Cher Bono,
Peu d’icônes rock ont su si bien que vous joindre l’acte à la parole.
Peut-être parce que vos mélodies et vos textes sont aussi percutants que vos convictions sont fortes, vous avez su faire entendre votre voix. Vous avez su tous nous mobiliser autour de nobles causes et de justes combats. Et faire comprendre aux jeunes générations que changer le monde est à portée de leur main.
Né d’une mère protestante et d’un père catholique dans le Dublin des années 60, vous grandissez aux prises avec la violence et la colère d’une Irlande du Nord exsangue. « But I won't heed the battle call / It puts my back up against the wall » : résolu à ne pas céder à l’appel de la rue et de la violence,  vous avez toujours dénoncé avec force la gloire illusoire et meurtrière d’une révolution qui pour vous n’était pas celle de tout un peuple. Une gloire endeuillée par un « Bloody Sunday », ce dimanche à feu et à sang que vous chantez dans un titre qui a durablement marqué les esprits, les consciences et les cœurs. 
C’est au hasard d’une petite annonce que vous devenez le vocaliste et leader de l’un des plus grands groupes de l’histoire du rock. Larry Mullen, Dave Evan (The Edge), Adam Clayton et vous  étiez déjà un groupe avant même de savoir jouer. Sous le nom de Feedback, The Hype puis U2, avec Paul McGuinness comme producteur, vous faites voler en éclat le pessimisme et la grisaille d’une société irlandaise meurtrie dans sa chair. Le lyrisme flamboyant des guitares, les envolées épiques et souvent mystiques de votre voix, déchaînent les passions.
Si vous êtes convaincu que la musique peut changer le monde, c’est parce que vous savez qu’elle change les gens. Elle est la source de toutes les émancipations, dites-vous. Le rock, c’est pour vous ce signal d’alarme tonitruant qui nous libère. Un cri dans la nuit qui nous éveille et nous empêche de nous installer trop confortablement dans nos certitudes.
Et, de Boy au succès planétaire de The Joshua Tree, de l’ironique Achtung Baby  au très expérimental Zooropa, de All That You Can’t Live Behind, votre retour aux sources musical, au détonnant No Line on the Horizon, vous allez écrire certaines des plus belles pages du rock. Succès après succès, succès populaires et succès critiques, vous passez inlassablement au crible les indignations de ce monde, l’apartheid notamment dans « Silver and Gold». Vous  donnez une voix au chagrin et à la colère des « Mothers of the Disappeared » en Argentine ou à celle de « Miss Sarajevo ».  Avec « Pride (In the Name of Love) », vous signez, dans les pas de Martin Luther King, un des plus bouleversants hymnes à la paix et à l’amour.

Au-delà des notes, au-delà des mots, c’est toute votre énergie et votre immense popularité que vous engagez dans certains des plus grands combats de notre époque. Ce ne sont pas le philanthropisme ou l’humanitaire qui vous motivent mais le sens de la justice. 
Ardent défenseur des droits de l’homme, porte-voix d’Amnesty International et de la lutte contre le Sida, vous militez aussi en première ligne dans la campagne pour l'annulation de la dette des pays émergents. En 2008, Bertrand Delanoë vous remet le titre de l’homme de la paix joignant sa voix au concert de distinctions qui consacrent votre engagement au service de la paix et des plus pauvres.
Vous avez voulu faire de la lutte contre la pauvreté le premier de vos combats. Vous l’écrivez avec force dans votre préface au célèbre The End of Poverty de Jeffrey Sachs : notre génération doit se donner les moyens du changement, elle a toute les cartes en main. A elle de jouer.
Cet appel à la jeunesse de tous les pays du monde résonne comme une invitation à la plus formidable des révoltes : celle d’une jeunesse qui réalise nos rêves de paix, de justice et d’égalité.  Vous avez porté ce message il y a quelques mois auprès de François Hollande qui vous a reçu à l’Elysée avec Bill Gates pour évoquer la lutte contre la pauvreté, les campagnes de vaccination mais surtout la question de l’éducation.
Cet optimisme à déplacer des montagnes, cette foi en l’homme et en l’avenir ont su gagner durablement le cœur du public. Et faire de vous un modèle d’idéalisme pragmatique et de courage. C’est donc au nom de toute une nation reconnaissante, la France que vous aimez tant et dont vous savez combien la culture est chère à son cœur, une nation toute acquise à votre immense talent et à vos engagements, que je vous adresse ce soir les hommages de la République. Cet Ordre des Arts et des Lettres, il a été créé par Malraux, mon illustre prédécesseur, un immense écrivain, qui voulait que la France assume sa mission : celle de la reconnaissance des talents. Une mission que tous les ministres après lui, et je salue Jack Lang qui nous fait l’amitié d’être parmi nous, ont eu à cœur de faire vivre.
Cher Bono, au nom de la République française, nous vous remettons les insignes de Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres.