Cher Christian Boltanski,Monsieur le Commissaire général, cher Jean-Hubert Martin,Monsieur le Président de l’Institut français, cher Xavier Darcos,Monsieur le directeur du CNAP, cher Richard Lagrange,Monsieur le Directeur général du groupe Citröen, cher Frédéric Banzet,Chers amis,

A l’occasion de ce diner offert par le mécène du pavillon français de la
Biennale - le groupe Citroën – mécène exceptionnel que je tiens
particulièrement à remercier ce soir, permettez-moi de saluer le travail et
la recherche de l’un de nos plus grands plasticiens, je veux parler de
Christian Boltanski.

Christian Boltanski, vous êtes l’un de ces artistes dont la vie et l’oeuvre se
nourrissent réciproquement. Mémoire personnelle et mémoire collective se
rejoignent et s’unissent chez vous dans un effort incessant pour affronter et
surmonter l’oubli et la mort. Votre oeuvre est profondément liée à l’histoire,
la grande, « avec une grande hache », comme disait Georges Pérec, mais
elle est aussi liée à la petite, à nos histoires, qu’elle entrelace sans cesse.

Dans les années 1970, votre oeuvre est dominée par ce qu’on n’appelle
pas encore l’autofiction, et dessine un « je » collectif, une intimité
paradoxalement impersonnelle. Vous dressez ainsi un inventaire à la fois
réel et imaginé de votre enfance, compilant photographies souvenirs et
objets prétendument retrouvés, dans des oeuvres teintées de nostalgie
mais aussi d’humour et de légèreté. Suivent d’autres types d’inventaires
qui collectent les albums photographiques ou les objets de la vie
quotidienne de personnes anonymes. En 1976, avec les « Images
Modèles », vous introduisez une réflexion sur le « goût moyen »,
caractérisé par la mise en scène du banal, l’hypertrophie du quotidien. - On
retrouve Pérec.

Votre oeuvre, parsemée d’éléments issus de votre univers personnel ou
proche, accueille désormais la foule anonyme des êtres humains. Après un
détour par les « Compositions Photographiques », dans lesquelles vous
élevez les clichés de la photographie amateur à la dimension du tableau,
vous renouez avec les compositions aléatoires et fragiles de vos premières
oeuvres. Puis en 1985, débute la série des monuments : installations de
photographies de visages présentées dans des compositions murales en
forme d’autels, ou constellations d’images éclairées par de petites lampes.
Chez vous l’autel se fait mémorial, l’image du défunt icône vivante et
vibrante.

Conjurer l’oubli, rendre vivante la mémoire, telle est la ligne de force de
votre geste artistique, qui rend l’absent puissamment présent et la
présence étrangement absente. Dans les séries qui se succèdent alors -
Reliquaires, Réserves, Véroniques, Vêtements - vous utilisez les objets
les plus familiers – photographies d’école ou d’identité, boîtes de biscuits,
vêtements à partir de 1988 – pour faire naître une émotion dans des
oeuvres au tragique décuplé par votre maîtrise de l’installation.
Cartographier le monde, nommer tous les hommes est le projet souterrain
de toute votre oeuvre des dix dernières années qui se concentre sur la
distinction de l’être singulier au coeur de la masse. Depuis 2008, mêlant
encyclopédie et poésie, vous projetez de constituer les archives du coeur
de tous les hommes, archives sonores qui seront conservées sur l’île
Teshima, dans la mer intérieure de Seto.

Aujourd’hui vous représentez la France à l’occasion de la 54e Exposition
internationale d’art de la Biennale de Venise où vous proposez une
installation intitulée «Chance», avec Jean- Hubert Martin, comme
commissaire ; Jean-Hubert Martin, fidèle ami, connaisseur impeccable de
votre oeuvre, qui est la grande personnalité du monde des musées dont on
apprécie tous la disponibilité, la simplicité et la qualité. Je découvrirai
l’oeuvre demain pour son inauguration, je sais qu’elle est spectaculaire. Je
ne doute pas que votre sens inouï de l’installation et de la scénographie,
dont l’installation « Personnes » proposée pour l’édition 2010 de
MONUMENTA avait pleinement rendu compte, s’exprime à nouveau là.
Les installations que vous produisez dans des lieux emblématiques,
souvent religieux, caractérisés par la qualité du volume et de l’espace sont
à chaque fois l’occasion d’une méditation. Pascalien au XXIe siècle,
sceptique face au « divertissement » et à la « virtualisation » du monde,
vous défendez une conception exigeante de l’exposition de l’oeuvre d’art. «
Une exposition n’est pas un endroit de divertissement mais un endroit où
nous devons sinon prier, du moins réfléchir » dites-vous. Rien de religieux,
nul fétichisme mais plutôt la conscience aigüe de la profondeur et de
l’impérieuse nécessité d’une mémoire vigilante face au « présentisme »
ambiant et à la tentation de l’oubli.

Cette ouverture est aussi pour moi l’occasion de rendre hommage à la
vitalité de la scène française à l’occasion de cette 54e Biennale. Plusieurs
artistes vivant ou travaillant en France sont présents lors de ce rendezvous
international pour les arts visuels : Meris Angioletti, Luca
Francesconi, Cyprien Gaillard, Loris Gréaud, Jean-Luc Mylayne, Philippe
Parreno, Oscar Tuazon, Mohamed Bourouissa, retenus par Bice Curriger
pour son exposition à l’Arsenal, mais aussi Elaine Sturtevant – à qui un
Lion d’or vient d’être remis pour l’ensemble de sa carrière -, ou encore
Thomas Hirschhorn, qui représente la Suisse. Cette forte présence est le
résultat d’années d’effort pour renforcer le rayonnement de nos artistes
français à l’étranger. Cet effort va se poursuivre. J’en ai la volonté. Nous
continuerons à le soutenir grâce aux artistes et à leur talent, grâce aussi à
tous ceux qui les portent, les mécènes, cher Frédéric Banzet, les
collectionneurs, les galeristes, les commissaires d’exposition, les
professeurs d’école d’art, le réseau décentralisé des centres d’art et des
fonds régionaux d’art contemporain, bien sûr le nouvel Institut Français
présidé par Xavier Darcos, dont je connais et j’apprécie la détermination et
l’engagement, et enfin l’administration du ministère de la Culture et de la
Communication, en particulier la Direction générale de la création artistique
pilotée par Georges-François Hirsch avec, pour les arts plastiques, Jean-
Pierre Simon, Nicolas Bourriaud à la tête du corps des inspecteurs de la
création, Richard Lagrange au CNAP, coproducteur du pavillon français de

la biennale, et toutes les institutions dont elle assure la tutelle.

Vous savez que j’ai proposé aujourd’hui au Président de la République de
nommer Jean de Loisy à la tête du Palais de Tokyo. Cette institution
rénovée et agrandie jouera un rôle clé dans le soutien à la scène française.
Je salue à cet égard le travail d’Olivier Kaeppelin qui a contribué à la
penser et à la mettre sur pied, et je souhaite le meilleur à Jean de Loisy,
qui pourra s’appuyer sur une équipe remarquable.

Prenant en considération les nombreux rapports consacrés au
rayonnement international des plasticiens et artistes français, j’ai
également lancé il y a quelques mois une vaste consultation sur les Arts
plastiques, avec les professionnels, et demandé à la Direction générale de
la Création artistique (DGCA) de me fournir des pistes pour l’action avant
l’été. J’en prendrai connaissance avec attention ces jours-ci, et je lancerai
de nouveaux chantiers à la rentrée. Ensemble – acteurs publics comme
acteurs privés – nous allons continuer d’inventer et de mettre en oeuvre de
nouvelles mesures, de nouveaux modes de financement et enfin, un
nouvel état d’esprit pour les arts plastiques en France, cet esprit de
générosité, cet esprit d’humanité, cet esprit de fidélité qui traverse toute
votre oeuvre, cher Christian Boltanski. Aussi, je suis particulièrement
heureux d’être avec vous ce soir et je me réjouis de vous retrouver dans
les Giardini demain matin.

Je vous remercie.