Quinze jours avant l'ouverture de Monumenta – une carte blanche à un artiste d'envergure internationale pour occuper la totalité de l'espace de la Nef du Grand Palais –, le majestueux édifice n'était encore qu'un chantier, où émergent des structures en voie d'élaboration. Çà et là, les ouvriers s'affairent pour ériger avant le 10 mai « L'étrange cité » de Ilya et Emilia Kabakov. En avant-première, Jean-Hubert Martin, commissaire de l'exposition, commente le montage de cette ville utopique.

Chantier. « L'étrange cité » commence à prendre forme, révélant ses tracés, l'alignement des bâtisses, les voies circulatoires... « Manas » et « Le Centre de l'énergie cosmique » imposent déjà fièrement leur présence face au désordre environnant. Ces deux édifices – uniformes, de l'extérieur, par leur superficie et le crépi blanc des façades – dévoilent leurs trésors une fois à l'intérieur. Ilya et Emilia Kabakov – les deux artistes qui ont conçu l’œuvre – sont en train de couvrir « Manas » d'une grande bâche opaque ; autour, des sculptures et des dessins lui font écho...

« Mon rôle, en tant que commissaire, explique Jean-Hubert Martin, fut au départ de permettre aux Kabakov d'appréhender la spécificité de ce lieu, ses particularités, son histoire... Ayant vu tous les Monumenta, et connaissant particulièrement bien le travail de Christian Boltanski et de Daniel Buren, j'étais à même de pouvoir les aider à répondre différemment à la question posée par l'espace de la Nef. »

Rencontre. « L'étrange cité est sans aucun doute une étape importante de leur œuvre, car c'est la première fois que les Kabakov interviennent sur une telle échelle. » Comme si Ilya Kabakov rattrapait le temps où il ne pouvait pas exposer librement... « Il a commencé à créer ses premières installations en Russie. C'était assez inouï, puisqu'elles n'étaient vues que par un cercle de personnes très restreint. Malgré tout, Ilya a toujours eu une très grande confiance en son destin, en plus d'une énergie débordante ! » « C'est pourquoi aussi, il a tout de suite accepté ma proposition de lui consacrer en 1985 une exposition personnelle en France : sa première en Europe de l'Ouest. Il tenait tellement à montrer ses œuvres qu'il était prêt à prendre tous les risques. »

« Je l'ai rencontré lorsque je préparais l'exposition « Paris-Moscou » au Centre Pompidou en 1979. Ilya Kabakov était alors un artiste inconnu ; mais j'ai été frappé par son talent, son univers, ainsi que par le niveau des réflexions qui avaient cours à l'atelier du Boulevard de Sretensky » (NDLR : un atelier où se réunissaient les artistes russes « clandestins »). « J'ai donc pris moi-même le risque artistique d'exposer cet artiste de l'autre côté du rideau de fer... Et l'avenir m'a donné raison. »

Chemins. De cette époque, il est resté entre les deux hommes une belle « amitié » et un respect mutuel. « Les Kabakov sont, souligne Jean-Hubert Martin, des artistes extrêmement importants, notamment parce que leur création touche un large spectre – contrairement aux autres artistes qui explorent souvent le même territoire. Leur œuvre est davantage philosophique, avec l'humain comme sujet principal. » Dans « L'étrange cité », les Kabakov proposent ainsi aux visiteurs cinq chemins possibles pour atteindre « l'au-delà » : « Manas », « Le Centre de l'énergie cosmique », « Comment rencontrer un ange ? », « La Chapelle blanche » et « La Chapelle sombre ». L'homme – « qui ne peut pas indéfiniment vivre en fonction des seules satisfactions matérielles » – a donc ici le choix d'emprunter une voie « mystique », « scientifique » ou « religieuse ».

Narration. Si « l'interprétation du public est laissée libre », insiste le commissaire, l’œuvre des Kabakov est fortement marqué par « le sacré ». « Le musée lui-même est, pour les artistes, un lieu sacré, qui sort de l'ordinaire à travers son rapport nécessairement différent au temps et au quotidien. Le musée fait en effet circuler des valeurs et emmène le public vers d'autres types de réflexions. »

« Le public devra entrer dans la narration de Monumenta : se laisser guider par ses différentes ambiances et atmosphères suggérées par la scénographie et le jeu des lumières. » « Il sera rapidement pris par des émotions », assure Jean-Hubert Martin, car les Kabakov – tout en proposant une invitation à la rêverie – désorienteront le public en remplaçant dans « Le Musée vide », par exemple, les tableaux par la musique de Bach, autrement dit un élément visuel par un élément sonore.

Sacré. Pour l'heure, le bruit à l'intérieur du Grand Palais est celui des perceuses et des chariots élévateurs qui acheminent jusqu'au centre de la Nef tout le bois qu'il faut pour construire une cité. A droite de la « Chapelle blanche », des ouvriers montent la « Chapelle sombre », comme une structure de lego, planche après planche. A l'extrême opposé, la coupole – qui offrira un hall de lumière en parfaite « symétrie » avec la Nef – est renversée : on y installe les vitraux. Omniprésents, Ilya et Emilia Kabakov donnent les instructions – l'air très humble, le regard sensible et minutieux.