Chère MANUELA, Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Je dois dire que je suis moi-même assez surpris, non pas de me retrouver chez LOUISETTE avec vous, ma chère MANUELA, mais de m’y trouver en ministre, avec une décoration en poche.
Alors, il y a des gens qui se moquent des médailles, mais je crois qu’il y a des cas où elles sont un symbole particulièrement fort. C’est, par exemple – et c’est trop rare – lorsqu’elles viennent remercier et peut-être un peu mettre en lumière des serviteurs modestes et généreux de la culture française. Chez les « stars », la médaille n’est trop souvent qu’un parcours obligé, une nouvelle prise sur un tableau de chasse, dans une carrière toute entière tournée vers la reconnaissance. Mais dans votre cas, chère MANUELA, je dois pouvoir dire que c’est tout autre chose.
Vous êtes une icône d’un autre genre. Votre succès n’est pas avant tout « cathodique ». Vous touchez des milliers de gens, mais vous les touchez directement, en donnant de vous-même, dans un rapport authentique, généreux et particulier à chaque fois, presque pour chacun d’entre nous.
À chacune de vos apparitions, c’est un peu l’histoire de cette chanson des rues et des cafés qui est l’âme de Paris, d’un Paris que nous voudrions éternel et dont nous avons la nostalgie, mais dont, en même temps, la nostalgie est un élément constitutif. Et vous aussi, vous nous faites, bien des fois, « le coup du souviens-toi »… A chaque fois, votre voix surgit parmi nous comme si vous étiez, en quelque sorte, notre représentante, la porte-parole des émotions du peuple de Paris.
Vous vous inscrivez en effet, chère MANUELA, dans la lignée des oiseaux rares qui savent chanter nos joies et nos peines – depuis le « moineau » qu’était GAVROCHE pour Victor HUGO en passant par le PIAF, la MÔME PIAF dont vous perpétuez, avec votre timbre à vous, vibrant et éclatant, avec vos émotions et, si j’ose dire, vos tripes à vous, l’héritage peut-être éternel.
Lorsqu’on vous entend, on se dit « Elle a envie de chanter, c’est physique », et surtout « N’arrêtez pas la musique ». C’est le temps plutôt qui s’arrête, et les clients de chez LOUISETTE partagent un moment unique, comme en suspens, un moment qui tutoie la grande époque des bals musettes, des guinguettes, et de tous ces mots en « ette » qui disent bien le charme de ce Paris-là. Et à chaque fois, la chanson est différente par cette qualité d’engagement et de don de soi qui est la vôtre, qui transcende la rengaine et sublime l’antienne. C’est une forme populaire de « l’éternel retour » qui est en même temps, à chaque fois, « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre »… C’est ainsi que vous nous donnez une impression de durée, presque d’éternité, dans des moments simples et beaux qui nous rassemblent et qui vous ressemblent.
Cette « atmosphère » – bien connue… – vous n’avez pas hésité à la partager et à la faire découvrir au reste du monde. Des quatre coins de l’Europe au Japon et en Amérique, vous avez porté les couleurs, mais je dirais plutôt les nuances indicibles, qui pourraient paraître au premier abord impossibles à exporter, de cette âme gouailleuse et joyeuse, mais aussi d’une mélancolie inimitable qui est celle des faubourgs, celle de Clignancourt, celles de tas de rimes en « -our » qui nous ont fait rêver et qui, elles aussi, disent un peu Paris et ses alentours...
Quelle que soit la tonalité, ce qui me frappe dans votre voix et dans votre manière de chanter, c’est une énergie tendue, une vigueur exceptionnelle depuis 40 ans, un peu comme un cri sorti du plus profond de nous-mêmes. Et là aussi, je crois qu’il s’agit d’une énergie collective, celle du peuple, à laquelle vous prêtez votre voix. Autour de cette énergie, il y a tous ces phrasés, ces sortes d’ornements qui sont du pur plaisir, la manière dont vous faites claquer les « l », dont vous roulez les « r », et qui donnent à la langue française quelque chose d’un peu exubérant et rutilant, quelque chose d’une langue latine avec, en plus, dessus, les brumes de Paris…
Dans cette force, dans cette intensité, il entre aussi forcément, parfois, comme un ton de reproche, de rouspétance, de protestation – c’est tellement français ! Mais je le dis en bonne part, car il s’agit aussi d’un esprit de résistance, d’une France qui ne s’en laisse pas compter, quelque chose qui nous singularise en Europe et dans le monde, et qui explique aussi, peut-être, nos révoltes et même notre Révolution. « J’ai bien trop à faire pour pouvoir rêver », comme dit la chanson ; et on voit que la mélancolie devient presque militante, même si elle reste avant tout humaine.
C’est à vous – et, à travers vous, c’est aussi à tout cela que vous faites vivre, à LOUISETTE aussi – que j’avais envie de rendre hommage, loin des palais de la République, mais proche de mon cœur et, je crois, de nos valeurs.
Cher MANUELA, chère Raymonde FIOUX, au nom de la République française, j’ai l’immense plaisir de vous faire Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres.