Après Laëtitia Badaut Haussmann – lauréate cette année du Prix Aware pour les artistes femmes avec Judit Reigl (voir notre article publié le 1er février) –, Simone Fattal, Eva Nielsen, Dominique De Beir, Cecile Beau, Gloria Friedmann et Laurence Cathala plaident à leur tour pour une meilleure reconnaissance de la place des femmes dans la création et abordent en toute liberté la question de leur travail.

Simone Fattal : "L’éloignement de mon pays d’origine, le Liban, m’a permis de vivre toute cette histoire qui m’habite"

Simone Fattal, est née en 1942 au Liban. Elle étudie la philosophie à l’École des Lettres de Beyrouth puis à la Sorbonne à Paris. Elle commence la peinture à la fin des années 1960, puis quitte le Liban, en 1980 et émigre aux États-Unis. Elle fonde une maison d’édition spécialisée dans la littérature expérimentale et débute la céramique dans les années 1980. Depuis le début des années 2000, elle réalise ses sculptures dans l’atelier de Hans Spinner à Grasse.

Il n’y a pas de grande différence entre la Californie et l’Europe sur la question de la visibilité des artistes femmes. Souvent, la notoriété s’acquiert sur le tard, c’est vrai là-bas comme ici. Je suis peintre mais quand je me suis installée en Californie, je n’ai pas fait de peinture, j’ai senti que je n’avais rien à dire sur ce nouveau paysage qui n’était pas le mien. J’ai créé presque par hasard une maison d’édition, ça m’a insérée dans un milieu merveilleux, car beaucoup d’écrivains d’avant-garde habitent la Californie du nord. Mon goût pour la littérature a nourri ma réflexion en tant que plasticienne. Ce qui était une grande chance, c’est que j’ai travaillé pendant une dizaine d’années, peut-être même plus, dans un silence très propice. Mes sculptures ont été exposées pour la première fois en 2000. L’éloignement de mon pays d’origine, le Liban, m’a permis de vivre tous ces mythes, toute cette histoire qui m’habite. Quand je vivais à Beyrouth, je peignais le paysage que je voyais, la montagne, les différences de lumières inhérentes à ce paysage, la neige, le rose, le blanc. Là-bas, je ne voyais plus tout cela, c’est donc l’esprit qui me rapprochait du lieu. A présent, je travaille la terre qui est un matériau parlant en lui-même, qui relie au plus profond. Les œuvres présentées dans la vitrine datent toutes les deux de 2006. Elles ont été faites en France, à Grasse. L’une, Le Lion,  sort complètement de l’archéologie. J’en voyais beaucoup dans des temples, des collections privées au Liban. L’autre est un personnage : dès que j’ai approché la terre, j’ai fait des personnages. Je suis très heureuse d’avoir été nommée car cela permet à mon travail d’être visible en France ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent.

Trop longtemps invisibles, mises au second plan, ignorées, les artistes femmes doivent retrouver au XXIe siècle leur place dans toutes les disciplines artistiques (Audrey Azoulay)

Eva Nielsen : "La création féminine aujourd’hui n’a jamais été aussi forte et puissante"

Eva Nielsen est née en 1983. Elle est diplômée en 2009 de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Lauréate en 2008 d’une bourse Socrate qui lui permet d’étudier à la Central Saint Martins à Londres, elle remporte le Prix Thaddaeus Ropac (2009), le Prix Art Collector (2014), et a participé depuis à plusieurs expositions collectives en France et à l'étranger, notamment au MMOMA (Moscou), au musée de Rochechouart et à la Kunsthal Charlottenborg (Copenhague).

La valorisation de la présence des artistes femmes est un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Je vis cette nomination comme quelque chose de très positif. Quand on fait le bilan, qu’il s’agisse des récompenses attribuées aux femmes, ou de la représentation de leur travail, on voit qu’il reste encore beaucoup à faire. Pourtant, dans le même temps, la création féminine aujourd’hui n’a jamais été aussi forte et puissante. Se saisir de certains outils – comme la sérigraphie, le print – considérés comme masculins, n’était pas forcément chose aisée au départ. Mais je ne l’ai fait spontanément. S’affranchir du côté mono-disciplinaire est très important pour moi. Je suis vraiment dans le plaisir du faire, il n’y a aucune catégorie, tout peut bouger. On peut utiliser tout ce qu’on veut pourvu que cela nourrisse une vision personnelle. J’ai la chance d’avoir des parents pour qui le genre n’est pas important, c’est la personne qui prime avant tout. J’étais toujours surprise quand je voyais que l’on pouvait faire des différences. C’est vraiment une chose dont je me sens profondément libérée à titre personnel. Mais je pense qu’il y a un trajet à faire pour que ce soit le cas pour tout le monde.

