Patrick Neu (né en 1963) vit et travaille dans le département de la Moselle. Cet artiste, formé à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome en 1995 et de la Villa Kujoyama à Kyoto en 1999. L'abbaye de Maubuisson présente "Echos", une exposition personnelle.

 

Conversation entre Patrick Neu et Jean de Loisy, Extrait de "Patrick Neu", les presses du réel, 2015

"Pour moi, c’est à chaque fois une renaissance"

 

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Portrait de Patrick Neu © Photo Catherine Brossais - Conseil départemental du Val d'Oise

Jean de Loisy : Pourquoi as-tu, dans certaines de tes œuvres, décidé de privilégier la fragilité ?

Patrick Neu : Les choses paraissent fragiles mais, en fait, c’est toute la vie qui est fragile. Je ne cherche ni à rendre un travail fragile, ni à le condamner à disparaître. C’est simplement ma manière de faire.

JdL : C’est aussi le respect du travail de l’ouvrier. Il y a un aspect ouvrier dans ton travail, au sens le plus noble du terme.

PN : Je ne saurais le dire. Je ne conceptualise pas. Je fais. Je travaille.

JdL : Ta main pourrait-elle s’éloigner de la réalisation des oeuvres ? Et celles-ci demeurer comme projets ?

PN : L’idée ne me pose pas de problème. Je ne pourrais pas le faire, toutefois. J’ai besoin de travailler avec mes mains.

JdL : Tu es un artiste qui, dans le paysage contemporain, se distingue par sa singularité. Cette singularité, la cultives-tu ?

PN : J’ai l’impression de faire les choses le plus naturellement du monde, comme je les ai apprises. Je suis obligé d’inventer de nouvelles techniques pour arriver à mes fins. Je passe beaucoup de temps à les concevoir pour arriver à un résultat qui paraît tout simple. La main est conduite par l’esprit.

JdL : Comment es-tu arrivé à la fumée, alors ?

PN : En fondant des soldats de plomb. J’ai fait des moules en plâtre que j’ai fumés pour en faire apparaître la forme. À la même période, j’ai remarqué que du carbone avait aussi été utilisé sur les parois de la grotte de Lascaux. Il m’est aussi arrivé de vivre certaines choses, des pertes, des décès… Ces fragilités m’ont interpellé. Tout ça s’est mélangé.

JdL : La fumée a-t-elle un sens métaphorique ? Celui de la fragilité de la mémoire par exemple ?

PN : Le souvenir de ce qu’on a vu est plus fort que la chose elle-même. Il arrive, on ne sait pas pourquoi, qu’une odeur, un son nous rappellent quelque chose. Mais comme la mémoire fuit, j’ai utilisé les verres qui permettent de l’emprisonner.

JdL : Le papier carbonisé sur lequel tu dessines est très proche de la fumée…

PN : Il est très proche de la poussière. Il se situe à l’instant avant de tomber en ruine, de tomber en poussière.

JdL : Et ton pinceau fin ne le fait pas tomber en cendre ?

PN : Lorsqu’on sait y faire, c’est moins fragile qu’on ne le penserait.

JdL : L’aquarelle que tu utilises pour peindre des iris, que t’apporte-t-elle de spécifique ?

PN : Au départ, l’aquarelle était une technique difficile, et j’ai essayé de la maîtriser.

JdL : As-tu choisi de l’aquarelle parce que c’est une peinture à l’eau et que l’iris est une fleur d’eau ?

PN : Oui, c’était ça. C’était aussi par rapport à certains iris dans l’histoire de l’art, ceux de Van Gogh, ceux qu’on peut voir dans la peinture japonaise… Il y a aussi quelque chose de personnel : ma maman avait énormément d’iris dans son jardin.

JdL : L’aile d’abeille, comment est-elle venue dans ton travail ?

PN : Après avoir réalisé une première armure en cristal, je cherchais à travailler avec une autre transparence, peut-être plus simple à appréhender. Une aile d’insecte, c’est tellement riche de couleurs, de scintillements… Je suis arrivée à l’abeille précisément par cette malheureuse histoire de la mort des colonies d’abeilles. Et puis l’abeille est une guerrière. Et comme j’ai travaillé avec des armures de guerriers…

JdL : Tu as évoqué le cristal. Quel sens symbolique incarne-t-il à tes yeux ?

PN : C’est à la fois la pureté, la fragilité, mais aussi le danger, puisque c’est un matériau très coupant. J’aime cette contradiction.

JdL : Comment choisis-tu les motifs que tu inscris sur les verres ?

PN : Les verres, j’ai commencé par des scènes sonores.

JdL : Des scènes sonores ?

PN : Ce sont des scènes de batailles, comme L’Enlèvement des Sabines, enfermées dans cet espace sous cloche. C’était important que ce soit des scènes connues, que l’on retrouve un peu partout sur des cartes postales, que l’on est censé déjà connaître plus ou moins.

JdL : Est-ce ce double aspect sonore, dans l’esprit et dans la matière, qui t’intéressait ?

PN : Oui, mais ça va au-delà. Je reproduis des scènes issues de l’histoire de l’art afin qu’on puisse les voir d’une autre manière. Mon idée était de révéler différemment quelque chose qui existe dans une pensée collective.

JdL : Et pourquoi pars-tu d’images déjà existantes ?

PN : De nos jours, on fait tellement d’images que ça se dilue. Il me semble que partir d’images qui ont déjà un statut, ces peintures parfaites, tellement justes, permet d’être plus concentré. Je me contente de les réinterpréter, les recomposer.

JdL : Tu travailles de mémoire ?

PN : Beaucoup, oui. Mais certaines œuvres sont trop compliquées, la mémoire ne suffirait pas.

JdL : Les premiers iris de tes aquarelles étaient bleus, épanouis et somptueux. Les derniers sont des froufroutements de soie noire. Les fleurs ressemblent à des veuves. Pourquoi ces iris donnent-ils l’impression d’être aussi proches de la mort ?

PN : Tout iris passe par là. Ils sont concentrés aussi, comme les boules d’encre que j’ai fait fabriquer en chine. Ça permet de tout imaginer.

JdL : Peins-tu ces aquarelles à une saison précise ?

PN : La saison où les iris fleurissent, puis fanent.

JdL : Et ça dure combien de temps ?

PN : Quinze jours. Parfois moins, parfois plus.

JdL : Tu en fais tous les ans ?

PN : Oui. J’essaie vraiment de dégager du temps pour m’y consacrer. S’il arrivait qu’une année je ne peigne aucun iris, je crois que ce serait fini.

JdL : Qu’est ce qui rend ça important ? Le cycle ?

PN : Pour moi, c’est à chaque fois une renaissance. Tous les ans, quand je me retrouve devant mon iris, devant ma feuille de papier, je ne sais pas comment faire. Si je le savais, peut-être aurais-je arrêté. Je suis comme un débutant, je ne sais pas où ça va.

JdL : Mais qu’est ce qui te fascine à ce point dans l’iris ?

PN : Chaque fleur n’est jamais la même fleur. Ce sont des voiles… Et cette fleur a un côté sexuel qu’on ne retrouve en aucune autre. Lorsqu’elle fane, elle se liquéfie, elle commence à gouter. C’est très proche de la décomposition de la chair.

Remerciements à  Jean de Loisy, Président du Palais de Tokyo, pour l'autorisation de la publication de l'entretien sur le site internet de la Drac Île-de-France.

Informations pratiques

Abbaye de Maubuisson site d’art contemporain du Conseil départemental du Val d’Oise avenue Richard de Tour 95310 Saint-Ouen l’Aumône tél. 01 34 64 36 10