Monsieur le Président d’honneur, cher Jean Favier,Monsieur le Président, cher Jean Pierre RiouxMesdames et Messieurs les Professeurs,Mesdames et Messieurs les Conservateurs,Chers ami(e)s,

« L'ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du
présent : elle compromet, dans le présent, l'action même ». C’est ainsi que
le grand historien Marc Bloch, l’auteur des Rois thaumaturges mais aussi
de L’Etrange défaite, pose les enjeux du sujet qui nous réunit aujourd’hui.
Je suis, vous l’imaginez, particulièrement heureux de vous accueillir rue de
Valois, de revoir avec un très grand plaisir un grand nombre d’entre vous, à
l’occasion de l’installation du Comité d’orientation scientifique de la Maison
de l’histoire de France, annoncée par le Président de la République le 12
septembre dernier à Lascaux. Je tiens à vous remercier personnellement
et chaleureusement du temps et de l’énergie que vous consacrerez à ce
grand projet. Une séquence s’achève : celle des trois rapports
préliminaires qui ont dessiné des pistes et travaillé sur la faisabilité du
projet. Ce temps est derrière nous. Un page se tourne, une nouvelle étape
s’ouvre désormais : celle de l’élaboration et de la définition même du coeur
du projet. Elle sera confiée au Comité d’orientation de haut niveau
scientifique que vous avez accepté de rejoindre et qui sera placé sous la
Présidence d’honneur du professeur Jean Favier, ancien directeur des
Archives de France et de la Bibliothèque nationale de France, dont la
Présidence est confiée au Professeur Jean-Pierre Rioux et dont
l’Inspecteur général Dominique Borne sera le Rapporteur général. En plein
accord avec la plupart d’entre vous, je l’ai souhaité resserré car ce Comité
sera une instance de réflexion, d’élaboration et de travail dans les
prochaines semaines et les prochains mois, afin d’apporter à l’association
de préfiguration - dont j’ai confié la présidence à Jean-François Hebert et
qui sera chargée de la mise en oeuvre de ce projet - toute l’expertise dont il
saura faire preuve dans l’ensemble des champs et des disciplines de
l’histoire. Je l’ai souhaité divers et pluriel afin de garantir les champs
couverts par les sujets, de la préhistoire à l’histoire du temps présent, de
l’âge du fer au très contemporain. Je l’ai souhaité enfin ouvert aux autres
sciences sociales qui dialoguent avec l’histoire, ouvert à la diversité des
approches épistémologiques et scientifiques sur le passé, ouvert enfin aux
enjeux européens et aux regards internationaux. Les usages publics de
l’histoire ont fait couler beaucoup d’encre au cours des dernières années,
dans la lignée des travaux de Reinhardt Koselleck qui affirmait dans son
article Temps et Histoire : «Tout homme, toute communauté humaine
dispose d’un espace d’expérience vécue, à partir duquel on agit, dans
lequel ce qui s’est passé est présent ou remémoré, et d’horizons d’attente,
en fonction desquels on agit».
J’ai consulté largement les historiens, les intellectuels, les pédagogues, les
spécialistes du patrimoine et des musées d’histoire afin d’entendre de très
nombreuses voix sur ce projet culturel auquel, vous le savez tous,
j’accorde le plus grand prix. J’ai entendu leurs remarques, leurs
observations, j’ai souhaité confronté les points de vue, dans le respect de
la diversité et de la pluralité des opinions. J’ai mesuré avec Jacques Le
Goff l’importance d’un réseau ouvert sur les enjeux du patrimoine, des
mémoires et de la diversité des histoires vécues ; j’ai mesuré avec Marc
Ferro, Jacques Revel ou encore Patrick Boucheron – avec lequel nous
avons échangé et dialogué sereinement récemment – l’exigence d’une
histoire sachant articuler l’approche globale et la perception locale, qui ne
soit pas repliée dans un récit essentialiste et unificateur, prenant en
compte la richesse de nos écritures historiques et l’apport de l’école des
Annales, des interrogations de Michel de Certeau dans L’invention du
quotidien ou encore, plus récemment, de l’histoire du genre. J’ai compris
enfin l’importance de la transmission et de la valorisation de la
connaissance historique par l’image, par l’audiovisuel et par les outils
numériques, qui seront au coeur du projet de portail internet de la Maison
de l’histoire, un portail dressant un état aussi exhaustif que possible des
savoirs, des colloques, des débats en cours sur l’histoire de notre pays –
c’est le premier pilier – un portail qui aura aussi pour mission de
cartographier les musées d’histoire et les lieux de mémoire qui façonnent
une véritable mosaïque et pour lesquels il n’y a à ce jour aucune entrée
commune, aucun outil coordonné – c’est le deuxième pilier.
