Pendant les Journées nationales de l’architecture, le public aura l’opportunité de découvrir des projets labellisés dans le cadre de l’appel à manifestation d’intérêt « Engagés pour la qualité du logement de demain ».

Lancé par les ministères de la Culture et du Logement en octobre 2021, l’appel à manifestation d’intérêt « Engagés pour la qualité du logement de demain » a pour objectif de porter des projets innovants dans le domaine de l’habitat.
Près de 97 lauréats ont été dévoilés, en métropole et en outre-mer, pour des projets concernant aussi bien des constructions neuves que des réhabilitations. Conçus en trio avec un architecte, une collectivité et un maître d’œuvre, ils ont pour but de questionner les manières d’habiter actuelles et d’expérimenter et d’innover dans l’habitat de demain. « Cela permet de mettre en place de nouveaux processus pour des logements de qualité, vertueux et accessibles en termes de coûts », résume Corinne Langlois.

« La question du logement reste aujourd’hui fondamentale au sein de la discipline architecturale, poursuit Antoine Viger-Kohler, architecte à l’agence TVK et membre du comité de sélection. L’intensification des aléas climatiques mais aussi la pression énergétique oblige à produire de nouveaux modèles. La notion d’habitabilité doit être au centre de nos réflexions à l’échelle urbaine, architecturale mais aussi dans la conception des espaces publics. L’objectif est d’inscrire ces projets dans le temps long de la transformation de la ville. »

En métropole bordelaise, la terre dépolluée devient matériau de construction

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Sur la presque centaine de projets labellisés, une vingtaine vont passer par la case incubation pendant deux à trois ans. C’est le cas de l’agence Keno Architecte, implantée à la fois en métropole bordelaise et en Normandie et qui s’est déjà emparée de cette thématique de l’architecture à habiter. « On a un peu perdu de vue l’idée que l’architecte peut rapprocher les gens, leur donner plus de lien social », estime Mikhalis Montarnier, l’un des trois fondateurs de l’agence avec son frère Théodossis ainsi que Paul de Cathelineau.

Le trio s’est lancé dans une vaste expérimentation dans la ville de Lormont, en rive droite de la Garonne et au nord de Bordeaux. L’objectif : dépolluer les sols afin de transformer la terre en ressource et en matériau de construction durable. « Le logement est actuellement conçu comme un produit financer mais doit redevenir un bien de première nécessité. Notre réflexion est partie du sol et d’un foncier aujourd’hui hors de prix. Si on l’acquiert cher, alors il y aura moins d’argent pour construire les logements, plaide Théodossis Montarnier. Nous nous sommes donc intéressés à des sols disponibles mais qui présentent certaines ʺpathologiesʺ, comme de la pollution ou une forte pente, et donc des coûts de réversion importants. » Ce sol moins cher et moins soumis à la pression foncière de la métropole présente pourtant des avantages non négligeables puisqu’il est par exemple proche des transports et avec une vue imprenable sur Bordeaux.

Les trois jeunes architectes ont mené une stratégie avec la ville de Lormont, se sont détachés d’une vision parcellaire et ont identifié trois terrains non contigus mais aux contraintes similaires. Le premier est en cours de réhabilitation, ce qui entraîne l’excavation d’une grande quantité de terre. « Ces terres dépolluées, à travers différentes technologies, trouvent aujourd’hui une seconde vie uniquement dans nos espaces publics sous forme d'aménagement d'espace verts. Pourtant elles représentent un gisement exploitable pour la construction de bâtiment. Nous proposons de les considérer comme un matériau d'avenir pour construire les structures des bâtiments à travers des techniques constructives adaptées, poursuit Théodossis Montarnier. Ce pari d'une filière locale de recyclage entend développer une économie locale engagée sur des matériaux à haute valeur ajoutée. »

Ces sols collaboratifs soutiennent ainsi une démarche environnementale collective. La terre excavée du premier terrain (au bord de la saturation en termes de quantité de terres) sera ainsi transportée sur un deuxième, sur lequel un projet urbain est amorcé sur un temps long. Avant le renouveau de la friche, ce temps d'attente va être utilisé pour en faire un parc transitoire éphémère pour cette terre, à destination des habitants et tourné autour de la pédagogie et de la prise de conscience de la valeur des sols.

La matière première entre alors dans une étape de phytoremédiation, c’est-à-dire de dépollution par les plantes. C’est cette étape, actuellement au stade d’expérimentation, qui fait l’objet d’une incubation et d’un appui financier et technique grâce à l’AMI. Le trio est actuellement en train d’élaborer avec le bureau Nobatek un prototypage et une méthodologie applicable à grande échelle. « On a du mal à structurer une filière au niveau national donc l’idée est de faire un pas plus grand, de pouvoir financer ces études afin de créer ce cadre des possibles », souligne Mikhalis Montarnier.

