Mémoire, éducation, écologie... Ces valeurs citoyennes - et bien d'autres encore - vont être à l'honneur les 17 et 18 septembre lors des 33e Journées européennes du patrimoine. Premier volet de notre série : patrimoine et mémoire (1/3).

Mémorial d’Izieu : un lieu où se construit la mémoire et où l’on éduque à la citoyenneté

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Sabine Zlatin et son mari sauvent de nombreux enfants juifs et les mettent à l’abri des nazis dans une grande maison qu’ils ont transformée en « colonie des enfants réfugiés de l’Hérault » à Izieu (Ain). Une centaine d’ enfants y sont accueillis entre mai 1943 et avril 1944. Le 6 avril 1944 au matin, 44 enfants et leurs 7 éducateurs, tous juifs, sont raflés par la Gestapo sur ordre de Klaus Barbie, et envoyés dans le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. 61 autres enfants passés par la colonie d’Izieu ont survécu, dont Paul Niedermann et Samuel Pintel, 6 et 15 ans lors de leur séjour en 1943. Malgré le grand âge qu’ils ont aujourd’hui, tous deux viendront témoigner le dimanche 18 septembre lors des Journées européennes du patrimoine en hommage à Sabine Zlatin, disparue voici vingt ans. Selon Dominique Vidaud, directeur du mémorial, « Samuel et Paul ont joué un grand rôle ensuite, avec Sabine Zlatin, dans la création de l’association qui s’est constituée après le procès Barbie en 1988 et s’est donné comme objectif la création d’un mémorial sur le site de la tragédie : sans Procès Barbie, pas de Maison d’Izieu ; sans citoyens qui agissent avec courage et opiniâtreté, pas de justice. Izieu témoigne ainsi d’un engagement citoyen très fort, irremplaçable ».

Sans procès Barbie, pas de maison d’Izieu. Sans citoyens qui agissent avec courage et opiniâtreté, pas de justice

A Izieu, la maison est restée à peu de choses près telle qu’elle était lors de cette funeste journée de 1944. « On a l’impression que les enfants viennent de partir, rapporte Dominique Vidaud. La maison évoque le quotidien des enfants, mais sans insister. On a gardé que des traces de mémoire : les dessins, mots et lettres des enfants dont on a tapissé les murs et le réfectoire. Le portrait de chaque enfant est accroché dans les dortoirs ». Le mémorial, lieu où se construit la mémoire, est aussi un lieu où l’on éduque à la citoyenneté. La dernière extension du site – trois immenses salles pédagogiques inaugurées en 2015 par François Hollande – permet de développer cette vocation éducative. Sur ce site, on forme déjà des milliers de collégiens et bientôt de jeunes officiers de police et des gardiens de prison, comme cela se pratique déjà au Camp des Mille à Aix-en-Provence. Dès la rentrée, Izieu fera œuvre pionnière en faveur des écoles de la région Rhône-Alpes qui accueillent des enfants de migrants. « Nous leur dirons que tous les enfants d’Izieu étaient des migrants, eux aussi. Nous leur expliquerons le cas particulier des enfants issus de familles juives d’Afrique du Nord, dénaturalisés et redevenus indigènes ». Pour Dominique Vidaud, le devoir de mémoire s’accompagne de l’esprit de citoyenneté. « Les deux sont liés. Izieu est un lieu citoyen qui n’est pas tourné que vers le passé. L’engagement manifesté autrefois en faveur de la dignité humaine par les hommes et les femmes qui ont fait ce lieu, continue aujourd’hui. La liberté est un combat qui se mène au quotidien, et qui acquiert une urgence nouvelle. Pour nous, historiens, la période actuelle rappelle de fâcheux souvenirs, aussi bien par la nature de certains crimes de masse que par les moyens évoqués dans les états de droit pour y faire face. Nous apprenons aux enfants à raisonner sur les valeurs humanistes et à devenir des citoyens éclairés capables de s’engager pour les défendre. C’est l’essence même de la Maison d’Izieu ».

Musée de la Résistance : de l’engagement de terrain à l’engagement social en passant par la transmission de la mémoire

