Dernier volet de notre série sur « La Belle saison » avec le compositeur Michaël Levinas et la marionnettiste Bérangère Vantusso (3/3). L’un comme l’autre évoquent « l’exigence » et la « maturité » du jeune public.

« Il faut donner aux enfants des œuvres exigeantes »

Le compositeur et pianiste virtuose Michaël Levinas signe son premier opéra jeune public avec « Le Petit Prince » de Saint-Exupéry, une commande conjointe de l’Opéra de Lausanne et de l’Opéra de Lille.

C’est une occasion unique, dans la vie d’un compositeur : se confronter à un texte dont la mémoire traverse l’humanité entière. Si Le Petit Prince est mon premier opéra jeune public, je me suis pourtant refusé à faire une « création pour l’enfance ». C’est un opéra composé selon les règles du genre, à l’égal de ces grands textes de la littérature que j’ai adaptés pour l’opéra, les Nègres de Jean Genet ou La métamorphose de Kafka. Il faut donner aux enfants des œuvres exigeantes. Avec Le Petit Prince, on se situe dans une logique d’évidence, de vérité crue, comme est la voix de l’enfant. C’est un texte très polyphonique. Il m’évoque Mozart : il y a, à la fin du baroque, cette même stylisation par la grâce. C’est aussi un texte qui chante, avec cette voix sans vibrato de la voix de l’enfant si semblable à celle d’Yniold dans Pelléas et Mélisande ou du Pie Jesu du Requiem de Fauré. Cela en fait un enjeu capital sur le plan musical.

«  L'opéra se regarde comme un livre dont on tourne les pages »

Lorsque je compose, je travaille toujours simultanément la forme théâtrale et musicale. D’un côté, un immense travail à l’Ircam (Institut de recherche et de création acoustique musique), de l’autre une adaptation qui respecte l’intégralité du texte, mais aussi le temps du jeune spectateur. L’opéra se regarde comme un livre dont on tourne les pages, c’est une balade dans le temps. Je fais parler le Petit Prince au présent, et je fais du narrateur un acteur. J’ai choisi des chanteurs pour la plupart tout juste sortis du Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Le haute-contre Rodrigo Ferrera est un renard – et un serpent – extraordinaires. Le choix de la chanteuse pour le rôle-titre a été une longue quête. Le résultat est à la hauteur de mes espérances : il faut courir entendre Jeanne Crousaud faire sa déclaration d’amour à la Rose.

Son actualité : après Lille et Genève, Le Petit Prince de Michaël Levinas sera au Théâtre du Châtelet, à Paris, du 9 au 12 février

« J’ai été confrontée à la maturité des enfants »

Bérangère Vantusso dirige la compagnie Trois-six-trente, spécialisée dans les marionnettes géantes hyperréalistes.

« Le Rêve d’Anna » est mon deuxième vrai spectacle jeune public. J’ai eu un coup de cœur pour la pièce d’Eddy Pallaro. Ce spectacle s’inscrit dans le projet esthétique qui fonde la compagnie depuis Kant de Jon Fosse et Les aveugles de Maeterlinck, en posant la question aiguë du chômage vécu par une petite fille. Un sujet âpre, à rebours de ce qu’on est censé attendre des spectacles pour la jeunesse. En me rendant dans des classes avant le spectacle, j’ai été confrontée à la maturité des enfants. Ils ne sont pas du tout dans un monde parallèle, ils ont beaucoup de choses à dire sur la question du travail. Cela m’a permis de garder une distance, encore renforcée par l’usage de la marionnette. On n’est pas dans un processus d’identification. Les enfants n’ont pas de problème avec cette convention théâtrale. 

«  Les enfants ne vivent pas du tout dans un monde parallèle »

« Le Rêve d’Anna » met en présence deux réalités. L’univers du père, chômeur, homme inquiet peu disponible pour son enfant, est traité en théâtre d’acteur. Anna, elle, est une marionnette qui a l’air plus vraie que nature. La dimension onirique est portée par le grand cheval blanc : ma première création d’animal hyperréaliste. Miyazaki m’a inspirée dans la façon de mêler le réel et le fantastique. Au début, on identifie clairement les plans, puis on se perd. Le plaisir du spectateur vient de cette perte. En fait, j’ai réalisé ce que j’aurais voulu voir, enfant.

« Miyazaki m’a inspirée dans la façon de mêler le réel et le fantastique »

« Le Rêve » est un spectacle pour de grands plateaux. Il a été accueilli par des lieux comme le CDR de Tours ou le Théâtre du Nord. La marionnette souffre d’une image qu’on associe encore trop à l’enfance. Je revendique la marionnette sur la scène pour adulte. C’est un geste engagé, mais en rien pédagogique. "Anna" a accompli sa mission : c’est à la fois une rêverie et un spectacle qui donne à penser le monde. C’est important que les jeunes puissent vivre l’expérience du théâtre. Le théâtre parle du monde. Le théâtre doit leur parler aussi.

Son actualité : Le rêve d’Anna, création du 15 au 20 janvier 2014 lors des Odyssées en Yvelines, biennale de création théâtrale tout public conçue par le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines