Discours de Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, prononcé à l'occasion de la remise de décoration à Frédéric BOREL (Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres), Brendan MacFARLANE et Dominique JAKOB (Officier de l’ordre des Arts et des Lettres) et Louise COX (Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres)

Cher Frédéric Borel,

De vaisseaux sortant des pavés ou du bitume, proposant au regard des lignes d’horizons inattendues ; des édifices bigarrés, superposant couleurs et formes qui, en bloc, frappent le regard et l'imagination au détour d’une rue ; des œuvres en apesanteur qui donnent l'impression d'avancer sur le temps complexe des villes d'aujourd'hui. Entre onirisme, science-fiction et surréalisme, loin de la monotonie et d'un minimalisme purement fonctionnel, votre architecture, je vous cite, « peut être silencieuse ou calme, mais pas banale. Nos villes sont pleines d’expressions, elles ont besoin de ça ». Par fragmentation, par superposition, vous introduisez dans la ville ce que vous appelez « le droit à l'effet de surprise ».

Explorateur des collages architecturaux, vos édifices travaillent l'imprévu au corps. En libérant les formes, votre expressionnisme joue sur le brassage et les multiplications formelles et chromatiques. Vos œuvres bougent, dansent, feignent parfois de tomber ; elles incarnent le mouvement de la création en train de se faire.

C'est cette approche si singulière de l’architecture qui vous a valu d'entrer, l'année dernière, dans le cercle prestigieux des Grand Prix nationaux de l’architecture en 2010, dans la lignée d’Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, mais aussi de Jean Nouvel, de Christian de Portzamparc ou encore de Dominique Perrault, pour n’en citer que quelques uns. Le rôle de l’architecte, c’est, dites-vous, « d’émerveiller la ville, y mettre une part de rêve, d’injecter de l’imaginaire dans le paysage » ; cette part de rêve, vous la mettez également au service des logements sociaux – je pense à vos réalisations à Belleville -, pour lesquels vous faites tout pour conjurer l'anonymat et le vide de sens.

Diplômé de l’École Spéciale d’Architecture en 1982, vous retirez de cette formation les fruits d’une rencontre décisive avec l’architecte Christian de Portzamparc, avec lequel vous abordez les complexités de l’espace et le respect de l'histoire. Ensemble vous méditez les leçons du Royal Crescent de Bath, dessiné au XVIIIème siècle par John Wood, et il vous transmet ce goût pour la résonance spirituelle des volumes.

L’année suivante vous remportez le concours « Programme Architecture Nouvelle », puis vous ouvrez votre propre agence. Vos premières réalisations marquent les esprits. La rue de Belleville se voit offrir en 1989 un nouveau repère architectural, entre R2D2 et le cheval de Troie, qui propose une nouvelle manière d'envisager le collectif. De ces premières années, on retient la volonté de faire redécouvrir l’espace de la cour fermée comme prolongement de la vie de quartier.

Les immeubles de la rue Oberkampf et de la rue Pelleport introduisent une radicalité révolutionnaire ; sur des sites sans respiration, vous érigez des puzzles composites et grandiloquents cherchant l’espace à la verticale. Ce qui paraissait en premier lieu s’inscrire dans une discontinuité chaotique forme un tout hétérogène et harmonieux. Un geste inédit pour l'usage des villes. Cette expérience contradictoire que vous proposez au promeneur et aux habitants d’un quartier restera votre signature.

Selon vous, « on retrouve dans l’architecture le même côté visionnaire que la peinture. Avec cette difficulté supplémentaire de la profondeur, celle de l’espace et celles des êtres ». Cette attention aux êtres, à la qualité des matériaux, sont une constante dans votre travail où se dégagent une nouvelle perception du cadre de vie ordinaire et le désir de dérider la grisaille. Cette attention portée au paysage collectif, on la retrouve également dans votre conception des équipements publics. L’université d’Agen, construite en 1998, le Centre des Impôts de Brive-la-Gaillarde, l’école rue de la Moskova, la crèche jaune orangé des Récollets à Paris jouent sur un registre centrifuge, entre tellurique et galactique. Le Palais de Narbonne, ou le nouvel immeuble de logements à Béthune, autant « hommage au Nord qu’aux machines qui habitent le paysage » : l’ensemble de vos créations reflètent cet équilibre entre l’imaginaire et la matière.

Il est un bâtiment qui me tient tout particulièrement à cœur en tant que Ministre de la Culture : l’école d’architecture de Paris-Val de Seine, achevée en 2007. Haut perchée le long des rives de la Seine sur d’anciens terrains industriels, elle montre votre sens du dialogue avec l’existant et son histoire. Elle illustre également les liens profonds qui unissent une esthétique et un usage, et dont vous avez le secret. Tout dans ce bâtiment appelle au calme, à la rigueur, à l’imagination et à la déambulation, et comme le programme même de cet établissement, il se veut didactique, évolutif et original.

