Herr Professor, cher Werner Spies,

Sainte Cécile et son piano invisible revu par Max Ernst, dans un tableau aux couleurs de désert. La chapelle de Ronchamp, Notre-Dame-du-Haut, construite par Le Corbusier sur les ruines d’un sanctuaire du Moyen Âge détruit par les bombardements de 1944. D’une certaine manière, c’est le choc provoqué en vous par ces œuvres que vous avez construit votre parcours esthétique.

Dans la ville de Tübingen où vous grandissez pendant l’après-guerre, les officiers de garnison vous procurent quelques ouvrages des éditions Gallimard dans lesquels vous découvrez une écriture française en plein renouvellement : Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Samuel Beckett, Michel Butor. Très tôt intéressé par la France, dès vos années de lycée, vous traduisez pour vous-même des ouvrages de Saint-Exupéry ou d’Albert Camus, et vous découvrez le Nouveau Roman.

De cette passion naît un premier projet : faire découvrir à l’Allemagne une certaine modernité littéraire venue de France. Vous profitez d’un stage à la radio de Stuttgart pour contacter ces auteurs de renom, en leur proposant la diffusion de leurs textes de théâtre sur les ondes. Malgré votre jeune âge, vous réussissez à convaincre certains d’entre eux, grâce à votre enthousiasme, votre clairvoyance et votre caractère un tantinet obstiné. Ce sont quelque 70 textes qui seront enregistrés dans leur traduction allemande. Vous vous ouvrez ainsi les portes d’un parcours voué à la rencontre culturelle de part et d’autre du Rhin.

Vous avez un temps effleuré l’idée d’entrer dans les ordres. C’est par une foi esthétique, littéraire et picturale qui va se substituer à ce premier mouvement que vous allez œuvrer de manière si substantielle à la connaissance de nos trésors culturels respectifs.

« Werner Spies n’est jamais neutre », dit-on souvent de vous. « Je ne pourrais pas vivre autrement que dans la fascination. Il me faut de l’épiphanie », confiez-vous à un journaliste. Amoureux du Nouveau Roman, autant que critique exigeant des peintres que vous aurez accompagnés durant votre vie, vous avez tendu un miroir esthétique inédit à l’Allemagne comme à la France.

Vous arrivez à Paris en 1960 « avec votre sac de germanités », pour reprendre l’expression de votre fille Alexandra, en fuyant un certain étouffement fait de ruines et de repentir. Par le biais de Robbe-Grillet et de votre mentor, le très célèbre marchand d’art Daniel-Henry Kahnweiler, vous pénétrez dans les cercles artistiques et intellectuels où vous rencontrez Picasso, Malraux, Lévi-Strauss, Michaux, Man Ray, Leiris, et notamment Max Ernst.

Conscient de l’incroyable opportunité qui s’offre à vous, vous entrez dans les ateliers de Picasso « comme un tailleur, un coiffeur… mais non comme un voyeur », pour reprendre vos mots. Vous répertoriez en un catalogue qui fit immédiatement référence toutes les sculptures que le créateur gardait jalousement auprès de lui.

Avec Max Ernst, auquel vous consacrez votre thèse de doctorat à l’Université de Bonn, vous découvrez un ami. Le peintre, dont l’œuvre représente selon vous « l’œuvre la plus importante du surréalisme », pâtit encore de l’estime brisée par la guerre pour ces artistes allemands porteurs d’une vision pourtant sans précédent, que Denise René aura contribué elle aussi à faire renouer avec leur public français. Chaque tableau de Max Ernst est une vision « avant le passage de l’homme ou après le passage de l’homme », disait son ami Claude Lévi-Strauss. Son œuvre restera, dans le foisonnement de vos textes critiques, votre fil d’Ariane. Votre analyse et votre reconstitution technique de ses célèbres collages apportent à la connaissance de son œuvre une contribution inestimable, par les explications minutieuses des procédés et des matériaux, notamment les revues, utilisés pour construire ces compositions. Max Ernst, qui vous avouait être incapable de se souvenir des détails de son œuvre, en était lui-même stupéfait, et très reconnaissant à cet « Œil sur les lieux du crime ».

Vos critiques qui se tiennent éloignées des tentations biographiques, publiées notamment dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung pendant plus de quarante ans et teintées d’autant d’élégance que d’impertinence, sont aussitôt respectées par le milieu et souvent citées pour leur courage. Vous n’hésitez pas à y démonter les théories de Joseph Beuys, ou à rétablir l’antériorité de Breton sur Dubuffet en abordant l’art brut en 1967. Votre parole fait foi pour les peintres, les critiques, les conservateurs et les collectionneurs du monde entier. L’anthologie de vos analyses de Max Ernst, Picasso, de l’Action Painting et de l’art contemporain actuel est désormais disponible dans une magnifique édition chez Gallimard, après avoir été déjà publiée en allemand et en anglais.

C’est à l’occasion de la très célèbre exposition Paris-Berlin de 1978 au Centre Pompidou, préparée en à peine six mois, que vous atteignez le grand public. C’est une redécouverte autant qu’un acte politique et culturel sans précédent en France. Nous savons que préparer une exposition est votre « sport préféré », et Picasso sculpteur, Max Ernst – sculptures, maisons, paysages ou La Révolution surréaliste ont été des succès incontestables.

Directeur du Musée national d’art contemporain de 1997 à 2000, que vous réorganisez de fond en comble, vous concevez des expositions avec les plus grands musées du monde et obtenez des prêts exceptionnels qui doivent beaucoup à la reconnaissance de votre fiabilité. Vos années au Centre Pompidou sont largement saluées autant par le milieu des spécialistes que par le grand public, venu en masse pour admirer ces expositions inédites.

Journaliste, critique d’art, essayiste, acteur culturel, Européen savant et généreux, vous vous êtes frayé un admirable chemin entre deux pays et entre deux passions. Pour vos exceptionnelles qualités de médiateur des artistes français à l’étranger, pour votre engagement incessant en faveur de la compréhension mutuelle entre la France et l’Allemagne, pour la visibilité internationale que vous donnez à l’histoire de l’art dans les milieux artistiques et académiques,

cher Werner Spies, nous vous conférons les insignes de Commandeur de la Légion d’honneur.