Après la designer matali crasset en octobre 2013, nous poursuivons notre série de rencontres au croisement de la création industrielle et de l'éducation artistique et culturelle. Aujourd'hui, Antoine Fenoglio, fondateur de l'agence Sismo, et Florence Lafarge, directrice artistique de « Art de Vivre » chez Hermès, évoquent la place que pourrait jouer le design dans l'école de demain.

« Une école de vie ». En 2025, l'école aura changé. Entre les maths, le français, l'histoire-géo... s'intercalera (on l'espère) une nouvelle matière « transdisciplinaire » : le design. Entre trop peu présente au collège, cette discipline est appelée à un bel avenir, à en croire Antoine Fenoglio, designer industriel et fondateur de l'agence Sismo, et Florence Lafarge, directrice artistique de « Art de Vivre » chez Hermès. 
Appelés par Alain Cadix – qui remettait en octobre dernier à Aurélie Filippetti et Arnaud Montebourg un rapport intitulé « Pour une politique nationale du design » – ces deux professionnels ont accepté d'imaginer la place du design dans l'école de demain. A quoi ressemblera-t-elle ? Avant tout, à « une école de la vie » qui apprendrait aux élèves, en plus de l'enseignement traditionnel, à mieux appréhender le monde qui les entoure. 
 
« Ouvrir le regard ». Qu'y a-t-il sous la coque d'un téléphone portable ? « Ouvrons-la, pour le savoir », propose Antoine Fenoglio, qui souhaite réinstaurer un rapport sensible à l'objet. Pour lui, la question n'est pas de savoir ce qu'est le design – les enfants le côtoient tous les jours à travers leurs jouets, l'ameublement, etc – mais « comment peut-il être utile ? » « En ouvrant le regard des enfants, nous voulons développer leur curiosité, leur discernement, leur imagination ; leur apprendre l'indulgence et le travail en équipe ; leur transmettre aussi le goût du savoir-faire et les orienter (qui sait ?) vers certains métiers aujourd'hui un peu délaissés ». 
En somme, instaurer l'enseignement du design dans le système scolaire apporterait, en plus d'une pratique artistique riche, des « valeurs » propices à l'efficacité et à l'épanouissement dans le travail. « Tous les enfants sont créatifs à leur manière ». Il faudrait exploiter cette aptitude. « Demandez-leur de vous décrire un vélo, chacun ira de sa définition. De même qu'en observant les élèves d'une même classe, on s'aperçoit que tous ont une façon différente de s'asseoir et qu'il existe donc une liberté individuelle dans la contrainte ». En Suède, cette discipline porte le doux nom de « confort de vie »... 

« Créer des passerelles ». Antoine Fenoglio et Florence Lafarge proposent ainsi bien plus qu'une initiation au design. Ils sont en effet convaincus de son influence bénéfique sur la formation des élèves, quel que soit leur choix d'orientation. Car les valeurs inculquées par le design dépassent de loin le domaine artistique pour intéresser le milieu de l'entreprise : aimer créer, avoir confiance en soi, développer un esprit d'équipe, d'initiative et d'innovation. « Faire prendre conscience aux enfants des métiers qui se cachent derrière tel ou tel objet peut aussi, souligne Florence Lafarge, redonner l'envie de faire certains métiers et développer le potentiel industriel, artisanal, artistique des régions ».
« Passeur » depuis toujours, Antoine Fenoglio souhaite avec ce projet mettre en relation les entreprises, les designers et les professeurs. Son but est d' « enclencher le processus » parce qu'il est persuadé que « le design peut créer un déclic ». Il est nécessaire pour cela de « former un cadre que tous peuvent s’approprier, afin que les acteurs sur le terrain s'emparent du projet et le diffuse ». Ce « cadre », Antoine Fenoglio et Florence Lafarge y travaillent ; ce qui est sûr c'est qu'il sera « trans et pluridisciplinaire », « non séquencé en termes d'âge ou de matière » et en adéquation avec «la réalité industrielle (c'est-à-dire économique) et culturelle du territoire».

« La crise rend créatif ». Le passage à l'école de demain se fera « en douceur », reconnaît Antoine Fenoglio. Doucement mais sûrement... entend-on dans la bouche de celui qui « milite pour l'empathie ». Mais, la mobilisation est déjà extrêmement forte et le projet bénéficie de la volonté d'Aurélie Filippetti de développer le design en France et de valoriser l'éducation artistique et culturelle. « La crise rend créatif, affirme Antoine Fenoglio. C'est une chance. Il faut la saisir ! »