 

Dominique De Beir : "Comme si j’ouvrais les pores de la peinture pour scruter ce qui se passe à l’intérieur"

Dominique De Beir (1964 – France) commence sa carrière dans les années 1990, après l'obtention de son diplôme à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (Atelier Pierre Buraglio). Elle reçoit, en 1995, le prix de la Jeune Peinture. De nombreuses expositions ont ponctué sa carrière depuis 1996 tant en France qu'à l'étranger, elle a participé à l'exposition Le papier à l'œuvre au musée du Louvre en 2012 et récemment au Château du domaine de Kerguehennec.

Je vis cette nomination avec surprise – d’autant plus que la jeune rapporteuse qui m’a choisie ne connaissait pas mon travail il y a encore quelques mois. Avec enthousiasme aussi : tout ce qui contribue à rendre le travail des artistes femmes plus visible est une bonne chose. Lorsque j’étais plus jeune, les choses n’ont pas toujours été faciles mais je pense que les autres n’étaient pas particulièrement responsables, c’est plutôt moi qui fonctionnais sur des stéréotypes et manquais d’autorité. Je reproduisais certainement un schéma. Il a fallu que je m’affirme en tant que femme et en tant que femme artiste. Le regard des autres allait selon mon fonctionnement : si j’étais moi-même un peu en retrait, cela ne fonctionnait pas, mais une fois que je me suis affirmée, je n’ai plus eu de difficultés. La série Altération, présentée dans les vitrines du Palais-Royal, a débuté en 2015. Elle est différente de travaux plus anciens en ce sens que, même s’il s’agit toujours d’une intervention sur le polystyrène, je suis ici sur des formats beaucoup plus modestes. Je suis dans une forme de relecture du tableau. J’impacte la surface avec des outils puissants, chirurgicaux, qui broient, attaquent la surface pour rentrer à l’intérieur. Une dernière action transforme le support, celle de chauffer la surface, c’est comme si j’ouvrais les pores de la peinture pour scruter ce qui se passe à l’intérieur.

Cécile Beau : "Poser le doigt sur quelque chose qui nous entoure et dire : regardez"

Cécile Beau (1978 – France) a fait ses études à l’École supérieure des Beaux-Arts de Tarbes et l’École des Beaux-Arts de Marseille. Elle intègre par la suite Le Fresnoy, studio national des arts contemporain. En 2012, elle reçoit le prix Découverte des Amis du Palais de Tokyo. Le Centre d'art Bastille de Grenoble lui consacrera cette année une exposition monographique.

Je suis flattée, étonnée d’avoir été nommée pour le prix Aware. Je n’ai jamais vraiment eu le sentiment que les choses aient été plus compliquées pour moi parce que je suis une femme. Mais je perçois bien les difficultés que rencontrent beaucoup d’artistes femmes aujourd’hui. J’ai toujours travaillé avec des éléments issus de la nature. Je garde souvent à l’esprit l’œuvre de Caspar David Friedrich, où l’on voit ces personnages qui sont de dos face à des paysages. Ce sont des tableaux qui m’ont toujours attirée.  Les environnements dénués d’humains que je propose mettent le spectateur dans cette position, le poussent à entrer dans une forme de contemplation exactement comme ces personnages, qui sont dans un état d’attention aux choses. Ce sont des enjeux qui me touchent beaucoup. Je m’intéresse aux sciences de façon novice, sans bagage scientifique particulier, mais cela me permet de mieux comprendre la matière que je travaille. Ce qui m’intéresse, c’est de poser le doigt sur quelque chose qui nous entoure et de dire : « regardez ».

Ce prix est une assurance supplémentaire d’être entendu dans une histoire faite de trop de silence (Camille Morineau, co-fondatrice de Aware)

Gloria Friedmann : "Il existe toujours un plafond de verre pour les artistes femmes"

Gloria Friedmann (1950 – Allemagne) s’installe en France en 1977. Elle débute sa carrière artistique par la photographie, puis développe progressivement la pratique de plusieurs médiums : sculpture, dessin, peinture, installation et vidéo qui constituent aujourd’hui son œuvre. Son travail a été montré à la documenta, à La Force de L'Art, dans le programme Hors les Murs de la dernière édition de la FIAC. Elle a eu plusieurs expositions personnelles, à la Fondation Maeght, au Musée Bourdelle, au Musée d'art moderne de Saint-Étienne. Elle expose actuellement au Musée de la chasse et de la nature.

