Le ministère de la Culture et de la Communication, en collaboration avec le Théâtre de la Commune à Aubervilliers, a organisé le 1er mars un forum sur le thème "L’Art de la Rencontre". L'enjeu : mettre en lumière des projets portés des artistes, des professionnels de la culture et de l’éducation populaire, qui inventent de nouvelles relations entre les citoyens et la culture.

« La recherche de sens » : telle est, selon Audrey Azoulay, l’une des principales aspirations des Français en ces temps de pertes de repères. Avec ses interrogations et son questionnement, la culture offre un terreau sans pareil à cette aspiration. « Aujourd’hui, les propositions d’artistes sont peut-être les seules à avoir un écho auprès de nos concitoyens », remarque la ministre de la Culture et de la Communication, en ouverture du forum organisé le 1er mars au théâtre de la Commune, à Aubervilliers. « L’Art de la Rencontre » – c’était le thème de ce forum – avait un enjeu : inventer de nouvelles relations entre les citoyens et la culture. Car l’une des missions – ô combien essentielle – de l’art et de la culture est bien, selon la ministre, de « tisser et consolider le fil qui nous unit ».

Inventer de nouvelles relations entre les citoyens et la culture

Participer

« Comment l’art contemporain peut-il rencontrer un milieu rural ? », s’interroge Laurent Palin, premier vice-président de la communauté de communes « Entre Aire et Meuse ». Sa réponse : « à travers un espace – la forêt – partagé ». Le partage, c’est d’ailleurs toute la problématique de « Vents des forêts », le projet particulièrement original d’une association de la Meuse, qui donne une carte blanche à des plasticiens pour expérimenter des processus de création avec un terrain de jeu particulier : 25 hectares de forêt. « Le projet est un pari au croisement de l’attente des artistes, des communes et des habitants », détaille Pascal Yonet, directeur de Vents des forêts, qui reconnaît que le processus aboutit toujours, du côté des artistes comme de celui des habitants, à un « ébranlement ».

Même « ébranlement » au musée d’art et d’histoire de La Rochelle. Depuis 2008, le musée a entamé une politique inédite de présentation des œuvres conservées dans ses réserves, dont il a confié l’accrochage à un groupe de personnes éloignées des musées. « Même s’ils n’en sont pas toujours conscients, ces personnes ont leur mot à dire sur les collections du musée », observe Annick Notter, directrice des musées d’art et d’histoire de La Rochelle. Après des femmes d’un quartier populaire, des rugbymen ou des détenus, c’est, pour le 10e accrochage, au tour de personnes déficientes visuelles de proposer leur propre exposition. « De façon symptomatique, relève Annick Notter, chacun donne à voir ce qu’il est ».

« L’intérêt quand on travaille avec des amateurs, c’est de prendre ceux qui sont le plus éloignés de la danse », confirme Jérôme Bel. Le chorégraphe se demande comment l'art peut mettre en commun, comme en témoignent ses spectacles Disabled Theater, avec des personnes handicapées, ou Gala, avec des amateurs. « Tout d’un coup, j’ai réalisé que c’était ce que je faisais toujours, mettre des gens ensemble », explique-t-il, avant d’ajouter, un brin provocateur, « on ne peut plus demander aujourd’hui à Catherine Deneuve de représenter tout le monde ».

Digitaliser

Le numérique permet, lui aussi, un renouvellement important des publics. Pour recevoir les confidences des ados, Irvinn Anneix, auteur multimédia, a lancé un appel à contributions sur les réseaux sociaux et édité un site internet, « Mots d’ados ». Résultat : plus de 5000 contributions glanées en deux ans pour plus de 400 textes sélectionnés. Devant ce succès, le jeune concepteur a conçu un dispositif, qui tient de la cabine de projection et du studio d’enregistrement, où les adolescents sont sollicités pour interpréter des textes. « C’est tout un public réputé éloigné de l’écriture et de la lecture, qui se trouve mobilisé », se réjouit-il, en précisant que son dispositif itinérant a été déjà accueilli au Centre Pompidou et au FRAC Franche-Comté.

Avec le dispositif L.I.R., c’est toujours l’extension du domaine de la lecture qui est visée. « Notre ambition est de proposer une médiation originale pour toucher un public qui ne se dirigerait pas vers le livre », explique Nicolas Rosette, collaborateur artistique de Théâtre Nouvelle Génération, CDN de Lyon. En l’occurrence, une expérience littéraire immersive dans un module au design proche de « l’univers de films de SF vintage, comme Soleil vert ». A noter : cette expérimentation démontre que l’usage des nouvelles technologies n’exonère aucunement de l’accompagnement humain. Reste un pas à franchir. « Il faut rentrer à l’intérieur du module, et c’est aussi difficile que de rentrer dans un théâtre », reconnaît Nicolas Rosette.

