Après les Portes du temps, nous poursuivons notre série sur les grands rendez-vous organisés par le ministère de la Culture et de la Communication. Les 20 et 21 septembre, c'est le retour des Journées européennes du patrimoine, avec comme thème « Patrimoine culturel, patrimoine naturel ». Premier site emblématique de cette double identité : la grotte Chauvet. Rencontre avec Richard Buffat, directeur du projet « Caverne du Pont-d'Arc ».

Ours Grotte Chauvet

Malgré son grand âge – 36 000 ans ! – la grotte ornée du Pont-d'Arc dite « grotte Chauvet » (Ardèche) entame une nouvelle vie grâce à son inscription, le 22 juin dernier, sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco. Selon vous, que permet d'espérer cette inscription ?

C'est d'abord une reconnaissance du caractère exceptionnel de la grotte, et également des efforts de tous ceux qui travaillent à sa connaissance et à sa mise en valeur. En mettant ce trésor en pleine lumière, elle fait grandir la notoriété et la patrimonialisation du territoire. La grotte Chauvet représente un vrai moteur culturel pour le développement économique. En effet, l'Ardèche est un territoire connu sur le plan touristique, avec ses activités liées à la nature. Mais il possède aussi des ressources culturelles qui, aujourd'hui encore, sont insuffisamment mises en lumière. L'inscription est donc une vraie chance pour lui. C'est enfin un formidable atout pour entrer en résonance avec d'autres sites d'art pariétal du patrimoine mondial. On a l'ambition d'établir avec eux des partenariats et des échanges autour de problématiques de recherche, de conservation, de restitution au grand public.

Vous allez aussi ouvrir, le 25 avril 2015, dans le cadre d'un projet culturel global baptisé « Caverne du Pont-d'Arc », une saisissante réplique et un grand complexe culturel à vocation touristique…

Selon nous, il était insuffisant de construire une réplique posée au milieu de nulle part, et déconnectée des autres problématiques de la région. Un bel équipement touristique ne suffit pas. L'idée portée en 2007 par Pascal Terrasse, alors président du Conseil Général de l’Ardèche et Jean-Jack Queyranne, président du conseil régional de Rhône-Alpes, était de monter un projet global qui mette en valeur la grotte Chauvet, mais aussi les autres atouts culturels du territoire. Il y a ici un très riche patrimoine préhistorique : beaucoup de dolmens, notamment, qui sont peu valorisés. Beaucoup de cavités, dues à un réseau karstique, dans lesquelles les hommes du paléolithique passaient l'été. Mais nos deux « pépites » exceptionnelles, ce sont bien sûr la grotte et sa réplique.

Réplique Grotte Chauvet

Racontez-nous l'histoire de la réplique ?

L'idée d'une réplique s'est imposée quelques mois après la découverte de la grotte Chauvet, en 1994. Devant un tel chef d’œuvre, il était évident qu'il fallait non seulement le protéger, mais aussi le faire reconnaître au plus haut niveau et lui assurer une mise en valeur exemplaire. Après plusieurs projets de réplique abandonnés, la dynamique a été relancée en 2007. Le choix a été fait de recomposer une grotte plus petite. Les 8500 m2 de la grotte originale ont été compactés sur 3000 m2. Sur la base d'un relevé numérique en 3D, on a reconstitué au millimètre près, un modèle de la cavité originale. Le comité scientifique présidé par Jean Clottes, conservateur général du patrimoine, a validé chaque étape du travail afin que la réplique soit d’un haut niveau de précision.

Comment se déroule un chantier de cette envergure ? Quels sont les métiers qui y participent ?

Il y a deux chantiers. La construction des cinq bâtiments qui forment la Caverne du Pont d'Arc, où travaillent deux cents personnes et quarante entreprises. La construction de la réplique, à laquelle travaillent cent personnes et vingt entreprises. C'est un chantier très complexe et subtil. La grotte originale fourmille en éléments archéologiques, paléontologiques et géologiques. Il faut reconstituer le sol, les parois, les voûtes de la grotte vierge, et y intégrer les peintures, ossements et foyers qui s'y trouvent. Il faut aussi reconstituer son ambiance thermique, sonore et olfactive afin que ce soit un double parfait. Le travail patient d'un « nez » permet de restituer l'odeur légère d'humidité de la grotte vierge. Un système de goutte à goutte reproduit le bruit des gouttes tombant sur les (fausses) stalactites… Les peintures sont réalisées en atelier, les ossements à Lyon, les détails géologiques et concrétions fines (coquillages, fossiles, griffades d'ours), dans un atelier parisien. La sculpture du rocher et du sol se fait sur place, le reste est acheminé au fur et à mesure. En ce moment, deux artistes mettent la dernière main au panneau des Lions. Les grandes compositions comme celle-là, sont plus difficiles à interpréter. Il faut savoir que dans la grotte Chauvet, la recherche n'est pas encore achevée, et qu'on découvre encore des dessins superposés !

Vous faites partie des privilégiés qui peuvent descendre dans la grotte vierge. Que ressentez-vous devant ces chefs d’œuvre de l'art pariétal ?

Chaque fois que je pénètre dans la cavité, j'ai le sentiment de faire un bond en arrière de trente-six mille ans. Chaque fois, ce sont de nouvelles découvertes, de nouvelles émotions. J'ai l'impression de franchir une porte et de sentir la présence de l'homme du paléolithique. Sur les parois molles, les dessins faits au doigt laissent croire qu'il vient juste de partir. Les traces de pas d'ours sont fraîches, les charbons de bois, dans les foyers, viennent de s'éteindre il y a quelques heures… Notre ambition est de permettre au public de ressentir la même émotion devant la réplique. Il faut faire partager la magie et la connaissance de ce joyau de l'humanité au plus grand nombre.

La grotte Chauvet comme si vous y étiez

Lorsqu'il descend expertiser la grotte quelques jours après sa découverte, le 18 décembre 1994 par trois spéléologues amateurs, le préhistorien Jean Clottes, conservateur général du patrimoine, a conscience de se trouver « devant quelque chose de merveilleux, d'unique au monde. C'est, de très loin, la plus grande caverne ornée connue dans le monde, parmi les sites les plus anciens de l'art pariétal ». Ici, les peintures rupestres datent de 36 000 ans, quand celles de Lascaux remontent « seulement » à 18 000 ans. C'est donc ici qu'il faut situer le premier acte culturel de l'humanité. Il est décidé de ne jamais ouvrir cette grotte au public, et d'imposer des mesures drastiques aux chercheurs qui y travaillent.

Ce fameux jour, intrigués par un curieux courant d'air, les «inventeurs » de la grotte : Jean-Marie Chauvet, Eliette Brunel et Christian Hillaire, découvrent, à 25 m sous terre, au bout d'un chemin tortueux, une immense grotte de 800 m de long. À la suite d'un éboulement de rochers, celle-ci était restée obstruée pendant 23 000 ans – d'où l'état de fraîcheur étonnant des représentations picturales et du contexte archéologique (200 crânes et 4000 ossements d'ours des cavernes, entièrement conservés…). Il y a de quoi rêver. Mille dessins, dont 425 figures animales gravées ou finement dessinées par un ou plusieurs artistes. On dénombre 14 espèces différentes, dont beaucoup d'animaux dangereux rarement représentés : rhinocéros, lions, mammouths, ours. Pascal Terrasse, député de l'Ardèche, est ébloui : « Ces peintures révolutionnent nos conceptions de l'art à cette période. Notre ancêtre direct, l'Aurignacien, cet artiste, vient enfin d'être reconnu ».

L'espace de restitution « Caverne du Pont-d'Arc », c'est :

29 hectares. La Caverne est implantée sur un site boisé de 29 hectares, à proximité des gorges de l'Ardèche et à 3 km de la grotte Chauvet (implantation en forme d'empreinte d'une patte d'ours).

5 pôles. La Caverne comporte 5 pôles culturels : la réplique elle-même, un centre de découverte, un pôle pédagogique avec ateliers pour les scolaires, un espace événementiel, un pôle restauration.

55 M€. Le budget global est de 55 millions d'euros, dont 39 millions pour les travaux. Il est financé par le département, la région, l’État (24 %), l'Europe et des fonds privés.

3000 m2. La réplique est le plus grand fac-similé préhistorique jamais construit. Sur ce chantier, travaillent 20 entreprises, 100 scientifiques et artistes contemporains. On pourra voir les 250 m2 de panneaux d'animaux reconstitués, en empruntant une passerelle comportant 10 stations d'observation. « Nous ne recherchons pas la fidélité absolue à l'original, impossible à atteindre, mais plutôt l'énergie créatrice, la vie que les hommes de Cro-Magnon y ont imprimée », explique l'un des artistes.

300 000 à 400 000 visiteurs attendus annuellement, à partir du 25 avril 2015.