La Maison de l’histoire de France sera un lieu de valorisation de la
recherche et du savoir historique, mais aussi un lieu d’éducation et de
transmission à destination d’un large public. Elle sera aussi un lieu, une
clef de voûte pour ainsi dire : scolaires, étudiants, mais aussi touristes
étrangers pourront visiter les jardins du quadrilatère de Rohan-Soubise qui
seront ouverts au public à partir du mois de juin prochain, avant la mise en
chantier d’une galerie du temps, d’espaces pour les expositions
temporaires, d’auditoriums, de salles de projection afin de bénéficier des
milliers de m² disponibles après le transfert des fonds contemporains des
Archives nationales vers le nouveau site de Pierrefitte, dont je rappelle qu’il
représente 66 000 m². Une exposition de préfiguration est prévue au début
de l’année 2012, l’ouverture de l’établissement étant envisagée en 2015. Il
ne s’agit pas, vous l’aurez compris, de créer un reposoir pour le « roman
national », ni d’ériger un conservatoire du passé, mais bien d’ouvrir au
questionnement, au dialogue, à l’échange, notre histoire au miroir de
l’Europe et du monde. Votre présence aujourd’hui traduit le chemin
parcouru et je souhaite qu’elle crée les conditions d’un travail serein et d’un
dialogue retrouvé entre ceux qui expérimentent et travaillent sur le passé,
dans leur diversité.
Je sais que ce projet est l’objet de questions, d’interrogations, parfois de
controverses. Le passer sous silence serait une faute, voire une erreur. Il
me semble toutefois que la composition de ce Comité d’orientation
scientifique qui consultera, écoutera et travaillera avec les historiens mais
aussi les professionnels français et européens du patrimoine et des
musées d’histoire est une garantie d’indépendance, de crédibilité et de
pérennité pour le projet.
Sans histoire, un pays s’abîme dans l’oubli de lui-même : il oublie ses
valeurs, il oublie les continuités et les ruptures, les ombres et les lumières,
il oublie enfin le fil des conquêtes et des progrès qui le conduisent jusqu’au
temps présent. Face à un futur qui suscite la peur, l’inquiétude, face à un
avenir de plus en plus vécu sur le mode de la crise imminente, ou de la
catastrophe toute proche – ce que François Hartog décrit comme le
changement du « régime d’historicité » - il me semble essentiel de faire en
sorte que la transmission de la mémoire bénéficie d’un lieu identifié. Dans
son essai incisif, Jean-Pierre Rioux affirme que la « France perd la
mémoire » : Quel Français connaît aujourd’hui l’édit de Villers-Cotterêts,
qui fixe pour de nombreuses années la place de la langue française dans
notre droit administratif ? Est-ce qu’il n’y a pas dans ces repères les
conditions d’une mémoire commune qui garantisse un futur plus lisible et
plus intelligible ? En d’autres termes, connaître hier pour demain, mieux
préparer les défis de l’avenir : la diversité dans la société française du XXIe
siècle, la mondialisation mieux maîtrisée, l’ambition d’une Europe de la
culture et des savoirs. Aucun de ces défis ne peut faire l’impasse sur les
enseignements du passé et sur les « blessures » de la mémoire, cette
mémoire que les lieux d’interprétation de l’histoire ont pour ambition de
transmettre et de pacifier, sans nier la profondeur et l’irréductibilité des
traumatismes humain du passé, ainsi que l’a montré dans toute son oeuvre
Paul Ricoeur.
Il ne s’agit pas seulement d’un musée, il s’agira d’une Maison, c’est-à-dire
d’un lieu ouvert à la communauté des historiens, ouvert aux jeunes
chercheurs, mais aussi un lieu populaire, riche de débats, de rencontres,
de festivals audiovisuels, en d’autre terme un lieu destiné au plus grand
nombre, à même de satisfaire tous les publics. Le public manifeste une
véritable « demande d’histoire », comme en témoignent les Rendez-vous
de l’histoire de Blois ou le succès des émissions de télévision ou de radio
consacrées à l’histoire (d’Histoires parallèles avec Marc Ferro à
Concordance des temps ou bien La Fabrique de l’Histoire sur France
Culture). Grâce à un espace numérique innovant, cette maison de l’histoire
permettra de cartographier les sites et musées d’histoire existants sur tout
le territoire national. Elle sera un lieu de valorisation de la recherche et du
savoir, mais aussi un lieu d’éducation et de transmission à destination du
grand public. Au miroir de nos voisins européens, avec lesquels nous lient
tant de conflits et de paix, cher Etienne François, vous qui êtes depuis de
nombreuses années, à Gottingen puis à Berlin un « passeur » entre
l’Allemagne et la France ; au miroir de « l’autre rive » de la Méditerranée et
de ces territoires marqués du sceau du passé colonial et des déchirures
encore à vif de la décolonisation sur l’histoire de laquelle vous avez tant
produit, cher Benjamin Stora.
