Monsieur le Président de la Commission générale de terminologie, cherMarc Fumaroli,Chers Alain Rey,Chers amis,

Si j’ai tenu tout particulièrement à ce que nous nous réunissions ce soir
autour d’un verre amical, c’est pour rendre hommage aux artisans de
l’ombre, aux brillants horlogers du langage que vous êtes.

Sous la Présidence éclairée de Marc Fumaroli, vous êtes à la tête d’une
aventure collective rassemblant quatre cent personnes pour qui la
patience, la minutie et le dialogue, mais aussi le bénévolat et l’engagement
personnel sont les maîtres mots.

Un engagement pour la langue française qui fait de vous des paladins et
non des fondamentalistes. Car à l’inverse de ce qui peut se dire parfois
dans les médias où vous pouvez servir de cible facile, vous n’êtes pas là
pour bouter la langue anglaise hors de France. Si je me permets parfois
d’utiliser des anglicismes, de zapper sur notre langue, je sais le devoir de
vigilance que vous exercez dans votre mission, notamment face au
« franglais » et aux visions du monde simplifiées dont il peut être porteur.
De manière générale, je me réjouis que notre dispositif de terminologie,
dont vous êtes la tête chercheuse et éclairée, fasse finalement l’objet d’une
reconnaissance et d’un intérêts croissants chez nos partenaires
européens, conscients de l’emprise de plus en plus forte de l’angloaméricain
sur des domaines économiques et sociaux pour lesquels la
promotion de la diversité linguistique est un enjeu majeur.

Car l’essentiel de votre travail sur la langue, c’est l’innovation. Vous
répondez aux changements que connaissent la technique, la culture, les
relations sociales, afin de permettre à notre langue de nommer avec
précision des notions qui peuvent être utilisées au quotidien dans des
contextes professionnels souvent très spécifiques. De cela, le grand public
n’est le plus souvent pas informé, car seuls 5% des termes sur lesquels
vous oeuvrez sont visibles dans le langage courant. La langue française, et
c’est heureux, se réinvente d’elle-même, dans son usage au quotidien ;
mais là où se porte votre effort, c’est justement sur les domaines
spécialisés, ces territoires de la langue qui ne sont pas touchés par cette
inventivité – et c’est là que l’on peut voir que votre entreprise, au grand
dam des sycophantes du globish, est tout sauf has been.

L’ingénierie nucléaire, la chimie des matériaux, la génétique, l’internet, tels
sont les domaines, parmi tant d’autres, sur lesquels vous procédez à un
travail d’orfèvrerie qui part d’un constat simple : sans les mots pour le dire,
on ne travaille plus en français. Dans les domaines du droit également,
pouvoir se référer avec exactitude à des termes qui doivent faire l’objet
d’un travail constant d’adaptation et de renouvellement, dans des
environnements changeants, est une nécessité qui relève aussi du devoir
de transparence. En tant que ministre de la langue française, je mesure
pleinement le travail que vous accomplissez.

La Commission générale, c’est aussi la belle aventure de la néologie. Dans
votre dévouement collectif à la recherche du nouveau mot, vous vous
faites à la fois botaniste et planteur. Quant aux jeunes pousses que vous
plantez en terre dans la savane des usages, vous savez que vous n’avez
pas la maîtrise de leur devenir, et c’est ce qui fait la beauté de votre geste
généreux. Parmi elles, certaines prennent et d’autres non. « Papillon » n’a
pas réussi à l’emporter sur « post-it » ; inversement, la « mouse » a
décampé devant la souris, qui s’est aisément imposée aux côtés de nos
écrans - sans qu’on la voit venir.

Je reviens aux terminologues que vous êtes. Dans sa dernière pièce, Le
Vrai Sang, Valère Novarina fait dire à l’un de ses personnages : « ôtez les
mots du langage et vous avez la vérité ». Dans la caverne de nos mots,
votre tâche, c’est de stabiliser la route vers cet inatteignable. En ce faisant,
pour la langue française, vous rendez un insigne service : celui de joindre
l’utile à la noblesse.

Je vous remercie.