Chère Lou Doillon,

Enfant prodige, née sous les heureux auspices de la mode, de la musique et du 7ème art dans une famille d’artistes, on a cru tout savoir de vous. Il y a cependant chez vous un mystère, une ultime résistance. Comme Lord Byron, dont vous aimez réciter les vers, on pourrait dire de vous : « elle marche tout en beauté comme la nuit ».

Vous avez reçu de nombreux talents en héritage. Actrice par vocation, vous avez très vite exprimé le désir de tout faire. Vous êtes tout à la fois muse et peintre, égérie de mode et dessinatrice, actrice et musicienne, auteur, compositeur, interprète. Le ministère de la Culture et de la Communication n’en est que plus votre « maison ».

C’est d’abord le cinéma qui vous ouvre les bras. Dès l’âge de 5 ans, Agnès Varda vous fait jouer aux côtés de votre mère et de votre sœur dans Kung Fu Master. C’est ensuite, Jacques Doillon qui vous place, jeune adolescente, sous les projecteurs dans Trop (peu) d’amour. C’est le début d’une belle collaboration : père et fille, de part et d‘autre de la caméra. Avec l’amour du 7ème art, la rigueur et la sobriété de la mise en scène en partage. Une entente parfaite qui nous a offert Carrément à l’ouest en 2001 et le bouleversant Un enfant de toi l’an dernier.

 

Dans Mauvaises fréquentations de Jean Pierre Améris mais aussi avec Nana d’Edouard Molinaro, Blanche de Bernie Bonvoisin ou Gigola de Laure Charpentier, vous jouez des personnages très singuliers : des forces de la nature légèrement fantasques, rebelles et pleines d’audace.

Du grand écran à la scène de théâtre, en passant par le petit écran, c’est toujours pour cette présence si incarnée que l’on vous remarque. Pour la justesse de votre jeu,  pour votre voix au timbre unique. Comme dans Image où, passeuse de mots, vous donnez souffle et sens au texte de Beckett. Comme pour Lettres Intimes, où vous vous plaisez à faire la lumière sur la part d’ombre qui habite les héros de nos livres d’histoire ou nos plus grands poètes. La faille, l’imperfection, la vulnérabilité. Autant d’aspérités qui vous intriguent et vous émeuvent. Et auxquelles votre voix donne vie.

 

Alors que la mode et le cinéma vous font connaître du public, c’est la musique, longtemps votre jardin secret, qui vous consacre. Pleine de grâce, tout en profondeur et gravité, mélancolique et sombre, alerte et joueuse, elle lève un peu le mystère de l’artiste que vous êtes. Elle vous révèle et elle vous vaut la reconnaissance de vos pairs. Votre album Places, servi par le travail d’orfèvre d’Etienne Daho, est récompensé aux dernières Victoires de la musique.

Vos textes et vos mélodies vont droit au cœur. Touchants de simplicité et vibrants d’authenticité ils sont articulés dans une langue intime. Ce langage de l’âme où le velours de votre voix épouse la douceur des rythmes pour d’envoûtantes confessions ou des ballades aux accents du grand ouest.

Les critiques se sont enthousiasmés de la force et de la profondeur de votre voix qui dit les sentiments à fleur de peau. Comme la Lou d’Apollinaire dont vous avez hérité le prénom, vous êtes, chère Lou Doillon, un astre singulier qui fascine : « cette étoile mystique /Dont la couleur/Est de [vos] yeux la couleur ambiguë ».

Parce que l’élégance naturelle et la richesse de votre univers, votre voix unique, votre sensibilité musicale et votre plume toujours sur le fil, peignent notre scène musicale et artistique française d’accents singuliers et précieux, c’est avec un plaisir immense que je vous adresse ce soir les hommages de la République.

Chère Lou Doillon, au nom de la République française, nous vous faisons Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres.

Cher Giorgio Bianchi,

Vous êtes né dans la belle cité de Gênes. Le premier port de l'Italie, au riche patrimoine architectural. Berceau, depuis la Renaissance, des plus grands architectes,  de Leone Battista Alberti à Renzo Piano.

