En 2001, sous l'égide du Conseil de l'Europe, la date du 26 septembre devenait « Journée européenne des langues ». Pilotée en France par le ministère de la Culture et de la Communication (délégation générale à la langue française et aux langues de France) en partenariat avec l'Education nationale, cette journée consacrée à la diversité linguistique s'est enrichie cette année d'un colloque sur le thème « Migrer d'une langue à l'autre ? », organisé le 25 septembre à la Cité nationale de l'histoire de l'immigration. Bruno Levallois, inspecteur général de l'Education nationale, a participé à l'une des tables rondes. Entretien.

Vous avez l'expérience du terrain et vous êtes spécialiste de la langue arabe. Que représente pour vous l'initiative de la Journée européenne des langues ? 

Il s'agit d'une initiative évidemment heureuse, car elle permet de sensibiliser les acteurs éducatifs et le public à la question de la diversité des langues et de la diversification de l'enseignement des langues. En France, nous sommes beaucoup plus audacieux que dans beaucoup d'Etats membres de la Journée européenne des langues. Nous avons une importante palette de langues enseignées et nous accordons une attention particulière aux langues extra-européennes comme le chinois, le russe ou l'arabe. De plus, dans le cursus scolaire, nous avons l'obligation d'enseigner 2 langues étrangères. Pourtant, je suis frappé de voir qu'au sein des réunions de politique européenne des langues, seul l'anglais est utilisé. C'est comme si chacun n'avait pas à coeur de marquer la place de sa propre langue ! 

Ce premier colloque pose pour question « Migrer d'une langue à l'autre? »

Autrement dit, comment prendre en compte la langue des migrants ? Comment profiter de cet apport linguistique et culturel au lieu de le nier ou de l'ignorer ? C'est cela qui est en jeu. Parmi ces langues, toutes n'ont pas le même statut. Aujourd'hui, par exemple, on ne pense plus à l'espagnol, à l'italien ou au polonais, langues de migration anciennes, comme à des langues de migrants, mais comme à des langues majeures de la mondialisation. Tel n'est pas encore le cas du portugais ou de l'arabe, toujours perçus comme langues de migrants. Entre le chinois qui est enseigné à part entière dans notre système éducatif et une langue d'Afrique, sans corpus écrit ni corps enseignant, la situation est inégale. En revanche, une pratique scolaire peut lui donner sa place. 

On touche là au sujet de votre table ronde « Des langues pour l'éducation : de la petite enfance à l'institution scolaire »...

L'avenir des langues commence à l'école élémentaire, où le langage se met en place et, dans le même temps, l'ouverture aux autres. Permettre à un petit Malien de nommer un objet dans sa langue maternelle, de l'écrire puis le mettre en regard du français, dont l'apprentissage reste la priorité absolue, revient pour lui à situer sa propre histoire dans un ensemble plus vaste. La langue maternelle dont il est le locuteur prend ainsi en classe le statut d'objet de réflexion et de savoir, avec un effet d'ouverture et de relativité pour les petits Français. Ils apprennent à accueillir la diversité dans ces petits étrangers assis à côté d'eux dont beaucoup ont d'ailleurs vocation à devenir des citoyens français. C'est une vraie relation en miroir, avec pour impact durable de donner à chacun sa dignité dans le concert des peuples. 

Quels sont les autres thèmes abordés en tables rondes ?

Les Etats membres se sont donné un certain nombre d'obligations en matière d'enseignement, d'accès aux droits administratifs, d'activité professionnelle, de création. Là encore, la France jouit d'une situation linguistique particulière où le français est une langue unifiée, homogène malgré une grande diversité de langues régionales. Le cas est autre en Belgique, avec ses deux communautés linguistiques concurrentes, ou en Suisse, avec une répartition en trois langues. 

Quel est l'avenir des langues d'immigration ?

L'uniformisation linguistique et culturelle fait peser une menace sur la pratique des langues. Ce n'est pas un phénomène nouveau. Plusieurs langues de l'immigration ont vu leur usage s'atténuer fortement au fur et à mesure que les populations étrangères s'intégraient dans notre pays. D'autres, au contraire, liées à des phénomènes migratoires plus récents, restent très présentes. En 2008, environ la moitié des enfants d'immigrés recevaient de leurs parents une autre langue que le français. Parmi eux, 10% parlent avec eux exclusivement l'autre langue. Arabe maghrébin, berbère, turc, wolof, bambara, cantonnais, wenzhouhua... toutes les langues de l'immigration s'installent au cœur d'enjeux patrimoniaux. L'histoire des langues est faite d'apparitions et de disparitions : c'est l'histoire naturelle des langues.