Depuis les attentats qui ont frappé le sol français en 2015 et 2016, le public du musée de la Résistance nationale, à Champigny-sur-Marne, exprime des questionnements nouveaux autour de la Résistance. Pour le conservateur Guy Krivopissko et les archivistes Céline Heytens, Xavier Aumage et Agathe Demersseman, « beaucoup viennent ici chercher des clés pour comprendre notre époque. Ils cherchent aussi des raisons d’espérer. En effet, résister alors que tout semble perdu et se projeter dans l’avenir, c’est le message que nous transmettons depuis la création du musée, en 1985. L’espérance ne doit pas disparaître, disait le général De Gaulle ». A l’aide de visites commentées, de témoignages divers et d’objets chargés d’histoire – plus de 600 000 pièces - le musée fait revivre la période 1929–1947 et les valeurs qui animaient les Résistants : pour les uns l’amour de la patrie, pour les autres, la reconnaissance envers cette France qui les avait accueillis dans leur fuite devant le fascisme. Et bien sûr, pour les uns comme pour les autres, l’attachement aux valeurs universalistes des Droits de l’homme. « C’est au visiteur de s’approprier ces éléments. Nous lui racontons une histoire,nous l’amenons à réfléchir, mais nous prenons soin d’éviter tout anachronisme. Les Résistants, eux aussi, se sont penchés sur des périodes antérieures – la Révolution de 1789, les Camisards de 1830, la guerre de 1870 – pour trouver des réponses à leur présent ». L’engagement civique des Résistants se poursuit souvent longtemps après guerre. Ainsi Jacqueline de Chambrun, grande Résistante, qui participait en 1944 aux combats du Mont-Mouchet (Haute-Lozère) poursuit après-guerre son engagement dans sa vie professionnelle et associative. Devenue pédiatre, elle crée en 1968 le premier centre de protection maternelle et infantile (PMI) de Seine-Saint-Denis. Très mobilisée sur le terrain des bidonvilles, elle ouvre des consultations avec le Planning familial.

Beaucoup viennent ici chercher des clés pour comprendre notre époque...

Pendant les Journées européennes du patrimoine, les témoignages d’anciens constituent un temps d’échange privilégié. « Il y a beaucoup d’émotion, raconte Xavier Aumage. En 2015, une famille entière a fait l’effort de venir de la Martinique pour témoigner : les deux grands-parents, Résistants, sont morts en déportation et leurs enfants aussi ont été Résistants ». Comme chaque année, le musée dévoile aussi quelques pièces majeures des très nombreuses donations de l’année écoulée. Elles sont l’occasion de faire connaître quelques parcours de Résistance. « Les donateurs sont porteurs d’une histoire, d’une mémoire. Leur lien avec les objets et archives familiales est très fort. Pendant ces Journées, tous les donateurs de l’année vont intervenir pour transmettre au public leur histoire. Leur témoignage engage le public à donner. Avec les Journées européennes du patrimoine, les troupes de donateurs grossissent à vue d’œil ! » Les Journées permettent aussi la rencontre avec les acteurs de l’histoire et les donateurs, les historiens et les archivistes du musée. Axel Ramonet de Chambrun, petit-fils de Jacqueline de Chambrun – réalisateur qui lui a consacré un film en 2008, Sans jamais renoncer – témoignera de l'engagement en Résistance de sa grand-mère, de sa démarche de donation et de transmission de la mémoire.On le voit : il faut visiter d’urgence le musée avant sa fermeture progressive, fin septembre 2016. Le 27 mai 2018, un nouveau musée deux fois plus grand ouvrira sur les bords de Marne, dans le cadre du Grand Paris. D’ici là, les activités de collecte et d’archivage continuent – on vient d’acquérir un fonds très important lié aux prisonniers de guerre. Le fameux concours national de la Résistance pour les scolaires, continue lui aussi – l’un des concours les plus suivis de l’Éducation nationale. Thème 2016-2017 : la négation de l’homme dans les camps nazis 1933-1945.

Les valeurs citoyennes à l'honneur lors des 33e Journées européennes du patrimoine

Pour leur 33e édition, les 17 et 18 septembre, les Journées européennes du patrimoine sont placées sous le thème « Patrimoine et citoyenneté ». En permettant la visite de 17 000 lieux historiques et civiques, elles apporteront une réponse concrète, en quelque sorte incarnée, à la question : Qu’est-ce qui fait de chacun de nous un citoyen ? Être citoyen, en effet, est affaire de conviction et d’engagement dans tous les domaines : éducation, respect de la mémoire, environnement, sens civique... Autant de valeurs qui sont associées à de grandes institutions républicaines : Palais Bourbon, Parlement européen de Strasbourg... A des lieux et monuments qui ont incarné une page glorieuse de notre histoire : Mont Valérien, Moulin de Valmy, Abbaye aux hommes... Certains de ces lieux d’histoire ont plusieurs vies et continuent à servir – sous d’autres formes – la société : le Pavillon Bellevue à Meudon, actuel siège du CNRS, a abrité un hôpital militaire pour les blessés de la Première Guerre mondiale et l’école de danse d’Isadora Duncan... Une mention spéciale aux opérations du programme Vigie-Nature, initié il y a plus de vingt ans par des chercheurs du Museum national d’histoire naturelle, et qualifiées de « sciences participatives ».