Cher Jean-Claude Zylberstein,

Votre père a choisi ce pays parce que c’est celui d’Hugo, de Zola et d’Anatole France. Vous avez subi le poids de l’Histoire. Condamné à vivre caché pendant la Seconde guerre mondiale, vous êtes devenu un homme de loi et de lettres, et vous avez fait de votre vie un combat pour la défense des auteurs et des œuvres contre l’oubli ou la pensée unique, contre toutes les atteintes à la liberté d’expression et à la propriété intellectuelle.

De vos lectures précoces, vous avez gardé le goût des idées – c’est le nom de l’une de vos collections aux Belles Lettres - et l’intime conviction que la lecture est un véritable outil d’émancipation et de réussite sociale à la portée de tous. Parce que la Lettre à un partisan de Jean Paulhan, que vous avez bien connu, a changé votre vie en renforçant votre indépendance d’esprit, vous avez fait de la lecture le fondement de votre engagement. Un engagement qui ne vous a jamais quitté, et a profondément marqué votre carrière. Menant de front une carrière d’avocat et d’éditeur, vous avez, tout au long de votre vie, de ce riche parcours, réparé les injustices et rendu justice aux auteurs et aux œuvres indispensables à la diversité de la pensée et à la formation de l’esprit critique.

Jeune étudiant en droit, c’est votre passion pour le jazz et les livres qui vous ouvre les portes du journalisme puis de l’édition. Vous inaugurez au Nouvel Observateur une chronique de romans policiers qui contribue à réhabiliter un genre trop souvent ignoré de la critique. C’est le début de la passion de toute une vie : pour vous, le goût du polar est une maladie que l’on contracte jeune et dont on ne guérit jamais. Je vais vous faire un aveu, sous couvert du secret médical, je souffre moi-même de cette pathologie. Vous avez ainsi permis d’inscrire le roman policier dans notre paysage littéraire et de lui ouvrir les catalogues des maisons d’édition françaises.

Peut-être parce que vous êtes vous-même un collectionneur éclairé qui accumule les disques de jazz et les tirages limités, vous avez développé un esprit de collection qui a contribué à la réussite des fameuses éditions 10/18. Guidé par votre curiosité et votre passion de transmettre, vous avez créé et dirigé un grand nombre de collections pour les plus prestigieuses maisons, et êtes devenu une figure incontournable de l’édition française. Roman policier, mais également littérature étrangère contemporaine ou histoire : peu de genres ont échappé à votre sagacité !

Pour la collection « Domaine étranger », auprès de Christian Bourgois, vous mettez en avant des auteurs peu lus en France et recherchez des œuvres oubliées, épuisées ou devenues introuvables. Grâce à vous, les lecteurs ont découvert ou redécouvert E.M. Forster, Salinger, Graham Greene, Somerset Maugham, Edith Wharton ou Dorothy Parker - des auteurs populaires inscrits dans la grande tradition littéraire du récit, de l’histoire racontée, auxquels vous consacrez deux collections à La découverte, « Culte Fiction », dédiée à leurs œuvres les moins connues, et « Pulp Fiction », consacrée aux auteurs classiques de romans policiers et de science-fiction.

C’est aussi à vous que l’on doit la célèbre collection « Grands détectives » autour de tous ces héros qui ont durablement marqué les imaginaires : le juge Ti, le Père Brown, le rabbin David Small, l’ancien médecin Duca Lamberti ou le Commissaire Beck.

Arrivé, comme François Mauriac, à un âge où les héros de roman ne vous font plus rêver, vous vous tournez vers les héros en chair et en os. Vous avez lancé « Texto », chez Tallandier, pour donner au lecteur le goût de l’Histoire à travers des ouvrages rares, comme Mes jeunes années de Winston Churchill dont vous aimez à souligner l’humour.

Ces collections qui ont fait votre succès sont le fruit d’une même ambition : proposer des œuvres souvent négligées par les éditeurs, mettre en avant des auteurs qui invitent à l'amour de la lecture, défendre une littérature du milieu, pour reprendre un terme cinématographique, de qualité et qui touche le plus grand nombre. J’y suis particulièrement sensible.

Entre la lecture et la publication de ces centaines d’ouvrages, vous avez trouvé le temps de devenir un ténor du barreau. Vous avez défendu la liberté d’expression et les droits de nombreux journalistes, écrivains et artistes : Salman Rushdie, Françoise Sagan mais encore Brel ou Daft Punk. Garant de la propriété intellectuelle, la plus fragile des propriétés, vous n’avez jamais hésité à prendre la plume pour défendre le droit d’auteur ou les vertus du domaine public.

C’est donc à une figure majeure de l’édition française et avocat de renom, passeur et gardien des auteurs et de leurs œuvres, que la République française rend hommage aujourd’hui. Un amoureux des livres qui a consacré sa vie à leur rendre justice et porte haut les valeurs d’une République qui a inscrit la liberté d’écrire au cœur de son texte fondateur.

 

Cher Jean-Claude Zylberstein, au nom du Président de la République, et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Commandeur de l’ordre de la Légion d‘Honneur.