de centres dramatiques nationaux, dont certains ont moins de trente ans. Les crédits pour les compagnies théâtrales sont multipliés par deux. C’est à cette époque que Chéreau, Mnouchkine, Arias ou Lavelli commencent leur brillante carrière. La musique lui doit maintes créations de Kagel, Stockhausen, Xenakis ; il fait connaître au public les recherches de Bob Wilson ; il participe enfin activement à la création, en 1975, de l’Ensemble intercontemporain, à l’initiative de Pierre Boulez et Nicholas Snowman. C’est ce qui explique notre présence ce soir à la Cité de la Musique et le rôle que jouera au cours de cette soirée l’ensemble Intercontemporain. Dorénavant, le studio de répétition de l’Ensemble portera le nom de Michel Guy, traduction de la trace léguée par son action.
On doit à l’action ministérielle de Michel Guy bien d’autres chantiers culturels : l’intégration de l’ensemble de la chaîne du livre au sein du Ministère , la création de l’Office national de diffusion artistique (ONDA), mais aussi la contribution au « sauvetage » du cinéma français – à travers la réforme du système de l’avance sur recettes. Prenant le microcosme parisien à contre-pied, il ne cesse de fréquenter les élus locaux et d’être à leur écoute. Il sillonne le pays pour connaître les professionnels de l’action culturelle et reprend à son compte l’idée de contrat entre le ministère et les collectivités territoriales. Véritable pionnier de la décentralisation, il met en place les chartes culturelles. La première est signée avec une ville à la politique culturelle innovante, Grenoble, dirigée alors par Hubert Dubedout. Suivent une dizaine d’autres villes - dont Lyon, Marseille, Strasbourg, Angers, La Rochelle - deux départements - le Val d’Oise et l’Orne - et une région - l’Alsace. Bien avant les lois de 1982, Michel Guy ressent l’exigence d’une offre culturelle de qualité dans les régions.
Fervent défenseur de la création contemporaine, Michel Guy ne négligea pas le patrimoine. Une de ses actions les plus emblématiques fut d’inscrire une centaine de centre-ville au titre des sites protégés, pour lutter contre les phénomènes d’enlaidissement du paysage qui sévissaient dans les villes françaises. Il entreprit également de faire protéger le patrimoine encore peu considéré des XIXème et XXème siècles, luttant parfois contre les résistances du corps des conservateurs.
Dans la querelle entre les Anciens et les Modernes, dans l’opposition entre tradition et création, dans l’alternative entre l’Etat et les territoires, Michel Guy ne choisit pas, il construisit. En parcourant les archives de l’INA et les archives sonores, on est frappé par l’énergie et la force de conviction déployée par ce ministre hors norme, parfois guidé par sa seule subjectivité, par ses goûts personnels et son amour sincère de l’art. En « jardinier » avisé, il sema et récolta : il eut l’intelligence de reprendre les idées fécondes qui émergeaient, il perçut avec acuité les enjeux du monde culturel de l’époque pour construire un véritable projet pour le ministère de la Culture.
Si Malraux contribua au prestige de la politique culturelle, si Jacques Duhamel lui donna la crédibilité dans l’Etat, Michel Guy sut lui donner sa modernité, ou du moins faire de la modernité un choix délibéré. Son héritage est plus que jamais d’actualité, à l’heure où les défis de la globalisation, du numérique et l’individualisation des pratiques culturelles nous invitent à repenser les modes d’action et les leviers de politiques publiques. Issu de la société civile et du monde artistique, il fut un pont entre ceux qui font la culture et ceux qui l’administrent. Auprès des créateurs, il sut à la fois rendre visible et rendre possible, en ayant toujours à l’esprit qu’il n’y a pas de politique culturelle sans une exigence de diffusion. En ayant aussi à l’esprit qu’il ne peut y avoir de démocratisation culturelle sans améliorer les conditions d’appropriation des œuvres par le public.
L’ambition de la « Culture pour chacun », qui guide mon action à la tête du ministère de la Culture et de la Communication, était déjà celle de Michel Guy. Pour chacun en particulier, car la culture, je le dis souvent, est du domaine de l’intime. Pour chacun en particulier car la culture, même lorsqu’elle est diffusée, est une chose trop délicate pour être une et indivisible ; elle est toujours reçue d’une manière différente, transformée, même imperceptiblement lorsqu’elle est accueillie. La « Culture pour chacun » s’inscrit pleinement dans la volonté de démocratisation portée par Michel Guy : elle ne se substitue pas à l’ambition de la « Culture pour tous » : elle la nourrit, elle l’enrichit.
Avant de conclure, je souhaiterais remercier de manière sentie ceux qui ont rendu possible cette soirée-hommage à Michel Guy : l’équipe de la Cité de la Musique et notamment son directeur Laurent Bayle pour sa disponibilité, le Comité d’histoire du ministère de la Culture et de la Communication, particulièrement sa Présidente, Maryvonne de Saint-Pulgent ainsi que Michèle Dardy-Cretin, auteure de l’ouvrage de référence, l’INA pour la mise à disposition du très riche matériel audiovisuel, France Musique et Lionel Esparza pour l’intérêt qu’ils ont immédiatement manifesté, enfin l’ensemble des artistes, des acteurs et des musiciens qui vont ponctuer cette soirée. Je tiens également à dire que d’autres événements accompagneront cet hommage : une médaille du ministère de la Culture et de la Communication à l’effigie de Michel Guy, une animation dans le Hall du Ministère de la Culture et de la Communication, rue Saint Honoré, un dossier spécifique sur le site internet du Ministère. Pour honorer la mémoire de Michel Guy, un « festin de la création » s’imposait !
Animateur infatigable, esthète curieux de tout, Michel Guy sut incarner avec panache et modestie ce que l’on appelle – parfois abusivement - l’esprit français : le goût, l’ouverture au monde, la générosité. Avec Michel Guy, la culture et les arts ont bénéficié d’un de leurs derniers princes russes, d’un de leurs ultimes mécènes florentins, mais aussi et surtout d’un interlocuteur attentif et d’un ami chaleureux. C’est cet ami qui parle avec modestie et aisance de ses goûts, de ses choix esthétiques et de ses projets pour la Culture et la Création que j’ai souhaité honorer ce soir, aux côtés de ses proches, de ceux qui l’ont connu, de ceux qui l’ont aimé, de ceux dont il a soutenu la carrière artistique. Place à ce ministre à visage humain, qui aimait flâner et rêver dans son lit, place à ce féru de création qui se retrouvait dans les variations Goldberg ou les Mémoires de Saint-Simon, place à cet épicurien fumeur, aimant le monde tout en désirant un style dépouillé à l’extrême, place à un homme qui s’appelait Michel Guy.