Dans le récit urbain du XXIème siècle, vous dessinez une ville ouverte, habitée par le goût du contraste, où l'espace redevient une fête.

Cher Frédéric Borel, au nom de la République française, nous vous faisons Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres.

Cher Brendan MacFarlane,

Chère Dominique Jakob,

Votre architecture se situe entre l’immersion et l’émergence. Chacun de vos projets et de vos réalisations ont pour dessein d’extérioriser des intérieurs organiques, l’énergie des fluides et des flux, des réseaux, des éléments naturels. Dans vos œuvres on retrouve des peaux qui auraient mué, des courants marins, des organismes en mutation, des tubulures en mutation, des sols flottants, propices à l'imaginaire.

Cher Brendan MacFarlane, vous quittez la Nouvelle-Zélande pour faire vos études aux États-Unis, au South California Institute of Architecture puis à Harvard. C'est à Paris que vous vous établissez au début des années 1990. Très rapidement vous devenez co-fondateur de la grande aventure du collectif « Périphériques » au sein duquel vous expérimentez de nouvelles solutions architecturales.

Chère Dominique Jakob, en 1991, vous êtes diplômée de l'Ecole d'architecture Paris- Villemin. Du croisement de vos deux parcours va naître une préoccupation commune pour la question environnementale et mémorielle dans tout projet architectural, en créant un maillage singulier entre l’édifice et son milieu, qu’il soit urbain, industriel ou naturel - à l'image de la membrane vert pomme de la Cité de la Mode et du Design sur les berges de la Seine.

En 2000, c'est votre aménagement du restaurant du Centre Georges Pompidou qui vous propulse sur le devant de la scène. En laissant sa force et sa liberté originelle au jeu complexe de circulations propre au bâtiment de Renzo Piano et Richard Rogers, vous lui apportez une nouvelle souplesse, en déployant une enveloppe d’aluminium gonflante, déformée, ondulante. De cette réalisation marquante où toutes les surfaces ont la même valeur et se conçoivent comme une seule paroi sol-mur-plafond, vous tirez un principe dont vous ne vous départirez jamais : l’architecture est traitée comme le miroir conceptuel d’un environnement.

À la même période, vous entreprenez la réhabilitation du Théâtre l’Éclat de Pont-Audemer. En 2001 vous vous chargez de l’aménagement de la Librairie Florence Loewy, où les livres sont disposés sur des étagères aux formes arborescentes, où la librairie se fait matrice vivante. Trois ans plus tard, vous façonnez au Théâtre Maxime Gorki à Petit-Quevilly, une peau en bois dont les parois figurent un estomac rouge vif, carcasse poétique et étrangement accueillante qui donne à chaque spectateur l’impression d’être un nouveau Jonas dans les entrailles de la bête.

Vous mettez votre intelligence de la reconversion des bâtiments au service de très nombreuses réalisations, parmi lesquelles figurent la Maison T ou encore le Monument à la Mémoire et à la Paix de Val de Reuil : celui du « 57 Métal » à Boulogne-Billancourt et l’achèvement prochain de la FRAC Centre à Orléans. Sur le site des usines Renault l’enjeu était double : il fallait se saisir de la mémoire industrielle du site et s’inscrire dans les pas de Claude Vasconi à qui l’on doit ce bâtiment devenu un symbole de l’architecture industrielle de la fin du XXème siècle. Grâce à une réutilisation des éléments architecturaux originels, vous avez remarquablement conservé l’identité du lieu en prolongeant librement les lignes directrices de la toiture en une série de parois brisées et légères, et en jouant sur les frontières entre plancher et plafond.

À Orléans, c'est le Fonds Régional d'Art contemporain qui s’apprête à voir le jour sur l’ancien site des subsistances militaires d’Orléans. Ici s’est joué une confrontation avec un patrimoine datant des XVIIIè et XIXème siècles. Votre triptyque de « Turbulences » de verre et de métal tire son originalité de l’impact visuel produit par ces déformations tectoniques. Son épiderme électro-luminescent renouvelle la lecture du bâtiment ainsi que l’usage de la signalétique patrimoniale. Vous permettrez ainsi à ce nouveau lieu d’excellence culturelle, j’en suis convaincu, d’incarner sa vocation à devenir un laboratoire de la créativité artistique et de l’innovation architecturale.

