"Son talent, sa générosité ont illuminé le cinéma français", a déclaré Françoise Nyssen, en apprenant le décès de l'actrice Danielle Darrieux. En avril dernier, à l'occasion de son centième anniversaire, le ministère de la Culture avait revisité six rôles-cultes de son exceptionnelle carrière cinématographique. Nous republions cet article initialement paru le 27 avril 2017.

« Son charme, son élégance et sa beauté sont inscrits dans la mémoire du cinéma, son humilité sera sa grandeur », observait le réalisateur Paul Vecchiali à propos de Danielle Darrieux, qui fêtera, le 1er mai, son centième anniversaire. Derrière cet hommage à une très grande dame du 7e art, il y a une réalité. Celle d’une actrice qui, du cinéma populaire au cinéma d’auteur, en passant par les films de genre, a traversé un siècle de cinéma avec un égal – et inoxydable – bonheur. Pour célébrer cet anniversaire, le ministère de la Culture et de la Communication revisite un pan de sa carrière en évoquant six de ses rôles-cultes.

Mayerling d’Anatole Litvak (1936) : de la comédie légère au drame romantique

Après des débuts éclatants, Danielle Darrieux aurait pu s’en tenir aux personnages piquants de ces comédies à succès (Château de rêve (1933), Mon cœur t’appelle (1934), La crise est finie (1934), Dédé (1935), etc.), où son naturel et son charme faisaient merveille. Pourtant, un réalisateur, Anatole Litvak, va rompre ce cycle et l’utiliser à contre-emploi dans un rôle d’héroïne romantique. Ce sera Mayerling, un mélodrame qui revisite l’histoire tragique de Rodolphe, le fils de Sissi, l’impératrice d’Autriche-Hongrie, et de Marie Vetsera, sa maîtresse, incarnée par Danielle Darrieux. Sur fond de Vienne fin de siècle, les deux amants se suicideront, transformant ce fait divers tragique en légende impériale. Le film va rencontrer un immense succès commercial, notamment au plan international, encourageant l’actrice dans ses choix artistiques. Portée par la destinée tragique de son personnage, celle que l’on a surnommée « la fiancée de Paris » révèle en effet une nouvelle facette – plus grave, plus complexe, plus sombre – de sa personnalité d’actrice.

La vérité sur Bébé Donge d’Henri Decoin (1952) : l’insouciance des années 30 et la gravité des années 50

Réalisateur éclectique, Henri Decoin, le premier mari de Danielle Darrieux, confirme son talent dramatique dans plusieurs productions remarquées, Abus de confiance (1937), Retour à l’aube (1938) ou La vérité sur Bébé Donge (1954). Pour ce dernier film, une adaptation remarquée d’un des plus beaux romans de Simenon, il impose l’actrice aux producteurs, convaincus à tort que le rôle de Bébé est trop sombre pour elle. « C’est à lui et à lui seul, que je dois d’être ce que je suis devenue », soulignera la comédienne. Le soutien et les conseils du cinéaste, dont elle restera toujours proche, lui permettent de donner toute la mesure de son talent dans ce somptueux – et vénéneux – film noir. Sa prestation dans La vérité sur Bébé Donge est saluée par la critique ; le couple formé par Darrieux et Gabin crève l’écran. Les deux acteurs incarnent, suivant l’expression de l’historien du cinéma Claude-Jean Philippe, « l’insouciance des années 30 et la gravité des années 50 ».

Madame de… de Max Ophüls (1953) : le temps de la complexité

Elle est son actrice fétiche, lui son Pygmalion. Avec Max Ophüls, Danielle Darrieux va entrer, en une décennie, dans la légende de l’histoire du cinéma. Après avoir tourné dans La Ronde (1950) et Le Plaisir (1953), deux splendides longs-métrages du grand réalisateur, Danielle Darrieux devient, en 1953, Madame de…, un film qui débute comme une comédie légère et ne révèle que progressivement son caractère tragique. Dans ce chef-d’œuvre, l’actrice fait corps avec son rôle de mondaine inconséquente, régnant sur le monde d’apparats dont elle n’est finalement que la captive. Danielle Darrieux elle-même avoue que Madame de… reste « son » film. « Il y a eu un miracle […] peut-être aussi parce-que c’était mon dernier film avec Ophüls », déclarera-t-elle au cours de l’une de ses rares interviews, en 1997. Tous deux travaillent en totale osmose, unis par une indéniable complicité artistique. Sous la houlette du réalisateur, Danielle Darrieux endosse des rôles complexes, pétris d’ambiguïtés. Avant le tournage de Madame de…, Ophüls la prévient : « Votre tâche sera extrêmement difficile. Pendant la première partie du film, vous devrez, avec votre beauté, votre charme et votre élégance, incarner le vide absolu, l’inexistence, la futilité, tout en séduisant les spectateurs ».

Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy (1967) : un Stradivarius pour la Nouvelle Vague

Avec Les Demoiselles de Rochefort, une comédie musicale signée Jacques Demy et mise en musique par Michel Legrand en 1967, Danielle Darrieux retrouve un autre pan de sa carrière : la chanson. Dans ce film où souffle un irrésistible vent de liberté – la Nouvelle Vague est passée par là – elle se distingue en étant la seule à ne pas être doublée musicalement. La performance n’est pas négligeable. Danielle Darrieux y campe un personnage éclatant de mère moderne. Ce film, qui aura un retentissement considérable, recevra le prix Max-Ophüls, réalisateur dont Jacques Demy se revendiquait comme son « fils spirituel ». Comme Ophüls, Jacques Demy est impressionné par la précision et la virtuosité du jeu de Danielle Darrieux. « Elle est un Stradivarius », dira-t-il, admiratif. Quinze ans plus tard, avec Une chambre en ville (1982), l’actrice retrouve le réalisateur dans un registre radicalement différent, interprètant le rôle d’une alcoolique désabusée.

Le lieu du crime d’André Téchiné (1986) : d’une génération à une autre

Pour Danielle Darrieux, les années 1980 sont celles de la consécration par les professionnels du cinéma français, qui lui décernent, en 1985, un César d'honneur pour l'ensemble de sa carrière. Mais cette décennie est aussi celle où la comédienne fait le lien entre plusieurs générations en incarnant une forme d’éternel féminin pour de nombreux réalisateurs de talent, dont Paul Vecchiali, Benoît Jacquot, Claude Sautet et André Téchiné. Elle retrouve, par le biais de ce dernier, Catherine Deneuve, sa « fille de cinéma » sur le plateau du film Le lieu du crime, en 1986. Ce film intense et fiévreux, l’un des plus beaux de Téchiné, vaudra à Danielle Darrieux la reconnaissance du nouveau cinéma français. En parlant de Catherine Deneuve, Danielle Darrieux assurera que « Ophüls l’aurait aimée ». « D’ailleurs, son Ophüls, c’est Téchiné : il lui a apporté une profondeur supplémentaire ».

8 femmes de François Ozon (2002) : une véritable reine mère du cinéma français

En 2002, les deux actrices – Danielle Darrieux et Catherine Deneuve – se retrouvent dans 8 femmes, un film où la chanson joue un rôle majeur, trente-cinq ans après les Demoiselles de Rochefort. François Ozon, d’une main de maître, les mène d’invraisemblances en invraisemblances dans ce film policier musical empreint d’une désuétude travaillée, pleine d’artifices et de charmes. Et c’est sur Danielle Darrieux – qui semble prendre un malin plaisir à jouer le personnage farfelu, avare et alcoolique, de « Mamy » – et son interprétation du poème d’Aragon Il n’y a pas d’amour heureux, mis en musique par Georges Brassens, que retentit le clap de fin. Comme un clin d’œil plein de malice.

Théâtre, Hollywood... une actrice aux mille facettes

> Si l’exceptionnelle longévité de la carrière cinématographique de Danielle Darrieux en fait d’emblée une figure mythique du grand écran, celui-ci est loin d’épuiser son talent et son dynamisme. D’elle, Paul Vecchiali affirmait qu’elle « réussissait tout ce qu’elle entreprenait » qu’il s’agisse de cinéma, de télévision, de chansons ou de théâtre. La comédienne, qui a joué dans plus d’une trentaine de pièces entre 1937 et 2004 s’est en effet largement illustrée sur les planches depuis ses débuts sur scène à 20 ans avec Jeux dangereux, d’Henri Decoin. Sa fuite à l’entracte, suite à un problème d’accessoire – elle n’acceptera de reprendre son rôle que trois quarts d’heure plus tard – ne l’empêchera pas de remonter sur scène pour interpréter des rôles variés, allant de Jean Anouilh à Sacha Guitry, en passant par Alfred de Musset, Marcel Achard ou encore Marcel Aymé. En 1997, elle est consacrée par un Molière d’honneur, couronnant l’ensemble de sa carrière. Six ans plus tard, elle en recevra un second, celui de meilleure comédienne, pour sa performance dans la pièce Oscar et la dame en rose d’Eric-Emmanuel Schmidt.

> La renommée de Danielle Darrieux ne se limite pas aux frontières de l’Hexagone. Le succès international que connaît le film Mayerling dans les années 1930 conduit en effet les producteurs hollywoodiens à s’intéresser à la jeune actrice. Celle-ci, suivant les conseils d’Henri Decoin, signe avec Universal Studios un contrat de sept ans et part en 1937 à Hollywood pour tourner La Coqueluche de Paris d’Henri Koster, aux côtés de Douglas Fairbanks Jr. Rebutée par cet univers qu’elle juge « complètement aseptisé », elle refuse d’être « prisonnière d’un studio hollywoodien » et rentre à Paris à peine un an plus tard, ce qui lui vaudra un procès en bonne et due forme pour rupture de contrat. En 1951, elle fait son grand retour outre-Atlantique avec Riche, jeune et jolie de Norman Taurog, qui lui vaudra d’être remarquée par Joseph L. Mankiewicz. Celui-ci la ramène alors à Hollywood pour tourner l’Affaire Cicéron (1952) avec Frank Mason. Alexandre le Grand (1956) de Robert Rossen, où elle joue aux côtés de Richard Burton et Claire Bloom, sera son dernier film américain. Elle retournera malgré tout aux Etats-Unis dans les années 70 pour remplacer Katharine Hepburn dans la comédie musicale Coco, jouée à Broadway et basée sur la vie de Gabrielle Chanel.