Florange, le 14 novembre 2013
Je suis très heureuse d’être ici à Florange parmi vous. La dernière fois que j’ai remis une Légion d’Honneur, ce n’était pas plus tard qu’hier, et c’était à Bob Dylan, donc je me suis dit que finalement, on aurait dû faire venir Bob Dylan ici à la Passerelle, et remettre la Légion d’Honneur en même temps à Bob Dylan et à Pascal, cela aurait eu du sens. La seule difficulté, c’était d’amener Bob Dylan à Florange. Mais je pense qu’on lui aurait fait un bel accueil.
Pascal, tu es né en 1961, enfant de la balle, fils de mineur comme beaucoup d’entre nous. Ton père, on le sait, nous a quittés il y a peu de temps, c’est pourquoi aujourd’hui en cet instant, tu dois penser à lui. Nous pensons tous à ceux qui nous ont précédé, ici dans nos vallées, ceux qui nous ont précédé dans ces métiers si durs que vous exercez, qui nous ont permis d’être là où nous sommes et qui nous ont ouvert des avenirs plein d’espoir parce qu’ils croyaient à l’émancipation des hommes et de femmes par la culture. Il paraît que tu étais un élève, disons, moyen à l’école, pas passionné par l’école, par l’institution scolaire, un peu dissipé même ; je me suis renseigné. Tu as fait ensuite le choix entre passer un CAP d’électricien ou passer un CAP de chaudronnier, et tu as choisi l’électricité.
Très vite, tu t’es dit que la lumière, tu la préférais venant des spots pour éclairer la scène. A seize ans, tu es donc entré au théâtre des Trois vallées comme intermittent pour participer à la recherche d’abord de contrats pour le théâtre, et aussi comme sonorisateur.
Tu as pris en 1988 la tête de la maison de la culture d’Hagondange.  Directeur, programmateur, très vite tu as montré ton talent, ton énergie et ta motivation pour cette maison de la culture, et aussi ton engagement dans la vie publique, parce que pour toi encore, la culture fait partie d’un projet politique, d’un projet d’émancipation des individus et des politiques.
En 2000, suite à un certain nombre de péripéties sur lesquelles nous ne nous étendrons pas, tu as cherché un autre emploi, et c’est là que certains élus, dont le maire Philippe Tarillon, avec une vision et un instinct, une intuition très forte, t’ont recruté pour la Passerelle. Ce fut un nouvel essor pour la Passerelle. Tu as fait venir un grand nombre d’artistes, tu as su travailler aussi avec des établissements, que ce soient des maisons de retraite, des centres sociaux, parce que partout tu partages cet amour des gens, cet amour de ton travail, cet amour de la culture que tu conçois comme un lien entre des individus, qui sont d’ailleurs plus que des individus, qui sont des citoyens, qui deviennent citoyens aussi grâce à la culture, grâce à l’échange au cours de pièces, d’œuvres, de moments de rires ou d’émotions. Tu as toujours gardé au cœur le souci de cette culture populaire que tu fais vivre ici à Florange à la Passerelle.
Tu m’as dit un jour que tu ne voulais en rien renoncer, jamais abandonner cet idéal-là. Tu es apprécié de tous, apprécié du public, de ceux pour qui tu travailles, apprécié aussi des artistes qui sont pour une grande partie d’entre eux devenus tes amis et qui ont témoigné, qui vont témoigner tout à l’heure de ce soutien et de cet hommage auquel ils voulaient aussi participer.
Je sais que Jean-Michel Ribes est sur le chemin d’ailleurs pour venir nous rejoindre.
Tu es un amoureux de la liberté, un amoureux de la liberté qui n’est jamais pour toi synonyme d’individualisme, mais bien synonyme d’une exigence, celle d’une démarche intellectuelle, d’une démarche émotionnelle qui fait que tu ne veux en rien renoncer à tes idéaux, à ton utopie. Tu m’as dit un jour que tu étais peut-être trop angélique pour faire de la politique et que tu avais une vision trop angélique de la politique. Je ne veux ni jouer, ni tricher, et cette intégrité-là, tu la trouves dans le travail, dans l’écriture et dans ta passion pour la sociologie.
Le combat que tu mènes, tu le mènes aussi parce que tu considères que la culture permet de mieux construire, de mieux comprendre le monde, d’agir sur lui, de le changer aussi, c’est un combat contre l’obscurantisme, contre l’intolérance, contre la désespérance aussi qui, parfois, est le premier pas vers les comportements extrêmes.
C’est une résistance, cher Pascal, que ta conception de la culture, elle permet de nous unir, de faire front, de battre la tentation du repli sur soi, de la peur des autres. Ce serait pour nous la pire des défaites finalement, de sombrer, de tomber dans cet extrémisme-là, ce serait finalement le plus sourd moyen de renier l’héritage qui nous a été transmis par ceux qui nous ont précédés, et ceux qui ont travaillé dans ces vallées.
Ton combat, c’est aussi un combat social bien sûr, parce que la culture doit être l’expression libre de tous pour tous, tous les artistes pour tous les publics, pour l’émancipation. L’épanouissement de tout un chacun, c’est travailler jour après jour, pierre après pierre pour construire une société plus juste, pour construire une société plus égalitaire et une société plus libre où chacun puisse se sentir plus libre, parce que malgré les difficultés du quotidien, la culture nous offre, à chacun d’entre nous, des espaces de liberté, au cœur même parfois de la difficulté, des espaces d’émotions que personne ne peut nous prendre. 
Ce combat pour la culture, tu le mènes maintenant à la Passerelle bien sûr, au cœur de la Vallée de la Fensch que chantait notre ami Bernard Lavilliers et qui aurait aimé pouvoir être présent cet après-midi pour te transmettre son amitié. Dans cette région qui nous est chère, tu as fait de la culture l’arme la plus sûre pour ne pas céder à la résignation.
Parce que tu sais aussi à quel point la culture joue un rôle déterminant dans le redressement économique de nos régions, comme le chantier du haut-fourneau d’Uckange que nous avons visité cet après-midi, où le projet qui se dessine vise à créer de l’activité économique autour de ce site mémoire, de ce site de patrimoine industriel, ce site témoin qui est comme un phare finalement de notre histoire industrielle, et peut incarner un renouveau pour cette région, pour cette vallée.
Pascal, c’est aussi un héritier des valeurs de l’éducation populaire qui les a mises en pratique au théâtre des trois vallées bien sûr, qui les a mises en pratique à  Hagondange et ici à la Passerelle. Tu es la preuve vivante de la force de la richesse de ce qu’on appelle l’éducation populaire, autour du théâtre, de la chanson, de l’humour. Tu as créé ici un niveau de paix, de sérénité, de gaité avec des humoristes, avec Guy Bedos, avec Edouard Baer, avec Guy Carlier, de chansons avec Dick Rivers, Alain Souchon, Jane Birkin, Orelsan, Manu Chao. Tous sont passés sur la scène de la Passerelle. Il y a aussi des pièces de théâtre, Marivaux, Molière, des concerts de Beethoven, des projets artistiques qui viennent de théâtres parisiens comme le théâtre du Rond-Point de Jean-Michel Robes, avec qui tu as un lien de confiance et d’amitié extrêmement fort.
Tu sers aussi de relais pour les jeunes artistes émergents, pour leur mettre le pied à l’étrier, parce que ton rôle, ta conception de la culture, c’est aussi celle de la transmission. La diversité de ta programmation témoigne aussi de cette volonté de proposer au public une couleur de programmation tout en étant dans le pluralisme. Jean-Michel  Ribes a décrit cette couleur comme cela : « la Passerelle a un culot créatif et elle est joyeusement audacieuse ». C’est une très belle définition, je crois, de l’esprit qui règne ici. La Passerelle n’est pas seulement une salle de spectacle, c’est vraiment un espace de rencontre, un espace de vie, un espace de citoyenneté, de liens entre les artistes et les spectateurs et les publics, un lieu où la culture a du sens, où la culture crée du sens, crée du lien pour tous, et te rendre ici, à Florange, les hommages de la République à travers cette Légion d’Honneur, que j’ai voulu t’accorder, au nom du Président de la République, c’est saluer à travers toi l’engagement d’un militant de la culture pour tous, de la culture populaire qui n’opprime jamais, avec un renoncement à l’exigence de la qualité artistique. C’est reconnaitre aussi le travail de quelqu’un de fidèle à ses origines, fidèle à ses origines familiales, à ses origines sociales, et qui a su concilier cette fidélité-là avec sa passion pour la culture, pour le spectacle, pour le théâtre, la faire partager aussi bien aux artistes qu’à tous les publics, quelqu’un qui œuvre aussi pour le rayonnement de notre région parce que les artistes viennent à la Passerelle car ils connaissent Pascal, et désormais ils connaissent la Passerelle grâce à ton travail ici depuis treize ans, ils viennent aussi parce qu’ils savent, ils connaissent la qualité de ton travail et de la programmation, et ils savent qu’ils vont rencontrer un public formidable. Tu travailles pour la culture la plus noble, celle qui vise à toucher les cœurs de chacun d’entre nous, celle qui repose sur l’égalité entre les citoyens, l’égalité de tous ceux, quelle que soit leur éducation, leur niveau d’étude, qui sont touchés par des artistes qui viennent ici parce qu’ils ont ce désir de partage.
Tu as toujours mis ton énergie, ton enthousiasme, ta détermination au service des autres. C’est une belle leçon de générosité et d’altruisme, au service aussi d’une résistance, d’un engagement, qui est finalement un engagement politique autant que citoyen, politique même s’il ne s’agit pas d’un engagement politicien, mais d’un engagement au service de la cité pour, là encore, lutter contre les esprits mauvais, contre les bas instincts.
« Vivre, c’est ne pas se résigner » disais Camus. Grâce à ton action, tu portes haut cette non-résignation, cette vitalité, cette richesse de la culture vivante, qui est source de fraternité, de joie, d’égalité et de justice, de dynamisme et de liberté.
Alors, cher Pascal Jaskula, au nom du Président de la République, et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion d’Honneur.