En écho aux Journées européennes du patrimoine organisées les 16 et 17 septembre, ce premier Jeudi du mécénat de la saison a mis à l’honneur, à travers un large éventail d’initiatives, l’engagement des jeunes pour le patrimoine. Compte-rendu

« L’engagement des jeunes pour le patrimoine, avec ce qu’il suppose de responsabilité et de passion, n’est pas nouveau. Le succès des chantiers de bénévoles en témoigne. Aujourd’hui, il prend quantité de formes nouvelles », indique Robert Fohr, chef de la mission mécénat au ministère de la Culture, en ouverture de ce jeudi du mécénat dont le titre sans équivoque, « les jeunes s’engagent pour le patrimoine », pourrait tenir lieu de manifeste.

Jeunes repreneurs et jeunes mécènes

 « Il existe aujourd’hui entre 800 et 1000 monuments historiques à vendre. Comme les modes de vie ont changé, les repreneurs appartiennent de moins en moins au cercle familial ». Jean de Lambertye, président de La Demeure Historique, pose clairement les termes du débat et y voit une rupture positive : « Nous disposons aujourd’hui d’un cadre juridique clair. D’un côté ce qui ressort de la propriété du bien, de l’autre, ce qui relève de sa gestion, sujet sur lequel il est aujourd’hui impératif d’inventer de nouveaux modèles. Je pense notamment à la réflexion que nous conduisons actuellement sur l’ouverture des lieux au public. Pourquoi les monuments ne pourraient-ils pas par exemple à l’avenir accueillir des espaces de co-working ? »

Guillaume Garbe, repreneur passionné du château de Carneville dans la Manche, en dépit de sa jeunesse – il n’a que 26 ans – s’y connait en nouveaux modèles. En 2015, l’ensemble des activités progressivement mises en place – concours d’attelage, location de salle, expositions, vide grenier… –  a attiré plus de 11 000 visiteurs. Avec deux options à la clé : freiner la dynamique ou entrer dans une vraie démarche d’entreprise, seconde voie pour laquelle le jeune repreneur a opté sans se douter de la découverte qui l’attendait, à savoir une mérule, l’un de ces champignon qui sont de véritables fléaux pour les demeures. Qu’à cela ne tienne. Pour financer le traitement, Guillaume Garbe a eu recours au financement participatif. Aujourd’hui, la somme collectée est de 23 277 euros, il la connaît à l’euro près, et si le compte n’y est pas encore, elle ne fait pas obstacle au début du traitement. « D’un point de vue humain, c’est une aventure fabuleuse, cette mérule devient presque un atout, elle nous oblige à vider le château, à le réexaminer de fond en comble, à le faire entrer dans le 21e siècle ».

"Regrouper de jeunes repreneurs de vieilles maisons, telle est notre mission" (Constance de Magneval, directrice des VMF)

Constance de Magneval, directrice de l’association VMF, témoigne à son tour : « Notre première mission est de regrouper de jeunes repreneurs de vieilles maisons. Dans cette perspective, nous sommes accompagnés par un mécène, Patrick Besse. Nous avons également mis en place un prix dont le but est d’encourager un propriétaire à restaurer un élément de décor. Mais notre démarche englobe aussi d’autres types d’actions. Nous avons ainsi lancé récemment une campagne de financement participatif autour d’édifices en péril et nous sommes à l’initiative de l’opération « le patrimoine, toute une histoire » qui sensibilise les élèves des classes de CM1, CM2 et 6e à la question du patrimoine ». Charlotte Van Gaver, commissaire-priseur, dont l’étude Chayette & Cheval, qui organise le prix Décor, aux côtés de VMF, poursuit : « Pour être mécène, il faut avoir la passion du patrimoine. Ma participation au prix Décor est en parfaite cohérence avec mon activité professionnelle, je suis dans les deux cas passeur d’objets. Mais l’honnêteté oblige à reconnaître que les arguments économiques et fiscaux peuvent aussi parfois être déterminants pour s’engager dans cette voie ».

Olivier de Rohan-Chabot, président de la Sauvegarde de l’art français, évoque la formidable odyssée de ces jeunes étudiants venus un beau matin lui proposer leurs services. Aucune association ne s’occupant du patrimoine mobilier des vieilles demeures, ces étudiants, dans le cadre du projet « Le Plus Grand Musée de France » ont sillonné l’Hexagone à la recherche des objets et bénéficié des avis de brillants conservateurs. Olivier de Rohan-Chabot s’amuse encore de ce que leur jeunesse – et leur absence de carte de visite – en aient parfois surpris plus d’un. Clémence Ducasse, jeune étudiante, témoigne : « À chaque fois, nous disposons de quelques mois pour trouver la somme nécessaire à la restauration de l’objet, c’est un challenge qui me plaît. Qui plus est, nous devenons les ambassadeurs de l’objet que l’on a choisi de restaurer ».

Benoît Habert, président du Fonds de dotation généraliste jeunes et innovants, souhaite quant à lui pouvoir « donner le coup d’envoi à un projet plus vaste, être dans une logique de cercle vertueux. La réflexion enclenchée dans le cadre de la restauration d’un tableau va au-delà de la seule restauration, on prend aussi conscience du temps mis à le réaliser ».

Chantiers bénévoles, chantiers d’insertion

« Les chantiers sont des laboratoires professionnels autant que de mixité sociale », Bastien Noël, chargé de projets à l’ICOM, se remémore son expérience de fouilles sur le site du théâtre gallo-romain du vieil Evreux. L’affirmation, tel un fil rouge, est déclinée au fil des différentes interventions.

Julien Guinhut, directeur du développement et de la communication de la Fondation du patrimoine, et Loïc Dollet, maçon du bâti ancien, reviennent à deux voix sur l’expérience du chantier-école des murs à pêches de Montreuil. « L’emploi des jeunes est une priorité de la Fondation du patrimoine, elle se double d’un enjeu de revitalisation des territoires, c’est un travail collaboratif aux côtés de nos partenaires, notamment la Fondation Total et la Fondation Culture et Diversité. Sur le chantier des murs à pêches, certains stagiaires, depuis longtemps sans emploi, ont réappris à travailler. Pour un public de jeunes en difficulté, il n’y a rien de plus formidable que d’organiser des actions dans le domaine du patrimoine », explique le premier. « Le chantier a réuni des personnes très différentes, c’était comme une rue multiculturelle, nous nous sommes tous servis du bâti pour réapprendre. Nous avons eu la chance de commencer à travailler sous une pluie battante, cela a immédiatement soudé le groupe », ajoute en écho le second.   

"Les chantiers ? De véritables laboratoires professionnels autant que de mixité sociale" (Bastien Noël, chargé de projets à l’ICOM)

L’Union Rempart « fait du patrimoine un support d’éducation populaire », indique son directeur Olivier Lenoir.  « 3500 bénévoles participent chaque année aux chantiers que nous organisons, des filles, des garçons, des français, des étrangers... Pendant quinze jours, quinze bénévoles participent à la restauration d’un site et font société ensemble. Nous avons également une action spécifique à destination de jeunes publics en difficulté auxquels nous donnons la possibilité d’aller sur un chantier. Elle donne lieu à la délivrance d’un livret de compétences ». Une approche partagée par François Berte, directeur de l’abbaye du Moncel, Club du Vieux Manoir : « Nous souhaitons que les jeunes s’intéressent à leurs villages, à leur région, qu’ils prennent conscience de leur richesse, en somme qu’ils s’approprient les lieux ». Des expériences dont les participants, souvent, se souviennent bien des années plus tard : « Il n’est pas rare que des parents montrent à leurs enfants ce qu’ils ont fait sur un chantier et leur disent : à ton tour de te lancer dans un chantier qui te construira comme il m’a construit », observe François Berte.

En 2011, Silvany Hoarau est devenu propriétaire de l’église Saint-Louis, à Tourcoing. Fermée en 2001, située dans un quartier en difficulté, l’église, « dernier repère identitaire des jeunes », est aujourd’hui le lieu d’une expérience inédite à la croisée de l’insertion et de l’intégration. Ouverte sur son quartier, renouant avec son « essence », elle accueille des jeunes qui apprennent un savoir-faire dans le cadre de chantiers de restauration. « Aujourd’hui, nous accueillons régulièrement de petits groupes sur le chantier de restauration de la nef », précise Silvany Hoarau qui, à la tête à du FAR LAB, un laboratoire dédié à la préservation des églises, ne compte pas s’arrêter là. « Tout l’enjeu aujourd’hui est de créer un projet autonome et viable autour de ce patrimoine. Dans ce sens, je souhaite ouvrir le capital de l’église Saint-Louis pour permettre à tout un chacun d’y entrer ».

Internet et réseaux sociaux

Guillaume Dinkel, responsable du mécénat à la direction générale des patrimoines du ministère de la culture, en est certain : la génération Y, « qui voit les vieilles pierres de façon dynamique, comme une possibilité de lien social, va transformer le monde feutré du patrimoine ». Au vu des expériences dont témoignent les jeunes trentenaires installés à ses côtés, il n’est plus permis d’en douter.

Pour Julien Marquis, directeur général d’Adopte un château, le déclic survient très jeune : il n’a que huit ans lorsque la visite d’un château fort l’émerveille et décide de la suite de son parcours. C’est après avoir acheté puis restauré une vieille auberge en Bourgogne que lui vient l’idée de lancer Adopte un château. « Il fallait inventer une boîte à outils qui vienne en aide à des porteurs de projets privés ou publics, propriétaires de châteaux en péril. Nous réfléchissons ensemble à d’autres moyens d’utiliser les monuments. Je trouve excellente l’idée du co-working ». Le jeune entrepreneur vient de réaliser une belle opération. Il y a trois semaines, l’idée lui est venue, ainsi qu’à d’autres passionnés, de racheter le château Le Paluel en Dordogne. C’est ainsi qu’est née l’initiative « Devenez châtelain pour seulement 50 euros ». À ce jour, 396 000 euros ont d’ores et déjà été récoltés. Preuve que nos vieilles pierres séduisent bien au-delà de l’Hexagone, puisque 10 à 15% des donateurs sont étrangers. « La finalité est avant tout de sauver le monument », s’enthousiasme Julien Marquis.

"Notre objectif : promouvoir le patrimoine pour le plus grand nombre" (Christian Clarke de Dromatin, directeur général de Patrivia)

Venu de l’événementiel dans les domaines du luxe, de la mode et du cinéma, passé par une expérience dans l’humanitaire, Christian Clarke de Dromatin a donné une autre forme à son idée du « beau ». Il est aujourd’hui le directeur général de Patrivia, système de billetterie qui met le patrimoine à portée de clic. « Le marché était complètement éclaté. Contrairement à de nombreux secteurs, ni la culture, ni le patrimoine, n’ont été digitalisés. Ce projet a une dimension éducative autant qu’économique. Notre objectif : promouvoir le patrimoine pour le plus grand nombre ».

Florent de Carolis coupe tout de suite court à la curiosité que son célèbre patronyme pourrait susciter. Il est bien le fils du célèbre producteur de l’émission « Des racines et des ailes ». Jeune étudiant puis jeune actif, il a enchaîné les cursus et les expériences, tour à tour ingénieur informaticien, acteur de l’e-santé, vendeur de jeux vidéo aux Etats-Unis – acquis qu’il met aujourd’hui au service de « J’aime mon patrimoine », média social de valorisation du patrimoine. « Nous souhaitons toucher les gens à travers des histoires, des idées, des voyages. Nous travaillons en lien étroit avec les collectivités locales. S’il est encore difficile de nous projeter sur le long terme, l’objectif est de parvenir à un marché moins fragmenté, de disposer d’une entité susceptible d’intéresser les entreprises ».

« Le patrimoine est l’affaire de tous dans le cadre de la transmission aux générations futures d’où la nécessité de son appropriation ; dès lors que l’on a des monuments en déshérence qui font ville ou communauté, il faut leur trouver de nouveaux usages », Jean-Michel Loyer-Hascoët, adjoint au directeur général des patrimoines du ministère de la Culture, a salué l’ensemble de ces démarches qui toutes « participent à ce que l’on voit le patrimoine d’une autre façon ».