Il me paraît à la fois naturel et nécessaire qu’elle puisse s’appuyer sur une
collaboration fructueuse avec nos musées nationaux – et je tiens à saluer
la présence d’Elisabeth Taburet, Conservateur général du Patrimoine et
directrice du Musée du Moyen Age, qui représente au sein de votre
instance les 9 musées nationaux du ministère de la Culture et de la
Communication qui forment pour ainsi dire le « premier cercle » sur lequel
le projet patrimonial de la Maison pourra s’appuyer : Les Eyzies, Saint-
Germain en Laye, Cluny, Ecouen, Pau, la Malmaison, Compiègne,
Fontainebleau, le musée des plans et reliefs, riches de collections
exceptionnelles, tout à la fois témoins de l’histoire et oeuvres d’art de
grande valeur, sauront en particulier apporter leur expertise et leur
expérience muséographique au projet de la Maison, et éclairer les enjeux
historiques par le biais d’une discipline qui m’est chère, l’histoire de l’art,
qui aura toute sa place au sein de ce projet.
Ces neuf musées, de renommée internationale, constitueront en quelque
sorte la base d’un réseau de musées d’histoire, dont notre pays est si riche
et que vous connaissez, et de lieux de mémoire majeurs. Ce réseau, à la
constitution duquel vous participerez est appelé à croître et à grandir, en
lien avec les collectivités territoriales qui souhaiteront s’associer à ce projet
et faire de la diffusion de l’Histoire, à nos côtés, une priorité. La
participation de tous ces lieux patrimoniaux et leurs concepteurs,
conservateurs et historiens, enrichira considérablement, j’en suis certain,
par leurs expériences aussi diverses qu’enrichissantes, la maison de
l’histoire de France, et fera de ce projet un projet réellement national et non
pas seulement parisien, car c’est bien l’ensemble des publics, partout sur
notre territoire, que doit toucher notre ambition.
Je souhaite que dans toute la diversité de ses compétences, de ses
expertises et de ses métiers, du conservateur au muséographe, du
restaurateur au responsable des publics, ce Ministère serve ce beau projet
et vous appuie dans votre engagement. Je suis persuadé qu’il est au
service des artistes et de la création, mais qu’il est aussi le ministère de la
Mémoire, de ce qui doit être légué et transmis aux jeunes générations, à
ceux qui vivent en France comme à ceux qui aiment la France dans le
monde. Et j’aime à croire que le cadre de la nation reste pertinent, si l’on
veut bien admettre que la nation française n’est ni un clan, ni une race, ni
une tribu. La nation, c’est ce par quoi on accède à cette dignité suprême
des hommes libres qu’on appelle la citoyenneté, c’est ce par quoi on
exerce ce que le grand historien de l’antiquité Claude Nicolet - récemment
décédé et auquel je voudrais rendre hommage aujourd’hui - appelait le
« métier de citoyen ».
Je voudrais à cet égard citer Jean-Pierre Rioux : « il s’agit de réduire la
fracture temporelle, celle qui brise la chaîne du devenir, celle qui laisse
libre cours au présent, celle qui ignore un avenir sans au-delà et qui, de ce
fait, instrumentalise à tout hasard et à tout-va le passé ». C’est tout le sens
du projet pour lequel vous avez décidé de vous engager et pour lequel
vous avez décidé de mettre votre énergie et vos compétences - et je sais
qu’elles sont grandes. C’est cela l’ambition de la maison de l’histoire de
France : c’est une ambition au service de la République, c’est une ambition
au service de la citoyenneté, c’est une ambition à l’écoute de la diversité
des mémoires, des patrimoines et des cultures dans la France
d’aujourd’hui.
Ceux qui voient dans ce projet les traces d’une incurable nostalgie, d’un
histoire qui serait une « valeur refuge » font fausse route. Ceux qui disent
cela négligent le lien consubstantiel entre le passé et l’avenir. Etre
moderne, en effet, ce n’est pas être sans mémoire ! Si nous voulons être
les acteurs de notre propre avenir, nous avons d'abord un devoir d'histoire.
Ce devoir, vous le faites vôtre aujourd’hui.