Je suis étonnée et heureuse d’avoir été nommée pour le prix Aware, je ne m’y attendais pas. J’ai participé à l’exposition « Elles », présentée au Centre Pompidou en 2009-2010, dont Camille Morineau était commissaire. Au début, j’étais hésitante, j’ai toujours pensé qu’un artiste, c’est une œuvre qu’on regarde et on ne sait pas très bien si c’est un homme ou une femme. J’ai toujours voulu aller dans ce sens-là plutôt que de revendiquer que j’étais une artiste femme. Mais l’exposition « Elles » touchait très juste : il existe toujours un plafond de verre pour les artistes femmes. Quand on regarde les institutions, en France et ailleurs, on voit bien que la participation des femmes est moindre que celle des hommes alors que la parité existe dans l’activité de création. Je m’interdis de me poser la question de savoir si c’est plus difficile d’exercer mon activité parce que je suis une femme. Je fais quelque chose un point c’est tout et cette question ne doit pas se poser. La seule chose peut-être, c’est qu’il y a davantage d’hommes collectionneurs que de femmes collectionneuses et j’aimerais qu’il y en ait davantage. Il demeure que la question principale est celle de la qualité de l’œuvre. La mort est très présente dans mon œuvre. C’est une question qu’il est juste d’évoquer. Quand on parle de la mort, on parle de la vie. Tout le monde veut avoir une belle vie, veut atteindre ses objectifs, c’est une course de fond, mais il faut se préparer à ce qui vient après, car quand on le sait, on vit mieux le présent. Puisque c’est une donnée, la vie devient intense, on la remplit d’une manière constructive, on essaye du moins car on sait que l’on n’est pas éternel, cela donne une intensité à l’amour, au travail.

 

Laurence Cathala : "La plupart du temps, on ne peut pas "genrer" un travail"

Laurence Cathala (1981 – France) suit la formation de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris dont elle est diplômée en 2006, elle étudie aussi au Emily Carr Institute of Arts de Vancouver ; en 2007, elle effectue un séjour de six mois à Berlin grâce au prix LVMH des Jeunes Créateurs. Ses œuvres ont été achetées par le FRAC de Haute-Normandie, par la Ville de Vénissieux et l’Artothèque de la Ville de Lyon. Elle est enseignante à l'École des beaux-arts de Toulouse (IsdaT) depuis 2012.

Ma nomination au prix Aware doit beaucoup à l’historienne de l’art Camille Paulhan qui a défendu mon travail. Je suis honorée de participer à un prix qui soutient les artistes, et les femmes en particulier, et heureuse que le jury ait pu découvrir mon travail. Je suis enseignante dans une école d’art et la question de la place des femmes est une chose dont on parle beaucoup, ce sont des questions qui concernent la vie et pas seulement l’art. J’ai commencé avec la sculpture, une discipline davantage perçue comme masculine. La plupart du temps, pourtant, on ne peut pas « genrer » un travail, ce qui compte, c’est des questions d’émancipation en général. Etre un artiste n’est pas toujours socialement facile, mais ce qui est le plus difficile, c’est être un artiste qui compte, moins celui d’être une femme. Je suis depuis mon plus jeune âge une grande lectrice d’où l’importance du texte dans mon travail. J’ai toujours dessiné aussi, j’ai fait le lien assez tôt entre des questions de dessin et d’écriture. Petit à petit, il y a quelque chose qui se construit autour du texte comme pour une image. Il n’y a pas de hiérarchie, ce sont des choses qui peuvent être au même niveau. Le document, qu’il soit réel – une archive – ou virtuel – l’écran – est comme une enveloppe prête à recevoir une fiction.

La création féminine à l'honneur dans les vitrines du Palais-Royal

Prix Aware 2017

Jusqu’au 31 mars, les vitrines du péristyle du Palais-Royal accueillent une exposition réunissant les 2 lauréates du prix Aware (Archives of Women Artists, Research and Exhibition) et les 6 artistes nommées. Dans chaque vitrine est présentée une œuvre originale accompagnée d'un texte de présentation du travail de l'artiste rédigé par son/sa rapporteur(e). Destiné à redonner la place qui est la leur aux artistes femmes, ce prix, doté de 10 000 € par lauréate, a été décerné le 31 janvier  par la ministre de la Culture et de la Communication à Judit Reigl (artiste confirmée) et Laëtitia Badaut Haussmann (artiste émergente).

> Judit Reigl est diplômée de l'Académie des beaux-arts de Budapest en 1946. En 1950, elle fuit clandestinement son pays et arrive à Paris. Elle y rencontre les surréalistes Marx Ernst, Roberto Matta et André Breton. Ce dernier lui organise sa première exposition en 1954. En 2010, le Musée des beaux-arts de Nantes ainsi que le Centre for Modern and Contemporary Art de Debrecen (Hongrie) lui consacrent une rétrospective.

> Laëtitia Badaut-Haussmann est diplômée de l'École nationale supérieure d'Art de Paris-Cergy. En 2010, elle participe au 55e Salon de Montrouge et à l'exposition Dynasty. Elle intègre ensuite le programme du Pavillon au Palais de Tokyo en 2011 et a été lauréate de la résidence de la Villa Kujoyama au Japon en 2016. Son travail fait l'objet de plusieurs expositions dont récemment au Hepworth Wakefield en Grande-Bretagne et au Musée régional d'art contemporain de Sérignan. Ses œuvres sont présentes dans la collection du Centre national des arts plastiques et du FRAC Champagne-Ardenne.