« Créer pour et avec le jeune public » : telle est, comme le dit Philippe Quesne, le directeur du théâtre des Amandiers de Nanterre, l'une des grandes ambitions des créateurs pour la jeunesse. Suite de notre enquête sur « La Belle saison » avec trois d'entre eux (2/3).

« Offrir aux enfants une vision du monde »

La chorégraphe Nathalie Pernette, directrice de la Compagnie Pernette, à Besançon, poursuit un engagement de longue haleine en faveur de la création chorégraphique pour le jeune public

Depuis plus de six ans, je développe un travail de création vers le jeune public. Animale, pièce pour une danseuse et cinquante souris, La maison ou encore La peur du loup : tous ces spectacles sont tournés vers le bizarre, les univers sombres et inquiétants, à la limite du fantastique, avec des thématiques importantes au regard de la construction de soi comme la désocialisation ou la mort. En ce moment même, je termine Les ombres blanches, qui seront créées le 16 mars 2015 à Aubusson. Pour ce spectacle de quarante-cinq minutes avec deux danseurs destiné aux plus de six ans, je me suis acoquinée avec un magicien, Thierry Collet. A l'âge où les enfants s'interrogent sur l'au-delà de la mort – qui n'est pas nommée – nous leur offrons la vision d'un monde qui peut exister sous forme de traces telles que fumées, spectres, voix.

«  Les enfants sont très forts pour retrouver la part magique du corps, de la sensation, du non-dit »

J'ai travaillé ce thème en amont et pendant la création elle-même, en dialogue avec les élèves d'une école primaire de Besançon. Nous sommes partis de l'idée qu'une maison a plusieurs vies, et de portraits d'ancêtres de la Renaissance et du Moyen Age sur lesquels les enfants ont écrit des biographies imaginaires. Ils ont ainsi touché du doigt ce qu'est l'ubiquité, le ralenti, le corps fractionné – une prouesse technique pour les danseurs ! Les visions exprimées par les enfants, très différentes selon les nationalités, font partie de la chorégraphie. On entend aussi leurs voix. Il faut savoir que les enfants comprennent la danse beaucoup mieux que les adultes. Se révélant souvent ailleurs que dans les mots, ils sont très forts pour retrouver la part magique du corps, de la sensation, du non-dit. Aujourd'hui, alors que l'univers virtuel éloigne de la réalité des corps, il est important qu'un enfant se confronte à la danse comme spectacle, mais aussi comme pratique personnelle. Pour un interprète, c'est un vrai bonheur que de jouer devant le jeune public. C'est un public réactif et extrêmement exigeant qui remue dès qu'il s'ennuie... et qui bouge avec le spectacle, de tout son être.

Son actualité : la chorégraphe Nathalie Pernette va créer « Les ombres blanches » début 2015

« Créer pour et avec le jeune public »

Le metteur en scène Philippe Quesne, directeur du Théâtre des Amandiers de Nanterre depuis le 1er janvier 2014, a fait de La Belle saison l'un des axes de sa programmation

Aux Amandiers, nous proposons plusieurs créations pour le jeune public : Gulliver de Karim Bel Kacem, une pièce chorégraphique d'Ivanna Müller sur une musique de John Cage, un grand spectacle de danse, Enfant, de Boris Charmatz... C'est vraiment le plaisir du théâtre, que d'utiliser ces grandes maisons comme lieux de convergence – et notamment de convergence avec les spectacles jeune public. Car cette part de la création est moins bien représentée. A côté des ateliers de pratique amateur pour les tout petits, nous démarrons des grands ateliers pour les étudiants du Théâtre national de Strasbourg, de l'Ecole des Arts décoratifs de Paris, et de l'université Paris X. Les écoles, les lieux, les institutions, doivent se rencontrer, se parler. Depuis dix ans, après avoir été plasticien et scénographe, je propose des spectacles, comme La démangeaison des ailes ou La mélancolie des dragons... où le jeune spectateur est – si ont parler ainsi – toléré ! Mais, depuis longtemps, j'avais envie de composer un spectacle pour et avec les enfants, car je garde un grand souvenir de ma première expérience de spectateur : une compagnie de marionnettes des Pays-Bas, que mon père, scénographe de la compagnie Daniel Bazillier pour l'enfance, avait engagée.

