Le Crédac - Centre d’art contemporain d’Ivry, soutenu par la Drac Île-de-France, met en lumière l’œuvre picturale de Derek Jarman. L’exposition "Dead Souls Whisper" s'attache à présenter, à partir du 25 septembre, une cinquantaine d’œuvres sur la dernière partie de sa vie et témoigne ainsi de la pratique de la peinture singulière, multiforme, rudement lucide et libre de cet artiste inclassable de la scène underground britannique dont le guide spirituel fut Goya.

 

Les œuvres de Derek Jarman n’avaient pas été présentées en France depuis 1989 (au cinéma L’Accattone à Paris). Pour cette exposition organisée au Centre d’art contemporain d’Ivry, Claire Le Restif, commissaire de l’exposition, en collaboration avec Amanda Wilkinson et James Mackay, ont sélectionné des toiles parmi les dernières que l’artiste ait réalisées, ainsi que d’autres pièces de la fin des années 1980 qui témoignent de l’intérêt de l’artiste pour l’alchimie et pour la nature. Comme le mentionne la Directrice du Centre d'Art Contemporain d'intérêt national : "Elle se concentre sur la dernière partie de sa vie, depuis le moment où il est diagnostiqué séropositif. Cette période coïncide avec celle où il fait naitre son jardin légendaire autour de Prospect Cottage à Dungeness dans le Kent, dont la création a été pour lui une thérapie et une métaphore de sa propre survie".

Figures influentes de la culture britannique du XXe siècle

Artiste, réalisateur, scénariste, musicien, acteur, militant des droits homosexuels, Derek Jarman (1942–1994) est une des figures influentes de la culture britannique du XXe siècle. S'il est surtout connu pour son travail en tant que réalisateur, sa pratique picturale et son regard de peintre nourrissent chacune de ses créations.

A ses débuts, sa peinture est austère et presque symboliste, loin des œuvres de David Hockney ou d’Allen Jones, ses compatriotes et contemporains, tournée eux vers l’Amérique et le Pop Art. Jarman réalise des paysages abstraits, des déserts, des pyramides ou des montagnes, du feu, et des dolmens ou monolithes. L’attrait des formes géométriques s’accompagne souvent d’un intérêt vif pour l’ésotérisme et l’alchimie, la période élisabéthaine, et la figure de John Dee (célèbre mathématicien, astrologue, astronome du XVIIe siècle…)

Mais en 1986, Derek Jarman annonce publiquement qu'il est atteint du sida. Cette décision, sans précédent à l'époque, de ne rien cacher de sa vie privée aide à montrer un autre visage à la maladie. Il devient alors une voix puissante et militante pour la communauté LGBTQ et les personnes atteintes par le virus du sida.

Derek Jarman, True Blue, 1992 Huile sur photocopies sur toile. 101,5 × 61 cm © courtesy Keith Collins Will Trust et Amanda Wilkinson, Londres

Claire Le Restif souligne à ce sujet que "Le langage, dans sa rage la plus élémentaire, est central dans l’exposition. Il s’exprime et nous marque à travers la série des Queer paintings (1992), véritablement "installée" dans l’espace du Crédac. Les mots sont contenus dans les tableaux Spread the Plague, Tragedy, Aids Blood, Virus, dont la longueur d’onde ruine la surface. Cette série est liée au process, tout comme le sont les films Super 8 diffusés en regard. L’exposition révèle l’intérêt de Jarman pour l’alchimie, l’assemblage et la collection d’objets glanés sur la plage de Dungeness."

En 1987, en effet, il achète une maison de pêcheur dans ce hameau situé sur la côte du Kent, dont il fait son habitation principale et son atelier. Dans cette région désertique où il se retire pour passer les dernières années de sa vie, Derek Jarman réussit à faire pousser un jardin fleuri où les arrangements de galets arrondis par la mer conjugués au vert-gris de la cambré maritime, aux fleurs roses des pois sauvages, aux touches rouges des coquelicots ou bien encore au violet bleuté de la vipérine commune, rappellent l’amour de l’artiste pour la couleur.

Queer Paintings et militantisme

En 1969, les émeutes de Stonewall modifient radicalement les luttes pour l'émancipation des personnes LGBTQI dans le monde. Derek Jarman, qui s’investit dans le groupe d’action directe OutRage ! (fonde en 1990 avec Peter Tatchell et Jimmy Somerville), est un membre actif du Gay Liberation Front, et prend part à des débats et conversations au sein d’ACT UP. Dans ses écrits, il fait souvent référence au caractère oppressif de l’"héterosoc(iéte). Jarman devient dans les années 1990 un artiste engagé et militant. Il est invité à participer à la IXe édition de la National Review Of Live Art, ou il cible une première fois les tabloïdes britanniques ainsi que la section 28 du Local Government Act. Il expose au mur sept matelas goudronnes (évoquant les lits de morts des personnes atteintes du sida), ornés de plumes, de livres et de photographies, ainsi que la une de journaux, leur titre répète de manière sérielle, maculée de sang. Au centre de la galerie, Jarman fait trôner un lit doté d’une armature ou de cage en bois et barbelés ou lui-même, Keith Collins (son dernier compagnon) et Andy Marshall, lisent et dorment le temps de la durée de l’exposition qui provoque des réactions vives et des tensions.

Derek Jarman, Tragedy, 1992 Huile sur photocopies sur toile. 251,4 × 149 cm © courtesy Keith Collins Will Trust et Amanda Wilkinson, Londres & Derek Jarman, Now we’ve all been screwed by the cabinet, 1992 Huile sur photocopies sur toile. 251,4 × 149 cm  © courtesy Keith Collins Will Trust et Amanda Wilkinson, Londres

Dans sa peinture, ce changement se traduit clairement par la série des GBH paintings* et des Queer paintings. Invité à exposer à la Manchester Art Gallery en 1992, Derek Jarman prend la décision de consacrer une série de toiles à l’homophobie et à la diabolisation des malades du sida véhiculées par les tabloïdes britanniques.

(*(GBH could stand for] whatever you want it to : grievous bodily harm, great British horror, gargantuan bloody H-bomb…" - " GBH pourrait signifier ce que vous voulez : graves blessures corporelles, grande horreur britannique, Bomb H sanglante gargantuesque")

Derek Jarman, Archaeology, 1988 Huile et techniques mixtes sur toile. 30,5 × 25,4 cm © courtesy Keith Collins Will Trust et Amanda Wilkinson, Londres & Derek Jarman, Dead Souls Whisper, 1987 Huile et techniques mixtes sur toile. 30,5 × 25,4 cm  © courtesy Keith Collins Will Trust et Amanda Wilkinson, Londres

C’est une frénésie intense et expéditive qui caractérise la production des Queer paintings. La série est pensée en moins de deux mois, les toiles imposantes sont parfois réalisées en une ou deux heures. Jarman, en collaboration avec ses assistants (Piers Clemett et Peter Fillingham), produit dix-sept toiles en moins de quatorze jours. Les unes des journaux sont contrecollées sur la toile de manière à former une grille sur laquelle est apposée une couche de peinture à l’huile plus ou moins épaisse selon l’œuvre : pour certaines toiles comme Blood (sang) ou Letter to the Minister (lettre à la Ministre), la couche picturale est diluée, alors que pour Priest (Prêtre) ou Positive (Positif) celle-ci recouvre intégralement le papier journal. Les toiles sont ensuite grattées, rayées et marquées d’inscriptions ou de traces qui témoignent d’une gestuelle enragée et violente ainsi que de mots ou d’injonctions impactantes.

"Mon guide spirituel est Goya"

"J’ai peint ces tableaux rapidement et librement. A travers la presse populaire, le paysage de mes années 1980, sombre et obsessionnel. Je n’avais pas eu d’atelier depuis des années. J’avais oublié de peindre en grand et en public. Je rêvais des peintures de ma jeunesse. Les grondements sauvages des années 50 à New York. Je n’avais pas profité de grande chose depuis cette époque. Naufragé et perdu dans ce travail. Les peintures ont brûlé les années. L’odeur enivrante de la térébenthine qui a rempli mon enfance d’un optimisme juvénile.

Derek Jarman, Untitled (Technico), 1989 Huile et techniques mixtes sur toile. 40,6 × 35,6 cm © courtesy Keith Collins Will Trust et Amanda Wilkinson, Londres

Mon guide spirituel est Goya. J’ai vu cela. Voici le présent dans lequel mes amis se sont perdus. Ils sont morts dans ces gros titres de journaux. Entre deux tasses de thé sucré. Quel sang ? Quels livres ? Quelle vengeance ? Quel vice ? Quelle vertu ? J’ai peint ces tableaux sans espoir et avec un rire sauvage. Vous êtes les blagueurs, le rire est sur vous. Les larmes coulent derrière les gros titres. Découvre-toi toi-même, disait-on à l’école. J’ai trouvé un sujet terrible. Est-ce que mes rapports étaient safe ? Il n’y avait pas de queers dans Coronation Street. Ce qui n’a rien à voir avec ma vie. J’ai vécu dans d’autres et meilleures Angleterres. Ce n’est pas un feuilleton. J’ai peint ces images avec des yeux mi-clos, aussi vite que possible. Avec l’arrogance d'une seconde enfance. J’ai découvert que je n’avais jamais oublié ma toile et la peinture s’est appliquée avec facilité. Ce n’était pas difficile. Ne versez pas de larmes sur ce travail."

 

Image d'en-tête © conception graphique Kiösk