Mesdames et Messieurs les jurés du prix Raymond-Devos,Monsieur le délégué général à la langue française et aux langues deFrance [Xavier NORTH],Mesdames et Messieurs, chers amis,Monsieur le Professeur, cher François ROLLIN,

« Bonsoar ! »… que mes collaborateurs ont écrit « BONSOAR »… je
vois que la langue française est à l’honneur…
« Je vais donc vous demander un tout petit peu de silence, même un
très grand silence, pour accueillir le professeur ROLLIN »...
Vous connaissez tous, quand la cloche a sonné, cette phrase rituelle du
samedi matin, non pas au ministère de la Culture, mais sur France
Culture, ce qui est beaucoup plus important, cette phrase qui ouvre la
classe du Professeur ROLLIN, dans une ambiance idéale, à mi-chemin
entre la Communale et le Collège de France cher à un autre FRANÇOIS
– pas celui auquel vous pensez, je n’ai pas dit un autre MITTERRAND –
mais au « plus illustre des François », FRANÇOIS Ier, son fondateur.
Cher Professeur ROLLIN, maintenant que le silence s’est fait, je
voudrais vous dire que la remise de ce prix est un prétexte pour vous
approcher enfin. Car, vous vous en doutez, depuis mon arrivée rue de
Valois, j’ai ressenti fortement, parfois même douloureusement, le besoin
d’être entouré, secondé, épaulé par un intellectuel, un sage, un
philosophe de votre acabit.
D’abord, par votre maîtrise de la langue française, vous m’auriez permis
de résoudre le casse-tête chinois d’un certain nombre de ces mots
« épicènes » – c’est-à-dire qui ont la même forme, je crois, cher Alain
REY, au masculin et féminin – qui sont légion dans le monde politique
qui, vous le savez, est particulièrement ouvert à la parité. Le premier
d’entre eux, c’est bien sûr, ministre. Dois-je dire, pour m’adresser à
certaines de mes collègues, « madame le ministre » ou « madame la
ministre » – « monsieur la ministre » étant, vous en conviendrez, une
possibilité plus rare… ?
Un autre problème « épicène », et très épineux, et qui n’a rien d’un
épiphénomène, a concerné la manière dont j’ai dû évoquer madame la
ministre – ou le ministre – qui m’a précédé. Est-elle mon prédécesseur ?
Ma prédecesseur (sans « e ») ? Ma prédécesseure (avec un « e ») ? Ma
prédécessrice ? Ma précédesseuse, comme vous parlez d’« auteuse »
dans un de vos sketchs ? Je aurais vous proposé aussi « ma
prédécesseresse » ? Mon cabinet a phosphoré sur la question, mais
j’aurais eu besoin, Monsieur le Professeur, de vos lumières en cette
délicate matière.

Vous qui avez été un pionnier de Copenhague et qui sauvez les mots,
comme d’autres les animaux, en voie de disparition, je profite de votre
présence pour vous demander ce qu’est véritablement un HADOPI. Je me
suis dérobé à une définition positive à l’Assemblée, lorsque j’ai dit que ce
n’était ni un « animal alpestre ni je ne sais quelle tribu indienne ». Certains
de mes conseillers ont voulu me faire croire qu’il s’agit d’une sorte de
Dahut ministériel, mais aujourd’hui que j’ai la chance de vous avoir en
face de moi, je peux enfin espérer une réponse, à moins que vous ne
préfériez vous faire remplacer, comme font les ministres auxquels les
parlementaires posent des questions, par votre chère, par notre chère
SIMONE.
J’aurais tant de questions à vous poser, Monsieur le Professeur. Pourriezvous
m’expliquer, vous qui êtes un expert hors pair ès langue française,
ce que l’on appelle ici des « Eléments de langage » ? S’agit-il d’une forme
de saucissonnage de notre langue, d’une sorte de nouvelle cuisine
verbale façon japonaise, à mi-chemin entre le sushi, le maki, et le
sashimi ? Des petites bouchées non pas à la reine, mais au ministre, pour
passer sans transition de la langue du Moi à la langue de bois ? Et ce
n’est pas, cher François MOREL, une spécialité de la Sarthe comme le
prétendent certaines mauvaises langues.