Diplômé de la Faculté d’architecture de Gênes, vous vous installez à Milan et faites vos premières armes auprès d'Enrico Bona, qui fut votre professeur, et d'Angelo Mangiarotti, éminent maître d'œuvre en architecture industrielle. Cette riche expérience confortera votre goût du travail en équipe.

Mais vous ne restez pas longtemps loin de la ville qui vous a vu naître. En 1985, la prestigieuse agence Renzo Piano vous sollicite à l'occasion d'un concours pour la construction du nouveau marché de Bolzaneto dans la banlieue de Gênes.

Cette première collaboration marque le début d’une fructueuse association. Vous contribuerez aux plus grands chantiers de l’époque : la réhabilitation du vieux port de Gênes, la restauration de la ville antique de Rhodes dans le cadre d'un programme de l'UNESCO, la réalisation du Pavillon italien pour l’exposition universelle à Gênes en 1992. Mais aussi le plan de réaménagement de la ville de Matera, dont Carlo Levi décrit les célèbres habitats troglodytiques dans «  Le Christ s'est arrêté à Eboli  ».

Votre carrière prend une nouvelle dimension lorsqu’en 1994 Renzo Piano vous demande de rejoindre son agence de Paris. L’enjeu est historique. Il s’agit de la rénovation de la Potsdamer Platz à Berlin après la chute du Mur.

De nouveaux chantiers vous attendent partout dans le monde. En France d’abord, avec le réaménagement du Centre Pompidou, que vous mènerez à bien au grand bénéfice du public à l'occasion de sa réouverture en l'an 2000. Une exposition à Renzo Piano sera d’ailleurs consacrée à cette occasion. 

C’est ensuite l’aventure américaine qui s'offre à vous. Vous démontrez une fois encore votre talent avec la Morgan Library (2006) et le siège du New York Times (2007). Et vous ajoutez ainsi au ciel new yorkais, deux bâtiments uniques : d'une part la bibliothèque, structure de verre et d'acier, presque invisible car incrustée dans une cavité creusée sous Manhattan ; de l’autre la tour du grand quotidien,  gratte-ciel «au visage humain», dont la présence légère et vibrante s'adapte aux saisons et exprime une nouvelle relation avec l'environnement urbain.

Si l’on vous sollicite pour la rénovation d’un prestigieux grand magasin à Londres, vous vous consacrez aussi à des projets qui portent la culture au plus près de ceux qui en ont le plus besoin.  Vous travaillez ainsi à la réalisation du Centre Culturel de la Fondation Stavros Niarchos, à Athènes. Et vous devenez le bras armé de l’ambition de cette organisation philanthropique : contribuer directement au redressement économique de la Grèce grâce à la construction d’un centre culturel. Le centre une fois achevé réunira la Bibliothèque nationale, l'Opéra national ainsi qu'un parc de dix-sept hectares et sera légué à l'Etat grec.

C’est pour votre carrière remarquable, pour cette vision architecturale singulière que vous portez à travers le monde, que la France, vous rend hommage aujourd’hui. Elle rend aussi hommage au citoyen français que vous êtes devenu en 2011. 

Cher Giorgio Bianchi, au nom de la République française, nous vous faisons chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres.

Chère Charlotte Valandrey,

Plus de 10 ans après avoir joué Nadia, l’adolescente révoltée de Rouge Baiser,  vous êtes Jessica dans une mise en scène de Jean-Pierre Dravel, l’héroïne des Mains sales, la figure féminine la plus forte jamais imaginée par Jean-Paul Sartre. Passant ainsi de la jeune militante à la femme de cœur engagée. Une femme qui vit d’amour et de courage au péril de sa vie. Une femme à votre image.

Le rôle que vous confie Véra Belmont à tout juste 15 ans vous révèle aux yeux de tous. Débordante de vie et d’audace, comme l’héroïne que vous incarnez à l’écran. Vous connaissez alors le succès dans toute sa fulgurance. Vous êtes nominée pour le César du Meilleur espoir féminin en 1986. Et votre prestation bouleversante de justesse vous vaut un Ours d’argent au festival de Berlin la même année.

