Pouvez-vous nous parler de votre parcours, de ce qui vous a amené à devenir artiste plasticien ?  

Mon parcours, c’est presque comme mon travail. Il est fait de découvertes que je fais au fur et à mesure, il n’y a rien de prévu au début avec des étapes pour aboutir, ce sont plutôt plein de petites directions et une plus large qui apparaît au fur et à mesure que j’avance. Mon parcours a commencé il y a longtemps quand j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire et à ce qu’il se passait dans le monde, pour en être témoin, pour comprendre ces situations extra-ordinaires que des gens ordinaires peuvent vivre. Ca m’a amené à aller dans des pays qui étaient le théâtre de situations importantes d’un point de vue historique, par exemple le Cambodge pendant le régime des Khmers rouges, le Rwanda et le Zaïre après le génocide ou encore au Guatemala.

J’allais à la rencontre de gens pour voir comment cette grande Histoire pouvait s’organiser en plein de petites histoires qu’ils vivaient au quotidien. Au fur et à mesure des années je me suis rendu compte que même en dehors des temps de guerre, ces gens ordinaires vivaient quand même des situations extra-ordinaires avec les lieux qui les entourent.

Les ruptures que j’ai connu dans ma vie ont aussi énormément nourri mon parcours et je me retrouvais presque toujours à construire cette sorte de posture et à récolter non pas l’Histoire mais plein de petites histoires.

C’est donc à partir de toutes ces histoires dont vous parlez que vous avez construit votre approche des territoires ?

Absolument. Et même à partir de mes propres petites histoires à moi. J’ai accumulé donc plein de petites histoires, que ce soit les miennes ou celles des gens, pour les additionner et arriver à un résultat collectif sans lisser ni moyenner pour laisser apparaître une forme de diversité des rapports de chacun au territoire.

A partir de là, comment se déroule votre intervention sur l’espace public, comment se traduit-elle concrètement sur le terrain ?

De plusieurs manières différentes.

D’abord, quand j’ai une commande, il y a la question de fixer un territoire donné, sur lequel j’accumule des petites histoires grâce à des rencontres que j’organise avec ces différents habitants ou usagers à qui je pose toujours la même question : "Quels sont les lieux qui comptent pour vous, et pourquoi ?". Souvent, les raisons pour lesquels les gens sont attachés à des lieux sont liées à des histoires, du vécu, des pratiques, des usages. Pour toutes ces choses que je récolte, il y a deux dimensions. Premièrement, il est possible de les spatialiser comme chacune de ces choses est liée à un lieu. Donc si je mets tout ça sur une carte, souvent des coïncidences d’histoires apparaissent.

Il s’agit donc du concept de vos "cartographies narratives" ?

Oui, c’est l’une des idées. La cartographie narrative peut prendre plusieurs formes et celle-là en est une. C’est un processus intermédiaire, pas forcément ce à quoi aboutit mon travail mais en tout cas c’est ce par quoi il passe.

L’idée est donc de prendre conscience de l’apparition de lieux stratégiques sur les territoires qui sont assez rarement les mêmes que ceux d’un urbaniste ou d’un géographe qui vont plutôt s’intéresser aux axes de circulation, aux équipements, etc. Alors que pour les habitants, les lieux importants où de nombreuses histoires différentes coïncident ne sont pas les mêmes.

Photo Thierry Payet © Sothean Nhieim/Drac Île-de-France

Comme aujourd’hui les territoires ne se construisent plus de zéro mais à partir du déjà existant qu’on réhabilite, il me semble important d’aller au-delà des seuls bâtiments et des routes et d’aller à la rencontre des gens qui ont vécu à ces endroits-là, de partir de la manière dont les gens ont construit des manières d’habiter les lieux, de s’approprier l’espace, les murs, les constructions. On peut se servir de ces manières d’habiter le déjà existant pour penser la suite, construire des nouveaux lieux.

Deuxièmement, l’autre dimension : il est possible de mettre en rapport des choses sans les spatialiser. Par exemple, sur un territoire, j’identifie à partir de ses relais (un centre social, une mairie, un centre culturel ou autre) des personnages souvent de communautés différentes qui partagent le même espace et je récolte des manières très différentes de vivre un territoire.

Et comme je disais tout à l’heure, soit je mets ces manières sur une carte, soit je mets en rapport ce que les gens disent sur ces lieux, sans spatialiser. Les représentations que je construis à partir de là, - qui sont quand même des cartographies narratives même si elles ne sont pas spatialisées -, c’est plus l’idée de rendre compte qu’un territoire ce sont des gens parfois très différents qui négocient le même espace. C’est un peu la définition de la ville comme on peut l’observer aujourd’hui. Il existe un frottement entre ces points de vue divergents et ces liens différents au territoire, ce qui inclut un risque d’affecter les gens de manière négative même si cette énergie des villes est également une chance.

Pourriez-vous nous citer un exemple ?

Dans le cadre de la biennale d’art contemporain de Mardin, j’ai passé beaucoup de temps dans le Kurdistan turc, dans cette ancienne ville de la route de la Soie, à 40 km de la Syrie et 70 de l’Irak, au contact de ces communautés très différentes qui ont vécu des choses très compliquées. Certaines d’entre elles ont été massacrées, d’autres ont survécu et aujourd’hui on pourrait voir l’arrivée de Syriens, d’Irakiens, de Yézidis et de gens persécutés comme quelque chose de négatif mais on peut aussi voir que cette ville s’est construite à partir de ça. Mon travail a donc consisté à récolter les histoires de ces différentes communautés et à les mettre en rapport sans spatialisation à proprement parler : sans fonds de carte. Dans le souk de Mardin on a mis du vernis acrylique sur les murs et exposé les témoignages que j’avais recueilli. Le territoire est une sorte de globalité sans relief géographique qui s’exprime surtout par des manières d’habiter très différentes. Et le rapport, le frottement entre ces différentes manières, justement, c’est l’énergie des villes.

Pour conclure, pourriez-vous nous parler de votre résidence-mission à Trappes ?

A Trappes, il faut déjà prendre en compte plusieurs éléments importants, avec déjà la question des relais. J’ai souvent travaillé avec des gens concernés par la mutation de la ville : les habitants mais aussi d’autres acteurs associés à cette transformation : les services des villes (voirie, espaces verts, etc.) mais à Trappes c’est la première fois que je travaille avec l’ensemble de ces services : le système scolaire, péri-scolaire, les centres sociaux, sportifs etc.

La temporalité est également intéressante puisque la résidence dure 3 ans donc la question de l’impact implique déjà une forme de petite transformation de la ville.

Autre chose de spécifique à Trappes, c’est la question du rapport intérieur/extérieur de la cité. A l’extérieur, on stigmatise, on se méfie alors qu’à l’intérieur, le rapport à la ville, au territoire, est extrêmement puissant : la ville polarise.

Trappes accueille beaucoup de communautés différentes, environ 4 ou 5, et les frottements dont je parlais tout à l’heure se font ici en quelques sortes à l’échelle monde, entre ces différentes communautés, et posent la question du vivre ensemble.

Voilà ce qui est intéressant pour moi à Trappes : tout mettre sur le même plan et croiser tous ces aspects.

Propos recueillis par Quitterie Berchon pour la Drac Île-de-France