L’immortalité, Jean-Luc Godard y a accédé hier. À l’instar de William Faulkner qui avait décidé de son épitaphe « Il a fait des livres et il est mort », le personnage d’écrivain de son film le plus célèbre, À bout de souffle, résumait son destin : « Devenir immortel…et puis mourir ». Comme une prémonition, la certitude de laisser derrière lui cinquante ans de paradoxe, une œuvre totale, et une révolution mémorable, de longue portée, un séisme dans l’Histoire du 7ème art. Cinquante ans de questionnements sur le langage du cinéma, d’inventions formelles, d’expérimentations, de mystère, de solitude, et d’auto-parodie. Il voyait juste et en avance, à des époques toujours trop vieilles pour lui, et qu’il n’a cessé de scandaliser, choquer, mais libérer.

Les films, il les a émancipés des contraintes d’une histoire pré-écrite, de scénarios convenus et trop bien ficelés, des carcans qui empêchaient la spontanéité et le mouvement. Avec lui, le cinéma est devenu ce qu’il est, un présent qui passe, comme la vie, comme une vague nouvelle, qui déferle sans autre but que de déferler. Avec À bout de souffle, Le mépris et Pierrot le Fou, où il a opéré une rupture nette, il a insufflé une liberté de narration moderne et inédite, inventé un cinéma du dire plutôt que du dit, un cinéma qui creuse l’écran de ses jaillissements et de ses questions criantes aux réponses impossibles donc invisibles : Qu’est-ce qu’être au monde dans l’actualité d’après-guerre (À bout de souffle, Bande à part, Alphaville) ? Qu’est-ce que l’engagement ? (Le Petit Soldat, La Chinoise), la fin d’un amour (Le Mépris) ? Qu’est-ce que l’image dans la civilisation (Histoire(s) du cinéma, Le livre d’image) ? Comment vivre dans un monde saturé d’icônes, ou dans l’opacité à soi-même ? Et surtout, comment être libre autrement qu’en affirmant, qu’en provoquant sa liberté critique, sa liberté d’écrire ?

Et pour imposer ce cinéma qui réfléchit et se réfléchit, tous les moyens sont bons, surtout celui de la provocation pratiquée comme un sport, tennis ou foot qu’il adorait, comme une hygiène de l’art. Capable de briser les tabous, de s’enthousiasmer pour des maudits, de mettre fin à une interview, de se montrer lapidaire ou agressif, Godard a interprété les partitions les plus grinçantes et projeté une multiplicité de visages, d’images de lui-même, toutes aussi fausses, toutes aussi vraies : le cinéaste rebelle comme le vidéaste-plasticien hermétique, le polémiste comme l’ermite, l’imposteur comme le génie, le bourgeois comme le maoïste, le misanthrope comme le mélancolique. Parce qu’il faut bien exagérer, quand on prétend mimer la vie, peinturlurer en bleu, tirer les couleurs primaires et les gestes à leur paroxysme, pousser les curseurs, amplifier le volume des sens.

Chez lui, les extrêmes se joignent pour se heurter : il peut se montrer charmant un jour et odieux le lendemain, houspillant Jean-Claude Brialy sur le tournage d’Une femme est une femme, jusqu’à obliger Belmondo à intervenir et lui dire « ça va, on n’est pas des meubles ! » ; il peut se comporter en misogyne infernal ou en amoureux triste et transi, éconduit et quitté, comme il peut apparaître modeste et génial quand il répond « vous me parlez de moi, ça ne m’intéresse pas » à un journaliste.

Le franc-tireur du cinéma aura ainsi dégoupillé le talent de Jean Seberg, Brigitte Bardot, Anna Karina, Michel Piccoli et bien sûr, de Jean-Paul Belmondo, avec sa gueule de modernité, bosselée, son corps athlétique, son charme irrésistible et ce plaisir infantile à jouer, à faire le fou, à suivre le réalisateur n’importe où, du moment qu’il y a un chemin, mille chemins, et autant de trous dans lesquels tomber. La médisance et le jugement, les moqueries des situationnistes, les attaques des bien-pensants, Godard les ignorait, lui qui avait été un critique passionné et précoce, à la Gazette du Cinéma où il avait signé son premier texte sur le film de Joseph Leo Mankiewicz, La Maison des étrangers, puis aux Cahiers du Cinéma, où il était un intellectuel cultivé et imbibé d’auteurs comme Aragon, Stendhal, Balzac, dont il faisait parfois les murs porteurs de ses argumentaires.

Tel un Victor Hugo du cinéma, il a été gratifié de son vivant par un nombre record de récompenses : un Lion d’or pour sa carrière en 1982, deux César d’honneur et exceptionnel pour l’ensemble de sa carrière en 1987 et 1998, Palme d’or spéciale pour Le Livre d’image et l’ensemble de son œuvre en 2018, et Oscar d’honneur en 2010.

Jusqu’à ses derniers films Film Socialisme, Le Livre d’image ou L’Adieu au langage, Jean-Luc Godard a bravé le neuf et fait le choix de voies tortueuses et escarpées. A 91 ans, après avoir beaucoup vu et pensé les limites, il ne lui restait sans doute plus rien à interroger que le repos de l’éternité.

J’adresse à son épouse, Anne-Marie Miéville, ainsi qu’à ses proches, mes plus sincères condoléances.