Quel lien réunit la peinture du XVIIIe siècle français et les nouveaux médias ? « Beaucoup plus de choses qu’il n’y paraît ! », s’enthousiasme Florence Reynaud, attachée de conservation au Palais des Beaux-Arts de Lille. Avec Wikimuseum, le Palais des Beaux-Arts demande depuis 2016 aux internautes du monde entier à documenter par tous moyens – photographies, bien sûr, mais aussi écrits, cartes, etc – l’histoire du musée. « La plateforme que nous avons mise en place est un véritable work in progress, en évolution permanente », assure Emeric Vallespi, président de Wikimedia France. « C’est aussi une réflexion nouvelle sur la trace laissée par le public, ajoute Florence Reynaud. Pour l’heure, l’impact sur le public est ambivalent : d’une part, un besoin de partage, de l’autre, une demande de prescription ».

Cette participation des habitants suppose une prise de risque, aussi bien du côté des artistes que des participants, mais cette remise en cause des codes contribue à rapprocher la culture de ceux qui en sont le plus éloignés

Décloisonner

« Une place minérale, un espace public vide, une horizontalité » : tels sont les ingrédients urbains qui ont créé le déclic chez Boris Charmatz. Directeur du Musée de la Danse, à Rennes, le chorégraphe cherchait à créer un événement qui associe les habitants de Rennes à un projet artistique. « L’architecture vide de la place rendait possible la réalisation de cette utopie », résume-t-il. « Fous de danse » propose aux Rennais une « traversée de la danse », allant d’échauffements collectifs à des battles de street dance, en passant par une histoire de la danse revisitée par des solistes de l’Opéra de Paris. « La chorégraphie du public, c’est aussi ce que fabrique Fous de danse ».

A sa manière, l’actrice et réalisatrice Houda Benyamina, qui vient d’obtenir trois Césars pour son film Divines, travaille elle aussi à « décloisonner » l’univers du cinéma. Fondatrice de l’association « 1000 visages », qui vient de fêter son dixième anniversaire, elle entend « briser les tabous, quels qu’ils soient, sociaux, ethniques, religieux ou de genre » avec, en ligne de mire, un unique but : « détecter des talents partout où ils sont », puis les « accompagner jusqu’au bout ». Mais attention, il ne s’agit pas de recréer des « ghettos à l’envers ». Il s’agit au contraire de promouvoir une belle idée : la « mixité ».  

La mixité, c’est aussi le but que poursuit une opération lancée par les Francas du Rhône et de la métropole de Lyon, le Forum des enfants citoyens. Réunis autour de débats actuels, des enfants de 9 à 13 ans s’expriment sur des sujets en lien avec leur quotidien. « Cette opération permet de donner la parole aux enfants sur des sujets où l’on ne les attend pas », explique Lyson Faucherand, chargée de mission aux Francas du Rhône. Autre volet : les rencontres avec des acteurs de l’éducation populaire et du champ culturel. Pour Claire Leroy, chargée des relations avec le public aux Subsistances de Lyon, « ces rencontres permettent également de ré-humaniser la relation à l’art ».

Expérimenter

Les associations et institutions culturelles ne sont jamais aussi fortes que lorsqu’elles expérimentent de nouvelles manières de faire. Ainsi, le Vivat d’Armentières, un espace culturel situé dans les Hauts-de-France, a décidé d’interrompre pendant dix jours le cours de sa programmation habituelle et de la confier à des associations. « Avec « Occupaïe », nous nous sommes interrogés sur la fonction de l’espace culturel et sur les nouvelles pratiques sociales », explique Eliane Dheygere, directrice du Vivat d’Armentières.

Interroger la fonction du musée : c’est également le propos de Museomix, qui rassemble pendant trois jours, dans une vingtaine de villes en Europe, les communautés numériques autour d’un marathon créatif (hackaton). « Pour ouvrir le musée au plus grand nombre, les communautés vont mettre en œuvre un projet spécifique », détaille Catherine Collin, responsable du service des publics au musée des Arts Décoratifs.

En lançant « L’école des Actes », le théâtre de la Commune, CDN d’Aubervilliers, « revitalise » également un lieu de culture, selon l’expression de sa directrice, Marie-José Malis, en offrant un parcours de formation  pour les réfugiés et migrants, les jeunes déscolarisés, les jeunes travailleurs, incluant une approche culturelle et artistique. « Il faut donner une place à ceux qui n’en ont pas.  Il est évident que les migrants ont quelque chose à nous dire de l’hospitalité, de l’intégration », explique Marie-José Malis.

Un chemin possible pour les politiques culturelles

L'art de la rencontre. Colloque 1er mars théâtre d'Aubervilliers. (Logo)

Qu’ils soient portés par des artistes, des professionnels de la culture et de l’éducation populaire, ces dispositifs – il en existe bien d’autres à travers toute la France – contribuent à réinventer de nouvelles relations entre les citoyens et la culture. Ils sont aussi un des signaux de la vitalité de la démocratisation culturelle, politique dont, selon Marie-Christine Bordeaux, professeur des universités, « aucune donnée ne permet aujourd’hui de dire qu’elle a échoué ». Pour autant, ces expériences ouvrent un chemin possible pour les politiques culturelles : mieux prendre en compte le hors-cadre et « être en capacité d’adapter l’usage des lieux, ce que ne permet pas toujours l’institution », selon Hortense Archambault ; « revitaliser l’éducation populaire » et « construire ensemble une nouvelle subjectivité », pour Marie-José Malis ; installer « des débats démocratiques sur les politiques de la culture », selon Marie-Christine Bordeaux, pour que chacun s’approprie la parole publique.