Premier romancier à occuper une chaire au Collège de France depuis sa création, en 1530, le Franco-Congolais Alain Mabanckou a dressé, au cours de sa leçon inaugurale, un magistral état des lieux de la littérature africaine d'expression française.

Puissance du romancier

C’est en "romancier" – et à aucun autre titre – que le Franco-Congolais Alain Mabanckou a fait, hier soir, une entrée particulièrement remarquée au Collège de France. Dans une salle comble et devant un parterre de personnalités, dont Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication, l’académicien Dany Laferrière, Henri Lopes, Patrick Grainville ou Serge Joncour, le nouvel occupant de la chaire de création artistique a précisé : "Je n’aurais pas accepté cette charge si elle était fondée sur ma couleur de peau, sur mes origines africaines". Premier romancier à entrer au Collège de France, il tire de cette position inédite une liberté elle-même inédite : celle de faire revivre "en écrivain" tout un continent méconnu, celui des lettres africaines francophones.

Notre salut réside dans l'écriture, loin d'une factice fraternité définie par la couleur de peau ou la température de nos pays d'origine

Lettres noires : des ténèbres à la lumière

De Léopold Sédar Senghor à Amadou Hampâté Bâ et René Maran (premier auteur noir à recevoir le prix Goncourt en 1921), sans oublier les remarquables femmes africaines écrivains comme Mariama Bâ et Aminata Sow Fall,mais aussi d’André Gide à Joseph Conrad, en passant par Albert Londres, Michel Leiris, Jules Verne ou Céline, c’est en effet à une véritable traversée de l’Afrique que l’auteur de Lumières de Pointe-Noire et de Petit Piment a convié son public. "Il faut dépasser le poncif selon lequel la littérature coloniale serait uniquement écrite par les colonisateurs", a-t-il souligné, en détaillant les rapports entre les différents courants qui ont innervé, depuis plus d’un siècle, les lettres africaines – de la littérature coloniale à la littérature négro-africaine.

Du "rire banania" au rire libérateur

"J'appartiens à une génération qui s'interroge, celle qui, héritière bien malgré elle de la fracture coloniale, porte les stigmates d'une opposition frontale de cultures dont les bris de glace émaillent les espaces entre les mots, parce que ce passé continue de bouillonner", a expliqué Alain Mabanckou, qui avait placé sa leçon sous le signe de Senghor et du "slogan dévastateur" du rire banania : "Je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France", clamait l'inventeur de la Négritude. Qu’en reste-t-il, aujourd’hui ? La conviction, pour l’auteur du Sanglot de l’homme noir, que "notre salut réside dans l'écriture, loin d'une factice fraternité définie par la couleur de peau ou la température de nos pays d'origine".

Audrey Azoulay : "Alain Mabanckou contribue à enrichir l'imaginaire de la France"

En assistant le 17 mars à la leçon inaugurale d'Alain Mabanckou au Collège de France, Audrey Azoulay a d'abord voulu rendre hommage a l'une des voix les plus fécondes de la littérature francophone. Plus que jamais - et l'auteur de "Mémoires du porc-épic" nous le prouve magnifiquement - le français est une langue de partage comme vient de le montrer la Semaine de la langue française et de la Francophonie qui s'est terminée le 20 mars. La ministre de la Culture et de la Communication a souhaité également participer au dialogue que l’écrivain franco-congolais poursuit sur le difficile débat de la pensée post-coloniale et des identités plurielles. Enfin, la ministre a voulu signifier son désir d’aller à la rencontre des intellectuels, écrivains et artistes là où la pensée s’élabore, comme en témoigne sa présence dans ce lieu emblématique de la transmission de la pensée dans notre pays : le Collège de France.