Pour documenter la France post-Covid, la photographe Yohanne Lamoulère a choisi de remonter le cours du Rhône à bord d'une embarcation recyclée.

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Pour « Radioscopie de la France », la commande publique du ministère de la Culture et de la Bibliothèque nationale de France dont elle est l’un des 200 lauréats, elle a choisi de remonter le Rhône, depuis la mer Méditerranée jusqu’au lac Léman. Un parcours de 520 kilomètres, effectué à bord d’une drôle d’embarcation baptisée « Anita », qui lui a permis de rencontrer, le long des rives du fleuve, une France moins visible, plus secrète, celle des « gens en voyage ou un peu en marge de la société, d’autres avec des parcours de vies cabossés, des actifs du fleuve, enfin, des gens qui pêchent, flânent ».

De ce parcours au long cours, la photographe Yohanne Lamoulère, membre du collectif Tendance Floue a tenu le journal de bord, où elle partage les étapes de la fabrication de l’embarcation (« totalement écologique »), la décision de travailler avec un appareil photo argentique (« le Rolleiflex, parce qu'il crée un rapport plus égalitaire »), ses références tutélaires (« l’océanographe et photographe Anita Conti, l’écrivain René Daumal »)… Le résultat – une véritable épopée du quotidien documentée à hauteur d’hommes – est à la mesure du projet. Avant son dévoilement en septembre, nous avons rencontré son auteur.

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D’où vous est venue l’idée de remonter le Rhône en bateau, qui plus est, à bord d’un drôle de navire ?

Pour la série l’Île réalisée pendant le confinement, du nom du lieu où habite mon compagnon, j’avais déjà travaillé dans le delta du Rhône. C’est un endroit très beau, sauvage mais pollué aussi. Nous avons toujours eu envie de remonter le fleuve, il y a une quête de la pureté, et remonter un fleuve est aussi une manière d’être en tension. Avec cette embarcation, entre la barque et la caravane, nous voulions rendre hommage aux « cabanoniers », une tradition d'habitat léger en sursis. Nous avions à cœur de fabriquer notre moyen de transport de manière écologique. Anita – c’est ainsi que nous avons baptisé notre bateau en hommage à Anita Conti, la grande photographe et océanographe – n’est faite que de déchets : la barge était en train de couler, nous avons ajouté un moteur et une caravane.

Pour ce projet, vous avez travaillé avec un Rolleiflex. Quelles sont ses spécificités par rapport aux appareils numériques ?

Le Rolleiflex est mon appareil de cœur. Il est parcimonieux, on déclenche moins en argentique. Dans mon activité de portraitiste, ce qui m’intéresse, c’est la rencontre avec les gens. Or, la particularité du Rhône est d’être large, quand l’optique du Rolleiflex, elle, est fixe. Parfois, nous n’avions pas le temps de nous arrêter, nous étions pris par notre propre vitesse, il y avait une frustration, mais ce qui était formidable, c’est qu’en raison de son allure étrange, Anita faisait venir les gens à nous. Le bateau était un outil de médiation. Qui plus est, parce qu’il est porté au niveau du ventre, le Rolleiflex crée un rapport plus égalitaire. Quand on est photographe, on prend, mais on ne sait jamais vraiment ce qu’on donne, c’est une question qui m’a toujours taraudée. Là au moins, on se met à l’eau. Depuis les berges, les gens nous faisaient de grands signes. Ils nous disaient « c’est génial que vous ayez fait votre bateau vous-mêmes », ils voulaient nous photographier. Il est arrivé que des amis appellent pour nous dire qu’ils avaient vu Anita sur les réseaux sociaux.

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Parlez-nous de ces rencontres…

Anita a fabriqué de l’utopie. Il y a cette liberté sur le fleuve. Nous  avons forcément attiré des gens qui nous ressemblaient, des gens en voyage ou un peu en marge de la société, d’autres avec des parcours de vies cabossés, des actifs du fleuve, enfin, des gens qui pêchent, flânent, je pense notamment à un pêcheur de silures rencontré à Arles. On a délibérément tourné le dos aux bateaux de croisière qui naviguent sur le Rhône. Anita est comme leur miroir inversé. Elle incarne le monde plus égalitaire dont on a envie dans la période post-Covid.

La remontée du Rhône est aujourd’hui achevée. Quel regard portez-vous sur ce parcours ?

J’ai pu voir l’intégralité de mon travail. En plus du reportage rendu sous forme de fichiers numériques, des dix images qui entreront au département des Estampes et de la photographie et du carnet de bord, la Bibliothèque nationale de France a accepté que je remette un film. Il faut dire que le voyage s’est fait en deux temps : à bord d’Anita jusqu’à Lyon, puis, sur la portion qui n’est plus navigable, en mobylette jusqu’à Genève, la Bnf, ayant accepté cette incursion hors de l’Hexagone.

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Avez-vous le sentiment que votre pratique a été différente ?  

J’ai déjà participé par le passé à une commande publique. Il s’agissait d’un travail sur la jeunesse en France. La commande est synonyme d’acquisition, on sait que notre travail va être montré dans une institution nationale, cela crée forcément une pression. Quand on doit choisir dix images pour le département des Estampes et de la photographie de la BnF, chacune doit être une punchline, une image qu’on retient. Fallait-il par exemple que le fleuve soit présent sur toutes les images ? C’est une question toute simple que je me suis posée au départ. À Lyon, j’ai pu voir mon travail sur la première portion. Je l’ai trouvé très sage. Je me suis autorisée plus de choses dans la seconde partie du voyage. Ainsi, si la première est constituée à 98% de portraits d’hommes – car peu de femmes naviguent et en Camargue le rapport au fleuve est très masculin – la seconde est à 90% composée de portraits de femmes. Au final, je suis contente, j’espère avoir trouvé un juste équilibre entre le lâcher-prise total que j’ai pu avoir pour L’Île et l’esprit de la commande.

 

Radioscopie de la France : le journal de bord des projets

Cyril Abad, Sarah Alcalay, Ed Alcock… sur le site internet de la Bibliothèque nationale de France, la liste des 200 photographes lauréats de « Radioscopie de la France » donne la mesure de l’ampleur du projet autant qu’elle met l’eau à la bouche. Un désir que comble le journal de bord collectif qui l’accompagne. On entre ainsi dans l’atelier de création de Lucille Saillant partie à la rencontre des étudiants, de Véronique Popinet pour son projet sur les jardins collectifs, de Camille Millerand documentant la vie des travailleurs sans papiers d’Île-de-France, d’Agnès Desury, en immersion dans le quotidien de jeunes boxeurs à Roubaix, de Daniel Challe en reportage auprès de syndicalistes de différentes régions… On est impatient de voir le résultat final !