Si vous n’étiez pas pris par France Culture, par Europe 1, par France
Inter, par vos spectacles et par votre public toujours plus nombreux et
passionné, vous m’auriez apporté ici tant d’éclairages, vous m’auriez mis
dans la bouche tant de mots rares.
Monsieur le Professeur, vous m’auriez dit, par exemple, qui donc est ce
« GOOGLE », dont tout le monde me parle, depuis six mois. Je n’ai
jamais osé le demander à mes collaborateurs, mais qui est ce monsieur
que l’on ne m’a jamais fait rencontrer et que l’on me décrit comme un
« géant californien » ? Je n’ai rencontré pour l’instant – et à peine hier
même, d’ailleurs – qu’un certain M. David DRUMMOND, qu’on me dit être
son Directeur, mais j’ignorais que les géants eussent eux aussi des
Directeurs… En me renseignant, vous m’auriez évité bien des angoisses
et bien des cauchemars dont ce GOOGLE est le personnage principal – et
je dois vous dire qu’il n’a rien du sympathique petit Donald qui joue au
rugby dans les vôtres... Il a la fâcheuse habitude, me dit-on, de se battre
avec une grande bibliothèque, ce que je trouve, pour ma part, pour le
moins singulier, pour ne pas dire tout à fait déplacé.
Vous m’auriez dit aussi qui sont ces « bons-enfants » dont on me parle
sans cesse et s’ils sont menacés, eux aussi, par ce terrible géant ?
Vous auriez sans doute inventé pour nous un de ces chiffrages dont vous
avez le secret pour protéger nos cartes bleues. Vous auriez pu ainsi
considérablement accélérer la numérisation de notre patrimoine en
transformant les mille milliards de lettres de nos ouvrages conservés dans
les bibliothèques, en une série de chiffres de votre invention et d’un usage
beaucoup plus aisé pour le grand public…
Vous auriez trouvé des moyens mnémotechniques probablement très
pratiques pour m’aider à me rappeler ce que veulent dire des acronymes
aussi poétiques que ZPPAUP, RGPP, DMDTS, DGLFLF, FNCF – c’est
possible ! – , et bien sûr, ET CETERA.
Car, c’est vrai, je l’avoue, je suis de jour en jour plus « accro » aux
acronymes.

Vous m’auriez aussi expliqué ce qu’est un bleu ; je ne parle pas de ceux
que l’on enrôle en politique, ni de ceux que l’on reçoit forcément aussitôt
après, mais de ceux que l’on fabrique à Matignon, dans des RIM qui sont
pleines de raison, et qui ont, paraît-il, une grande importance.
Vous qui « tracez une diagonale », vous m’auriez aidé à « diagonaliser
des parapheurs », comme on dit dans cette étrange tribu valoisienne,
avec toute l’acuité de votre « oeil de larynx », et à retenir par coeur, sans
effort les chiffres du budget de la Culture et de la Communication, pour
lesquels vous auriez établi un code secret par lettres, en espérant que la
crise ne nous conduise pas, pour transporter nos subventions, à utiliser la
« brouette sommaire » de votre ami DÉDÉ-LA-BOULETTE, une invention
que j’aimerais beaucoup découvrir – et j’en profite pour dire à SIMONE
qu’il ne s’agit pas d’une simple « brouette cassée ».
