Elles sont, chacune dans leur domaine, des personnalités emblématiques du monde de la culture. A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, elles livrent un témoignage sur leur parcours et leurs convictions. Premier volet de notre série : Anne-Sophie Pic, cheffe cuisinière (1/15).

Anne-Sophie Pic, Cheffe cuisinière *** et Maître restauratrice, est la seule cheffe française à détenir trois étoiles au guide Michelin.

Votre talent et votre engagement font de vous une personnalité emblématique du monde de la culture. Quelles sont les principales étapes de votre parcours ? 

Je suis fille et petite-fille de chefs. Petite, même si ma vie familiale était totalement imbriquée dans la vie professionnelle de mes parents, je n’envisageais pas de suivre leurs pas. Nous vivions au-dessus des cuisines de mon père : j’étais à la fois comblée et ressentais un certain manque de liberté par cette proximité.

Je suis partie à Paris pour faire une école de commerce qui m’a amenée à voyager en Asie et aux États-Unis, mais aussi à faire des stages dans des maisons comme Moët Hennessy ou Cartier. Ces expériences ont été très enrichissantes et m’ont permis de réaliser que j’avais le privilège d’avoir un patrimoine vivant à inscrire dans la durée. J’ai donc souhaité apprendre à cuisiner aux côtés de mon père. Le décès brutal de ce dernier a interrompu un apprentissage à peine commencé. La perte de la 3e étoile trois ans après a achevé de me convaincre que ma place était en cuisine. Il m’a fallu alors quelques années pour penser ma cuisine faite autour d’associations de saveurs, de la recherche de la complexité aromatique, de la puissance des goûts et de la délicatesse des expressions. Une cuisine sur le fil, toujours en équilibre, dont la trame est l’amertume.


Je suis profondément attachée à ma ville natale, Valence et ancrée dans mon terroir. C’est ma maison. J’y vis. J’ai la chance d’habiter la première région bio de France, riche d’une diversité incroyable de produits et de savoir-faire. Ma créativité se nourrit de la nature qui m’entoure mais également des terroirs que j’ai pu découvrir au fil des ans. Entre voyages et ouvertures de mes restaurants (Paris, bientôt Megève dans les Alpes françaises, Londres, Lausanne ou encore Singapour), j’ai pu nourrir ma créativité de ces différents terroirs et produits en rencontrant ceux qui les animent.


Dans le domaine culturel, l'égalité entre les femmes et les hommes connaît aujourd'hui encore une situation contrastée. Quelle place les femmes occupent-elles dans votre secteur ?

Pour moi, cuisiner c’est susciter une émotion par le goût, c’est donc faire preuve de sensibilité. Mais au nom de quoi la sensibilité serait un attribut féminin ? Un cuisinier crée un univers et une identité culinaires qui lui appartiennent, indépendamment de son genre.

Le métier de Chef est historiquement principalement occupé par les hommes alors même que la cuisine familiale est le fait des femmes. Or c’est un métier dans lequel les femmes ont toute leur place car elles vivent pleinement leur engagement, font preuve de ténacité, d’endurance, de concentration… mais aussi de sensibilité et d’humilité ! Je défends la mixité en cuisine car la complémentarité homme/femme permet de travailler dans une ambiance sereine et apaisée ; cette mixité représente pour moi une grande source de créativité.


Votre engagement au service de l'égalité est connu. Comment se traduit-il dans l’exercice de votre métier et dans votre environnement professionnel ?

Il se traduit de manière très naturelle au sein de notre entreprise. Cette complémentarité que nous avons avec mon mari David rayonne au sein de l’entreprise.  En effet, cette mixité est présente au quotidien. 

Le comité de direction par exemple est constitué majoritairement de femmes et certains postes clés sont occupés par des femmes (cheffe sommelière, directrice de salle et cheffe de cuisine). Un équilibre qui permet de nourrir constamment notre désir d’innovation, de réflexion et permet ainsi à la maison de s’épanouir, d’être en phase avec ses valeurs en France mais aussi à l’international. 


Quel conseil donneriez-vous aux jeunes femmes qui voudraient entreprendre une carrière dans le domaine culturel ?

Oser et faire preuve d’audace ! L’audace fait partie des éléments qui infusent en moi, et donc des valeurs de notre entreprise. Parmi nos autres valeurs figure également l’harmonie ; cela peut paraître de prime abord antinomique. Toutefois, l’audace est une forme de remise en question, d’insatisfaction qui se trouve en nous en permanence.

Faire preuve d’audace en obtenant l’adhésion entraîne le mouvement, le changement de cycle. À travers cette quintessence de nouveauté, à travers cet esprit de découverte, naît l’émotion.

Lorsque la peur inhibe toute audace, elle nous empêche de nous épanouir dans la création. Tout un chacun a donc une part d’audace à cultiver. La faire croître, c’est se révéler à soi-même.

Enfin, pour moi une des qualités premières qu’une femme doit cultiver est de rester soi-même, moyen essentiel pour exprimer au mieux sa sincérité !

 

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