Pour sa première édition post-Covid, le Parlement de la photographie a tenu toutes ses promesses. Au programme : Ukraine, commande publique, avenir de la photographie… Compte-rendu.

Le Parlement de la photographie, cette instance conçue par le ministère de la Culture pour offrir un espace de débats aux professionnels du secteur, n’a jamais aussi bien porté son nom. Cette année, c’était session extraordinaire à tous les étages, si l’on en juge par l’actualité, parfois brûlante, des nombreux sujets qui ont mobilisé les participants. A commencer par la guerre en Ukraine, la commande photographique et la présentation très attendue du rapport de Laurence Franceschini sur le financement de la production et de la diffusion d’œuvres photographiques, trois temps forts sur lesquels nous allons revenir.

Pour autant, l’urgence n’était pas, loin s’en faut, le seul motif d’intérêt de cette troisième édition, la première post-Covid, qui s’est tenue les 7 et 8 juin au Palais de Tokyo, à Paris. Le foisonnement de la programmation – et la très grande richesse des sujets de qualité et des formats d’intervention : tables-rondes, prises de paroles, débats, présentations, parcours, expositions… – en atteste, qui a largement contribué au succès de cette édition.

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Photographier la guerre en Ukraine

Au Parlement de la photographie, la guerre en Ukraine était dans tous les esprits. Elle était aussi sur les cimaises du Palais de Tokyo, où l’on pouvait voir un accrochage saisissant conçu par Kateryna Radchenko, directrice de l’unique festival photographique du pays, Odesa Photo Days. Parmi les clichés présentés dans l’exposition Paysage présage, on découvre une vision à la fois historique et métaphorique de l’Ukraine avant la guerre : une femme sanglée en guise de nature morte par Elena Subach, des pigeonniers insolites s’inscrivant dans le paysage urbain de Kiev par Oleksandr Navrotskyi, la mélancolie des Tatars venus rejoindre l’Ukraine continentale après l’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 par Alina Smutko…

Cette exposition, l’une des treize issues de « Stand with Ukraine », le programme de soutien du ministère de la Culture et de l’Institut français à la scène photographique ukrainienne mis en œuvre par le réseau Diagonal, rend justice à la vitalité de la création photographique en Ukraine. « Nous nous sommes mobilisés pour apporter notre aide aux photographes ukrainiens dès les premières heures de l’invasion russe, souligne Eric Sinatora, co-président du réseau Diagonal. Cela signifiait leur permettre de continuer à travailler dans leur pays et pouvoir faire vivre en France le festival Odesa Photo Days ». « Dans ce cycle, reprend Kateryna Radchenko, nous avons réuni des images d’artistes qui n’avaient jamais eu l’occasion de travailler en situation de guerre. Nous utilisons tous les moyens possibles pour diffuser ces travaux et rétablir le récit de ce qui est en train de se passer ».

Parlement de la photographie 2022 : table-ronde sur l'Ukraine

Rétablir un « récit » historique envers et contre tout, c’est tout l’enjeu de la photographie ukrainienne, qui, selon Kateryna Radchenko, « n’a cessé d’être invisibilisée, depuis l’ère soviétique jusqu’à la période actuelle ». « Quand il n’y a plus de preuve de l’histoire, il est encore plus possible de réécrire l’histoire », dit-elle, avant de citer quelques témoins clés qui ont forgé l’identité de la photographie ukrainienne : Boris Mikhaïlov, leader de la révolution visuelle initiée par les jeunes photographes de Kharkiv dans les années 1960, Arsen Savadov et sa série « Donbass-Chocolate » ou encore Paraska Plytka-Horytsvit, la « Vivian Maier ukrainienne », ancienne prisonnière politique en Sibérie, qui a réalisé quelque 4000 tirages documentant trente ans de la vie d’un village dans l’ouest du pays.

Apporter des « preuves » de l’histoire en train de s’écrire, c’est aussi le travail des nombreux photojournalistes présents sur le terrain, dont des Ukrainiens, bien sûr (« ils connaissent bien le contexte ») et des étrangers (« 3000 accréditations ont été accordées »). Leur spécificité ? « Montrer la guerre sous des angles différents », selon Kateryna Radchenko. A ce titre, le témoignage de trois photoreporters français, Laurence Geai, Chloé Sharrock et Lucas Barioulet qui ont couvert le conflit pour le journal Le Monde, est particulièrement intéressant. Ce qui impressionne surtout, c’est la précision chirurgicale de leur approche, qui ne laisse rien au hasard : matériel de protection, sécurité, rôle des « fixeurs », coordination avec le rédacteur, angles de vues… « Tout est décuplé sur un terrain de guerre, que ce soient les émotions, les enjeux, souligne Lucas Barioulet. Je trouvais aussi très intéressant de documenter la vie de tous les jours et de ne pas me concentrer uniquement sur la ligne de front ». Après cette expérience, les trois photoreporters comptent tous repartir au front « sans hésiter » avec un unique objectif : apporter leur témoignage.

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La commande photographique à l’heure de la crise sanitaire  

En pleine crise sanitaire, la précédente édition du Parlement de la photographie avait largement fait écho aux effets du Covid sur le monde de la photographie. Cette année, c’est sous l’angle de la commande publique, l’un des modes de soutien aux professionnels, que le sujet était abordé. A l’évidence, le nombre de commandes publiques photographiques de premier plan en cours aujourd’hui ne peut être dissocié de l’importante mobilisation des acteurs publics, à commencer par le ministère de la Culture et ses opérateurs qui apportent un soutien constant aux photographes, notamment à travers le dispositif France Relance.  

Pour autant, cette dimension n’est pas la seule explication à cet engouement pour la commande photographique. Depuis la naissance de la photographie, les commandes publiques, ces véritables « marqueurs d’esthétiques et de générations », selon le critique d’art Guy Tortosa, sont incontournables dans l’écosystème de la photographie. Il n’est qu’à se souvenir de la mission héliographique confiée jadis à Prosper Mérimée ou de la mission photographique de la DATAR, entre 1984 et 1988, dont l’objectif était de représenter le paysage français des années 1980. Aujourd’hui, elles ont pour noms « Mondes nouveaux », le programme lancé dans le cadre du plan de relance, « Radioscopie de la France », conçu par la Bibliothèque nationale de France, « Regards sur le grand Paris », une coproduction entre les Ateliers Médicis et le Centre national des arts plastiques (Cnap), l’un des grands acteurs de la commande publique, ou « Image 3.0 » avec le Cnap et le Jeu de Paume à Reims.

Parlement de la photographie 2022 : la commande publique

D’où vient cet intérêt partagé – et fructueux – entre le photographe et le commanditaire ? Plusieurs pistes sont envisagées. « La commande, relève Pascal Beausse, responsable de la collection photographie du Centre national des arts plastiques, est une invitation faite aux artistes à travailler sur la base d’un déclencheur : l’appel à projet », qui les conduit à « travailler différemment », voire à changer de « rôle ». Le cas le plus emblématique est celui de Christian Boltanski qui, pour répondre à une commande du château d’Oiron, « s’est transformé pendant quatre ans en photographe d’école », se souvient Pascal Beausse. Autre cas intéressant cité par Pascal Beausse, celui de la commande « Image 3.0 », conçue « comme un lieu d’expérimentation à l’opposé du formatage ». L’artiste Raphaël Dallaporta qui s’est rapproché des mathématiciens de l’École normale supérieure pour son projet sur la reconnaissance faciale confirme : « elle permet d’articuler un projet et nous donne les moyens de faire un pas de côté par rapport à notre pratique habituelle ».

Parfois, une commande publique peut être l’occasion de développer un projet sur la longue durée. C’est le cas de « Regards sur le Grand Paris », qui accompagne, pour une durée de dix ans (2016-2022), ce projet urbain au long cours au rythme d’une commande à six photographes par an. A partir du 24 juin, une exposition réalisée en partenariat avec les Ateliers Médicis, les Magasins généraux et la Société du Grand Paris, présentera les œuvres des cinq premières années de la commande. On y trouve notamment les projets d’Alassan Diawara sur le pass Navigo, de Baudoin Mouanda sur la communauté des Sapeurs, ou encore d’Hannah Darabi et Benoît Grimbert qui ont suivi et photographié six étudiants dans leurs pratiques.

Enfin, la commande peut intéresser un segment particulier de la profession. C’est le cas de « Radioscopie de la France », lancée par la Bibliothèque nationale de France, qui est destiné aux photojournalistes. S’inscrivant dans « un temps politique », représentant « un des volets du soutien à la filière presse », précise Héloïse Conésa, chargée de la collection de photographie, elle réunit les regards des photographes sur un pays traversé par la crise sanitaire et en proie aux crispations identitaires ». La volonté était de « réfléchir à une commande qui permettrait de réunir un grand nombre de photographes ». Sur un budget global de 5,46 M€, 4,4 M€ sont dévolus exclusivement aux photographes qui ont reçu chacun 22 000 euros, un million est consacré à la valorisation des expositions.

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Une ambition durable pour le secteur de la photographie

C’était un moment très attendu de cette édition du Parlement de la photographie : la présentation par Laurence Franceschini, conseillère d’État, du rapport commandé par le ministère de la Culture sur le financement de la production et de la diffusion d’œuvres photographiques. Réalisé à partir de 55 auditions de professionnels du secteur, ce rapport fait apparaître les préoccupations de la profession. « Le sentiment dominant chez les acteurs de la filière, accru par ce qui était observé dans d’autres secteurs perçus comme davantage soutenus, était celui d’une insuffisante prise en compte de la photographie par les pouvoirs publics », observe Laurence Franceschini, qui n’oublie pas, parmi les causes de ce malaise, « un marché qui s’est transformé au profit des grandes agences » et « un impact de la révolution numérique dont les effets peuvent êtres dévastateurs ».

Parlement de la photographie 2022 : présentation du rapport Franceschini

Face à ces préoccupations, Laurence Franceschini préconise la mise en place d’une « politique ambitieuse, durable, et globale » pour le secteur, qui repose sur cinq axes : respect du droit d’auteur, soutien à la création, soutien aux lieux de diffusion, protection du patrimoine photographique et soutien de l’éducation à l’image. S’agissant du droit d’auteur, elle plaide pour « une nouvelle alliance entre les secteurs de la photographie et de la presse au terme de laquelle les engagements conventionnels des éditeurs de presse seraient renforcés ». S’agissant du soutien à la création, elle cite en particulier le soutien aux femmes photographes et la promotion de la scène française à l’étranger. Quant au soutien spécifique aux différents acteurs de la chaîne, « il faut une action résolue pour tous ceux qui accompagnent les photographes ». Laurence Franceschini ne manque pas à cet égard de saluer le travail du réseau Diagonal, « réseau unique en France » et d’insister sur l’importance de l’aide aux festivals. La protection du patrimoine photographique quant à elle est « inscrite dans le marbre » à présent, depuis que la médiathèque de l’architecture et du patrimoine est devenue la médiathèque du patrimoine et de la photographie. S’agissant enfin de l’éducation à l’image, il faudrait renforcer le programme « Entre les images » porté par le réseau Diagonal, plaide Laurence Franceschini. Si les évolutions futures ne manqueront pas d’appeler d’autres mesures, ces propositions, conclut-elle, constituent « un socle solide pour envisager dans la durée le développement de la photographie ».