L’histoire nous la connaissons tous. En plein cœur de cette fureur de vivre et du tourbillon du succès, la vie dans ce qu’elle a de plus dramatique vous rattrape. Vous découvrez votre séropositivité à 18 ans à peine. Vous continuez à tourner envers et contre tout. On vous voit au cinéma, à la télévision, au théâtre. Sans se douter du drame qui se joue dans votre vie.

Vous jouez avec Richard Berry et Claude Brasseur dans Taxi Boy d’Alain Page. Vous retrouvez ce dernier quelques années plus tard pour incarner la fille du très populaire Commissaire Cordier. Ce rôle que vous tenez pendant près de 10 ans vous donne une place toute particulière dans le cœur du public et sur nos écrans.

Vous tournez ensuite dans une adaptation libre d’un roman de Virginia Woolf sous la direction de Sally Potter. Puis vous êtes Colette dans le film que Gérard Mordillat consacre à Antonin Artaud, continuant ainsi une fructueuse collaboration avec celui qui vous avait déjà fait tourner dans deux de ses films. Après la littérature, c’est l’Histoire qui semble alors donner le ton de votre carrière. On vous découvre dans Napoléon, d’Yves Simeneau, qui vous avait déjà sollicitée pour Les Fous de Bassan.  Puis dans la fiction historique de Robin Davis sur la marquise de Pompadour.

Vous vous tournez ensuite vers le théâtre sous la direction de Bernard Murat puis de Dominique Coubes pour Le siècle sera féminin ou ne sera pas.  Un titre prémonitoire, peut-être.

Le public aime vous voir à l’écran et vous n’hésitez pas à le surprendre pour mieux gagner son cœur. En vous lançant par exemple cette année dans l’aventure d’une émission musicale à succès.

Votre popularité et l’immense tendresse du public à votre égard est due à votre immense courage. Vous avez brisé le silence, avec pudeur, élégance et détermination, comme peu avant vous ont osé le faire. Vous avez refusé de vous taire au risque de ne plus tourner. Parce que vous êtes une femme généreuse et engagée qui ne triche pas. Qui ne sait pas tricher, peut-être. Votre présence sur nos écrans et sur scène est le plus beau des témoignages. Elle est résistance. Une résistance qui n’est pas seulement individuelle mais qui est celle de notre société entière qui se mobilise grâce à des gens comme vous dans la lutte contre cette terrible maladie. Trente ans après la découverte du virus du sida, votre carrière est un formidable message d’espoir. Une victoire sur toutes les discriminations.

Vous dites « chercher l’air pour mieux vivre ». Votre air c’est le jeu mais c’est surtout l’écriture depuis la publication de votre premier ouvrage en 2005. Ecrire vous a sauvé la vie, dites-vous. C’est le cas de beaucoup d’écrivains. Mais c’est particulièrement vrai pour vous. D’autant qu’en écrivant vous avez sauvé la vie de beaucoup d’autres qui se sont reconnus dans votre regard, dans votre combat. Dans L’Amour dans le sang, puis De Cœur inconnu, vous offrez une bouleversante leçon de vie et de courage. N’oublie pas de m’aimer, votre dernier livre, est un véritable cœur à cœur avec le lecteur, à qui vous dévoilez les secrets du mieux vivre et du vivre heureux avec un optimisme à toute épreuve.

Parce que vous êtes cette actrice combative et combattante qui a su incarner des personnages de tête et de cœur, parce que vous avez eu l’immense courage de prendre la plume pour raconter votre combat, vos peines et vos joies, parce que vous êtes de ceux qui font reculer le sida, vous avez une place toute particulière dans le cœur du public français. Et c’est en son nom que je vous adresse ce soir les hommages de la République. 

 

Chère Charlotte Valandrey, au nom de la République française, nous vous faisons Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres.