Cher Lucien Attoun,

 

« J’ai seulement envie de raconter bien, un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable (…) n’importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous. » 
Comme B.-M. Koltès, un des nombreux auteurs contemporains que vous avez contribué à révéler, vous avez voulu redonner toute sa place au texte et aux mots par la confrontation de l’écrit et du plateau. Homme de théâtre et de radio, toute votre carrière est animée par la volonté de mettre en lumière les nouvelles écritures et les auteurs contemporains.

 C’est au carrefour des civilisations, au bord de la Méditerranée, que vous grandissez dans une famille qui partage une même passion : celle du théâtre. Un théâtre que votre père a rêvé et conçu comme un lieu d’échange et de partage, de rencontre et de dialogue entre les communautés juives et musulmanes de votre Tunisie natale. 

 Lorsque vous arrivez à Paris, vous décidez, jeune professeur de lettres, de vous consacrer à cette passion familiale. Comédien, régisseur, administrateur, metteur en scène, c’est comme critique dramatique que vous allez rencontrer vos premiers succès. Ce sont vos contributions pour Europe, les Nouvelles Littéraires ou la Quinzaine Littéraire qui vous ouvrent les portes de la radio.

 Séduite par la justesse de vos critiques et votre intérêt pour les nouveaux auteurs, Claire Jordan vous sollicite pour parler du jeune théâtre dans la matinée théâtrale qu’elle anime sur France Culture. C’est le début d’une longue et fructueuse aventure radiophonique. Pour les auditeurs de France Culture, vous avez produit, créé ou collaboré à de nombreuses émissions théâtrales : le Nouveau Répertoire dramatique, la Journée mondiale du théâtre, On commence ou encore Mégaphonie. Autant d’émissions où vous sensibilisez le public au théâtre contemporain et aux nouvelles écritures.  Des nouvelles écritures auxquelles vous décidez de consacrer, chez Stock, une collection au nom évocateur qui annonce une autre de vos contributions majeures au monde du théâtre : le Théâtre Ouvert.

 De France Culture à Avignon, il n’y eut qu’un pas. Littéralement puisque c’est suite à une émission enregistrée ici pour France Culture que vous allez répondre à la fameuse provocation de Jean Vilar. Il vous met au défi de réaliser une ambition qui lui est chère : « faire d’Avignon une véritable rencontre de jeune théâtre ».

 C’est avec votre co-directrice, Micheline, la complice de tous vos projets, que vous développez une aventure collective autour d’un Théâtre d’Essai et de Création pour faire vivre la création contemporaine avec des textes nouveaux portés par des praticiens de talent. Vous y pratiquez la mise en espace, une idée mûrie par votre expérience radiophonique, qui redonne la parole au plateau. Alors que le metteur en scène, qui assume le choix du texte, et les comédiens donnent à entendre un texte contemporain, le public a lui aussi un rôle privilégié. Par son imagination d’abord, sollicitée par la mise en scène minimaliste. Par les inflexions nouvelles qu’il contribue à donner au texte dans le cadre de ce qui peut s’apparenter parfois pour l’auteur à un atelier d’écriture.

 Ponctuelle, itinérante puis permanente au Théâtre d’hiver à Paris, cette aventure pensée autour des auteurs, n’a de cesse d’interroger et de nourrir la création dramatique contemporaine.

L’année de son 40ème anniversaire Théâtre Ouvert devient Centre national des dramaturgies contemporaines pour mieux faire connaître les talents prometteurs au plus grand nombre, notamment les plus jeunes. Les actions de partenariats développées avec les universités et les écoles de comédiens, la politique de d’éducation artistique et culturelle sont de précieux vecteurs de sensibilisation.   

 Tout au long de votre carrière, vous avez mobilisé tout votre talent à donner vie au texte des auteurs parce que vous êtes convaincu que, s’il n’est pas pris en charge par des comédiens ou confronté à l’espace scénique, il n’a pas entièrement réalisé sa vocation.

 Parce que vous êtes le passeur d’une création contemporaine qui a besoin d’espaces et de vitrines, de tribunes et de scènes pour se faire connaître du public. Parce que vous avez fait d’Avignon le haut lieu d’une création ouverte sur les écritures contemporaines, c’est avec beaucoup de joie que je vous rends ici, sur les terres du Festival, les hommages de la République. Vous qui avez comme personne donne vie à l’idéal de Jean Vilar : « Faire pour les gens de mon temps, le théâtre de mon temps ».

 Cher Lucien Attoun, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion d’Honneur.