« Il y a de la vie là-dedans, comme dans certains films de Truffaut ou dans le cinéma italien des années 1970 »

Next Day, une commande du centre d'arts flamands Campo, est ma première création pour et avec des enfants. C'est une création collective, portée par treize interprètes de huit à onze ans, tous musiciens sans être forcément virtuoses. Je les ai choisis parce qu'ils n'avaient jamais fait de spectacles avant. Ils jouent, manipulent la lumière, les moteurs, inventent les décors. Il y a de la vie là-dedans, comme dans certains films de Truffaut ou dans le cinéma italien des années 1970, tous ces cinéastes qui ont joyeusement traité de l'enfance. Next Day raconte comment des enfants, en voulant constituer un orchestre, érigent une communauté où ils doivent s'accorder au sens propre et métaphorique.

Son actualité : Philippe Quesne vient de créer aux Amandiers de Nanterre Next Day, son premier spectacle pour enfants

« J'écris des pièces à jouer »

Philippe Dorin est auteur de pièces pour enfants. Son spectacle « L'hiver, quatre chiens mordent mes pieds et mes mains » lui a valu le Molière du jeune public en 2008.

Quand on écrit pour le jeune public d'aujourd'hui, il faut trouver le point de rencontre avec les enfants et choisir les mots qui résonnent pour eux. Les résidences d'écriture en milieu scolaire, les lectures à voix haute dans les théâtres, écoles et médiathèques, sont de bons laboratoires. Je suis fasciné de voir comment les jeunes parlent et construisent leurs propres histoires. J'essaie d'arriver à cette simplicité, à ce concret : c'est un véritable enjeu d'écriture. Dans mes textes, comme par exemple « Sœur, je ne sais pas quoi frère » qui sera donné à Créteil en mai,il n'y a pas vraiment de narration, pas de décors ni de récits dialogués. Ce sont ce que j'appelle des « pièces à jouer » : des outils adaptés au comédien – comme le marteau est adapté au vitrier – pour faire valoir tout le talent du comédien et captiver une salle entière. J'ai toujours aimé le théâtre, j'ai toujours eu envie de faire partie de cette famille, mais j'étais incapable d'être acteur ou metteur en scène ! C'est comme cela que je suis devenu auteur et que j'ai écrit, en 1980, le premier spectacle du tout nouveau Théâtre Jeune Public de Strasbourg. J’ai également écrit le livret de deux opéras : Courte longue vie au grand petit roi, musique d’Alexandros Markéas, et Pas tous à la fois pour les tout-petits, monté à l’Opéra de Saint-Etienne.

«  Je suis fasciné de voir comment les jeunes parlent et construisent leurs propres histoires »

Certains affirment qu'il faut retrouver sa part d'enfance quand on écrit, se mettre « à la place », faire des concessions. Je pense le contraire. Je n'oublie jamais que je suis un adulte et un écrivain à part entière, avec son propre point de vue sur le monde. Ma génération a vécu l'éclatement des formes théâtrales dans les années 1970, avec des auteurs et des structures très concernées par l'enfance – les Centres dramatiques nationaux en tête. Aujourd'hui, même si elle est intense, la création pour le jeune public n'a pas explosé en proportion avec l'activité éditoriale. Les maisons d'édition comme l'Ecole des Loisirs ou Actes Sud Papiers permettent au répertoire de se renouveler rapidement, et à l'auteur de garder la place qui est la sienne, en haut de l'affiche.

Son actualité : Philippe Dorin vient de terminer « Sœur, je ne sais pas quoi frère », qui sera donné à Créteil en mai 2015