Une fois cette méthode élaborée et probante, tout se passera sur le troisième terrain, avec la construction d’un bâtiment expérimental de 31 logements avec le bailleur social Domofrance. Il sera relié au chauffage urbain de Lormont et inclus dans un projet urbain plus large avec des commerces et des services pour désenclaver ce quartier, classé Quartier prioritaire de la ville.

À Rosny-sous-Bois, des bureaux transformés en logements

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L’habitat de demain passe notamment par la transformation de l’existant et la réversibilité des constructions, c’est-à-dire la capacité des bâtiments à changer d’usage en fonction des besoins. En Seine-Saint-Denis, à Rosny-sous-Bois, Patrick Rubin a travaillé sur la transformation des anciens locaux du Cnir (Centre national d'information routière), personnifié par le fameux « Bison futé ». Ce projet va lui aussi faire l’objet d’une incubation dans le cadre de l’AMI.

En 2024, cet ancien immeuble de bureaux construit dans les années 80 va laisser place à une résidence pour travailleurs migrants. Le projet prévoit un triplement de la surface totale, passant de 2 200 à 6 200 m². « C’est toujours un défi de faire qu’un bâtiment pensé pour une fonction résonne pour une autre mais il suffit de trouver la qualité de la construction et la possibilité technique de moduler les espaces », résume Patrick Rubin, architecte et co-fondateur de l’agence Canal, spécialisée depuis plus de dix ans dans la transformation des bâtiments et la réversibilité.

Concernant la transformation, pour gagner en surface avec cet immeuble aux courbes arrondies, l’agence a ainsi prévu d’étendre à l’arrière et de surélever l’existant. Pour Patrick Rubin, un mot d’ordre a guidé cette réflexion : ne pas dénaturer l’original et faire comme si cette extension avait toujours existé. « L’architecte de deuxième rang fait un travail de passeur mais cela ne veut pas dire qu’il s’efface : il apporte de nouvelles techniques. » Pour coller aux exigences environnementales actuelles et faire un chantier le plus propre possible, l’architecte a imaginé une structure en bois qui sera construite hors site pour plus d’efficacité. « Cela permet de moins polluer et d’être plus rapide car on peut faire en même temps le gros œuvre et les modules », poursuit Patrick Rubin.

À l’intérieur, l’agence a pensé les logements comme des éléments autosuffisants reliés aux ouvertures. Pour l’ancien, l’isolation a été faite par l’intérieur pour, là encore, ne pas dénaturer la façade. L’agence a également essayé de se mettre dans la peau des futurs usagers des lieux et proposé des logements plus grands et chacun doté de sa salle de bains et de sa cuisine. Ce puzzle pourra, au fil du temps, être défait puis refait avec d’autres configurations à l’avenir si la fonction du site était amenée à changer.

Cette réversibilité est la clé de voûte de l’urbanisme de demain pour Patrick Rubin. « Si on prend du temps à observer les bâtiments, on va leur trouver des qualités pour les conserver et les faire muter. » Réparer plutôt que détruire et construire dans l’objectif d’éviter à avoir à démolir : l’agence a ainsi imaginé le premier bâtiment réversible à Bordeaux, capable de se transformer, en fonction des besoins, en logements ou en bureaux. Ainsi, le bâtiment est construit selon un principe de poteaux et de dalles, sans poutres apparentes, avec une enveloppe en bois et des escaliers situés à l’extérieur pour les opérations d’évacuation afin de laisser place à de grands plateaux libres et modulables. Il fera au moins treize mètres de profondeur pour en faire des logements traversants et 2m70 de hauteur, vingt centimètres de plus qu’un logement classique mais soixante de moins qu’un bureau. « Concevoir les immeubles selon ce principe, c’est avoir une réflexion sur nos acquis, nos habitudes enracinées, souligne Patrick Rubin. Mais c’est la seule manière de ne plus avoir à démolir dans le futur. »

Un accompagnement pour les lauréats de l’AMI

Les 97 projets labellisés « Engagés pour la qualité du logement de demain » bénéficieront de la valorisation de leurs méthodes à travers différents supports et événements. Vingt d’entre eux font partie d’un incubateur et profiteront à ce titre d’un accompagnement encore plus spécifique pour faire aboutir leur démarche à l’aide d’expertises complémentaires, de l’appui de juristes afin de sécuriser le bon développement de leurs opérations et d’un soutien financier en études et ingénierie par la Caisse des dépôts. Une exposition, un catalogue et des documentaires audiovisuels valorisant les 97 projets lauréats seront dévoilés courant 2023.