Evidemment, après un passage en cabinet, vous auriez pu être intégré
dans un corps, dans un grand corps, suivant les règles de la
métempsychose administrative. Je n’aurais pas permis que vous
ressuscitiez en un petit animal alpestre obligé de faire, quelques siècles
durant, la navette entre les deux assemblées…
A défaut de vous attirer dans les « Palaces » de la République auxquels
vous appartenez par essence, si vous n’étiez pas monopolisé par vos
savantes recherches, je crois que je souhaiterais vous confier une mission
– la vingt-troisième depuis mon entrée en fonction – une mission
naturellement à la hauteur de votre talent, c’est-à-dire une mission
impossible et que je laisse tout à fait à votre convenance. Que diriez-vous
d’un rapport sur « Humour et technocratie », je vous laisse une vingtaine
d’années pour en rassembler toute la matière. J’ai pensé à « Lyrisme et
budget », « Création et comprenette », à une étude prospective sur les
évolutions de l’« indice de fierté » dont vous êtes l’illustre inventeur et qui,
j’en suis certain, entretient des liens très forts avec la présence
d’équipements culturels. Ou bien encore, vous pourriez nous apporter des
éléments de réponse – ou des éléments de langage – à la question « La
réunionite est-elle un humanisme ? ». Vous aurez naturellement à votre
disposition, pour mener votre mission, votre assistante SIMONE et un
dictionnaire gracieusement mis à disposition par le ministère, qui ne
recule décidément devant aucun sacrifice en ces temps difficiles…
Vous nous auriez surtout apporté cet humour qui est votre identité
nationale à vous, votre manière unique de faire vivre la langue française
dans une distance comique qui est une forme subtile d’amour. C’est peutêtre
pour cela que les mots d’humour et d’amour ont cette jolie parenté
sonore.
Vous auriez été notre Professeur de « folie », au sens érasmien du terme.
Vous nous auriez fait, comme tous les samedis midi à la radio, le
cadeau de cette ironie et de ce recul jovial sur les choses qui sont le
sceau d’une attitude éthique et généreuse et désintéressée. Vous nous
auriez aidé, au quotidien, à ne jamais tomber dans les embûches de
l’emphase, car votre folie, votre ironie douces, et jamais amères, sont
l’expression d’une sagesse, une sorte de maïeutique comique qui nous
offre l’enseignement mystérieux du rire et le sens salvateur de l’absurde.
Vous êtes un professeur d’un type bien particulier, qui nous fait
agréablement vaciller nos certitudes et confère au réel et au quotidien une
qualité poétique rare, par des jeux sur la langue, mais aussi des jeux
d’acteur, cette fausse componction inimitable, qui est une satire légère et
libératrice de la connivence complaisante des pontes.

Vous avez cette diction parfaite et en même temps outrée jusqu’au
jubilatoire, cette emphase factice de conférencier improbable qui fait de
vous une sorte de parangon parodique de la « République des
Professeurs »… Et bien sûr, votre art de pérorer et de plastronner est fait
pour démonter plus que pour démontrer et l’on a jamais vu, au fond, un
professeur si peu didactique et, en même temps, si pédagogue en un
sens supérieur. Un peu à la manière des pédants de MOLIÈRE et de
certains sketches immortels de Raymond DEVOS, cet autre grand poète
du rire, vous déployez une truculence communicative qui nous dispense
une forme de « gai savoir » qui nous accompagne et nous allège l’esprit et
le coeur au fil des travaux et des jours…
Mais je vois que vous êtes tenté d’appuyer sur votre genou, comme vous
aimez à le faire, pour faire tourner la terre plus vite et abréger ce moment
trop flatteur qui blesse votre égo trop modeste. Je sais que j’ai cédé à la
« loi de Hofstadter », qui vous est chère et qui est un peu la loi des
ministères : elle énonce que tout prend toujours plus de temps que prévu,
même si l’on prend en compte…la loi de Hofstadter ! Il est grand temps
d’ailleurs que je vous remette aussi solennellement qu’il se doit le Prix
Raymond DEVOS et surtout que je vous laisse la parole, car je sais que
« le professeur ROLLIN a toujours quelque chose à dire »…