Un socle solide que complètent les informations recueillies dans le cadre de l’enquête sur la photographie de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom). « En 2020, le marché global de la photographie représente près de 1,4 milliards euros », indique Raphaël Berger, son directeur de la création. Trois tendances sont à l’œuvre dans la mutation que connaît le secteur : « la facilitation de la prise de vues, la hausse des besoins en contenus visuels et la rapidité accrue de la diffusion des images ». Dans cet écosystème, tout est réuni « pour garantir une large diffusion de la photographie ». De fait, nous vivons « dans un monde d’images massivement partagées », dont les réseaux sociaux, Facebook et Instagram en tête, sont les principaux acteurs. Quid dans ce contexte du droit d’auteur ? Une donnée apparaît d’ores et déjà « rassurante » : « 83% des personnes interrogées se disent attachées au droit d’auteur ».

Parlement de la photographie 2022 : les enjeux de la photo sur internet

Pour autant, la question de la photographie sur internet constitue l’un des enjeux majeurs de notre époque, avec deux problématiques omniprésentes, « le piratage des photos et le partage de la valeur sur internet », analyse Sylvie Fodor, directrice générale du Centre européen de l’industrie de l’image (CEPIC). Pour Laurence Pécaut-Rivolier, membre du collège de l’Arcom, « on ne peut pas aborder la question du droit d’auteur de la même manière que dans les autres champs artistiques en raison de la nécessité d’une identification », le second « que les outils de lutte contre le piratage doivent être valorisés ». Stéphanie de Roquefeuil, directrice des affaires publiques et juridiques de l’Union des photographes professionnels (UPP) salue le travail de l’Arcom. Elle se félicite qu’une charte des bonnes pratiques se développe sur internet. Pour autant « la protection du droit d’auteur n’avance pas assez rapidement », regrette-t-elle. Laurence Franceschini nuance cet avis : « Les directives récentes sur le droit d’auteur marquent des progrès considérables sur les métadonnées et la renégociation avec les éditeurs de presse ». Marie-Anne Ferry-Fall, directrice générale de l’Adagp, plaide pour une négociation qui permettent sans attendre de rémunérer les créateurs : « Le droit d’auteur unit les créateurs aux diffuseurs, il faut être intransigeant sur le respect du droit d’auteur par les plateformes ». Elle rappelle l’accord historique, « fruit d’un combat de quinze ans », conclu l’an dernier avec Google. « Un accord qui va durer a minima dix ans, incluant un partenariat de soutien aux auteurs de droits visuels et une licence d’utilisation fondée sur le droit d’auteur ».

Patrimoine, édition, collections… Un programme copieux et varié

 

Parlement de la photographie 2022 : conclusion

Parmi les nombreux sujets abordés lors de cette édition, on retiendra aussi les enjeux de coproduction et de circulation des expositions de photographie illustrés notamment par le Réseau Parallel, plateforme photographique européenne, qui fait collaborer artistes, commissaires et lieux de diffusion ; l’importance de la commande commerciale à côté de la commande publique, qui constitue un excellent terrain d’expérimentation, en raison en particulier des nouvelles écritures que permet le digital ; l’édition de livres de photographie, incontournable dans les carrières des photographes mais à l’économie fragile et pour cette raison objet de toutes les attentions ; le lancement sous peu du portail Iconos-photo, initié par la Société française de photographie, appelé à devenir la référence sur l’histoire de la photographie grâce à un ensemble d’outils permettant de s’orienter dans les richesses du patrimoine photographique français ; enfin des collections qui, partout, ne cessent de s’enrichir : le musée de la Résistance et de la déportation à Besançon a par exemple lancé une vaste collecte au terme de laquelle des photos de famille vont intégrer ses collections, le musée d’Orsay, sous la houlette de Marie Robert, sa conservatrice en charge de la photographie, développe quant à lui une démarche volontariste d’acquisition de femmes photographes parmi lesquelles Clementina Hawarden ou Anne Brigman.