Ce sont ainsi les interférences que vous recherchez en permanence, dans toutes vos expérimentations, qu’elles soient architecturales ou scénographiques. Je pense par exemple au projet de la Maison H en Corse, ou encore au Cube Orange à Lyon, surprenant quadrilatère éventré qui s'inscrit dans un monde en réseau, ouvert à toutes les connexions.

En mariant matérialité et capture du mouvement, en embrassant d’un même regard les innovations technologiques, les traces du passé et l’élan créateur, votre œuvre propose des symbioses nouvelles qui apportent à l'architecture contemporaine une contribution majeure.

Cher Brendan MacFarlane, au nom de la République française, nous vous remettons les insignes d’Officier de l’ordre des Arts et des Lettres.

Chère Dominique Jakob, au nom de la République française, nous vous faisons Officier de l'ordre des Arts et des Lettres.

Chère Louise Cox,

L’architecte émérite que vous êtes a porté tout au long de sa carrière une attention exemplaire aux contextes naturels et urbains, au respect du milieu, à l'accompagnement de ses transformations.

À l’Université de Sydney, vous vous spécialisez dans l’organisation de la ville et du paysage. Vous rejoignez Mc Connel Smith & Johnson, où vous serez directrice jusqu’en 1997 : vous y supervisez entre autres le développement du Royal Prince Alfred Hospital, parmi bien d’autres projets liés à la ville de Sydney. Parmi vos nombreuses participations à des comités d'architecture australiens et internationaux, votre très forte implication au sein de l’Union Internationale des Architectes vous a donné une légitimité hors pair dans la profession : vous en devenez la présidente en 2008.

L'une de vos priorités, c'est la sensibilisation des architectes au devoir de responsabilité face au changement climatique et au respect de l’environnement. Si vous restez la première à soutenir la liberté d’initiative et encouragez l’imaginaire de chacun de vos collègues, vous n’hésitez pas à questionner la viabilité du « tout est possible » dans les choix des lieux d’implantation. Réintroduire, à l'heure des « starchitectes » et de leurs réalisations prestigieuses, un regard sur un « avenir soutenable » ; relever les défis de la réduction des émissions de gaz à effet de serre ou de la consommation des énergies non renouvelables : autant de préoccupations qui vous amènent à revenir sur l'histoire de nos constructions plus anciennes, en valorisant les principes empiriques de leur conception, quand l’épaisseur des pierres s'adaptait au climat et la forme des toits à la récurrence des pluies, pour en faire émerger des solutions. Alexander Pope avait écrit cette maxime : « Les ingrats sont à leurs bienfaiteurs ce qu'un imprudent fait à un arbre dont il coupe toutes les branches qui mettaient sa maison à l'abri de la tempête ». Vous invitez ainsi la profession à rechercher dans le passé de l'architecture ces principes de compatibilité d'un bâtiment avec son milieu, afin de réinterpréter le geste créatif dans une perspective responsable. Une démarche qui bénéficie de votre vaste connaissance du patrimoine et de sa conservation, dont vous avez fait preuve lors de vos missions auprès de l’Union Internationale des Architectes avec son « Heritage Works Program », et pour le « National Heritage Committee » du Royal Australian Institute of Architects – vous avez été d'ailleurs la première femme à prendre la tête, en 1994, de cette prestigieuse institution. Ces valeurs, vous les avez transmises également lors de vos très nombreuses missions de formation, notamment au sein de la Commission de formation de l’Union Internationale des Architectes (UIA) et du Conseil UNESCO-UIA de validation des études d’architecture. Vous avez activement contribué à l’actualisation de la Charte de la formation de l’architecte.

Ce souci patrimonial n'est pas incompatible, chez vous, avec un enthousiasme partagé pour les nouvelles possibilités technologiques offerte aux architectes en termes de coordination entre les différents métiers du bâti et de systèmes de gestion des bâtiments.

Lors de votre arrivée en 2008 à la tête de l’Union Internationale des Architectes, vous avez tenu à affirmer votre volonté de transformer cette institution en « une organisation ouverte, respectueuse, tolérante et visionnaire, œuvrant pour l’amélioration des conditions de vie des plus déshérités et de celles des sans-abri ». Un engagement que l'on retrouve dans la mise en place de programmes d’aide rapides à la reconstruction en cas de catastrophe naturelle, comme celle qui a récemment ébranlé Haïti.

Par l'énergie de votre implication et par votre enthousiasme fédérateur, vous apportez une contribution majeure aux nouvelles orientations de l'architecture de demain, où le geste esthétique croise plus que jamais le principe de responsabilité.

Pour la qualité de votre engagement et de votre action, Chère Louise Cox, au nom de la République française, nous vous remettons les insignes de Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.