Paris, le 15 octobre 2013,

Cher Jean Lacouture,

Il y a, dites-vous, dans l’écriture, une densité qui devient vite accusatoire. « Écrire c’est crier ». Écrire c’est votre métier d’homme, pour décrire, défendre et dénoncer. C’est l’engagement de toute une vie placée sous le signe de ce cri qui relaie ceux des femmes et des hommes qui ont fait de leur liberté un combat. Un cri qui a permis à toute une génération politique de garder toujours les yeux ouverts.

Enfant du siècle, vous êtes né en terre de lettres, de combats et d’idées, à Bordeaux, berceau des Essais et de l’Esprit des lois. Une Aquitaine dont vous vantez, de Montaigne à Montesquieu, sans oublier Mauriac, « la persistante rumeur de mots, de choses dites, lues ou déclamées ». Une Aquitaine dont vous aimez tant le « bruit des feuilles», promesse d’une vendange de liberté. Une
Aquitaine, haut-lieu de l’Ovalie, où vous découvrez le rugby, ce « jeu de voyous pratiqué par des gentlemen », pour lequel vous vous passionnez car il est selon vous la plus éclatante, la plus belle et la plus noble manifestation de l’esprit humain de compétition.

Votre métier, c’est le monde. Votre terrain d’exploration, les grands combats de notre siècle.

De l’Indochine à l’Algérie, de la Résistance à la Libération, du Maroc à l’Égypte, de la Vème République de De Gaulle à celle de François Mitterrand, de Blum à Carmen, vous êtes le témoin de ces moments fondateurs où les peuples ont décidé d’écrire eux-mêmes leur histoire. D’une époque où dans les rédactions de Combat et du Monde, faire du journalisme, c’était faire de la politique.

Leclerc et Hô Chi Minh vous ont fait historiographe, comme Racine l’était de Louis XIV. Les res gentae divi augisti ne nécessitent pas l’objectivité. D’ailleurs vous la rejetez. Vous aimez l’amour et vous aimez donc tomber amoureux de vos sujets. Ce que vous refusez, c’est que l’objectivité refusée vous vaille d’être accusé de malhonnêteté.

Fermement investi du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et intimement convaincu que la colonisation n’est « ni convenable ni supportable », qu’elle est à rebours de la vision que vous vous faites du monde au lendemain de la Libération,
vous devenez la plume de la décolonisation. Le John Reed des peuples et de ses héros dans leur combat pour la liberté.

Votre engagement est politique, de gauche, pour la gauche et pour nourrir la gauche.

Ces valeurs et ces convictions resteront les vôtres tout au long de votre carrière, de la dénonciation de l’impérialisme américain des années 70 au soutien de François Mitterrand et de la gauche au pouvoir. Elles donnent à votre plume une force et une portée qui ont marqué durablement les esprits. Dans les pages de Combat, du Monde et de France Soir puis pour le Nouvel Observateur et l’Histoire, vous revendiquez un journalisme de prise de position et d’intervention. C’est toujours par accident, dites-vous, que vous devenez journaliste. Dans les pas du Général Leclerc, vous mettez votre plume au service de votre engagement. Journaliste militaire puis, au nom de la paix, pour le Paris-Saigon, alors organe de négociation, vous trouvez votre voix. En Indochine, l’exercice du journalisme vous engage et vous comprenez qu’ « écrire c’est s’affirmer, voire protester. »

Vous dites que le journalisme a changé. Il lui manque un temps de suspens.

Votre journalisme, qui a inspiré tant d’hommes et de femmes après vous, ne se contente pas de « constater que le monde va mal, qu’il fait mal », il est porté par une espérance, un projet. Il a permis à toute une génération, et encore aujourd’hui, de mieux comprendre les enjeux du monde et d’avancer, de s’élever au nom de ses principes et de ses convictions.

Vous préférez écrire sur les personnages vivants, pour vous heurter à leur génie, pour qu’il vous emporte de sa flamme, des biographies d’admiration, engagées et personnelles.

Vous qui avez « admiré de Gaulle, aimé Pierre Mendès France et fait si grand cas de François Mitterrand », votre héros et celui de tout un peuple qui se reconnaît dans les pages que vous lui consacrez, avez voulu partager avec le plus grand nombre, votre passion pour les femmes et les hommes illustres de notre temps. Mêlant le charme du récit et le goût des idées, le familier et les plus beaux faits d’armes, vos biographies ont su rendre justice à ceux qui soulèvent le monstrueux poids du monde et de son inertie. De Mendès France qui toujours voulait dire la vérité à la traversée du mal de Germaine Tillon, mais aussi Kennedy, De Gaulle, Léon Blum ou François Mitterrand, vous rendez hommage à ces héros qui ont fait l’Histoire. Biographe des grands hommes, historien de la décolonisation mais aussi des Jésuites et de Champollion, vous êtes de ceux qui brisent les silences de
l’Histoire en la décryptant.

« J’ai sans doute été trop impulsif, très amoureux de mes sujets », confiez-vous à l’aube du siècle nouveau. Nul le peut vous en faire reproche. Cet engagement de l’esprit et du coeur, cette « impatience de l’Histoire » dont vous êtes le témoin et l’interprète, sont, comme chez Montaigne, le signe d’une vie de l'esprit qui s'abreuve à la vie. « Mon métier et mon art, c’est de vivre », disait cet autre Bordelais célèbre auquel vous consacrez une des biographies les plus personnelles et universelles que l’on connaisse : le magnifique Montaigne à cheval.

Votre vie a toujours été marquée par les rencontres. Celles qui ont donné sens à vos engagements et à votre carrière et que vous évoquez dans Une vie de rencontres. Celles, décisives, avec ceux qui marquèrent durablement votre vie, par leur constance et leur fidélité à vos côtés. Je pense à l’amitié qui vous lie à Jean Daniel, le complice de toujours. Celui que vous admirez pour cette « certaine idée du journalisme » qu’il défend avec talent. Et à qui vous réservez un magnifique chapitre dans l’ouvrage que vous consacrez aux plus grands journalistes de l’Histoire.

Je pense surtout à l’amour indéfectible de votre épouse, Simone, celle qui était votre « amiral » et vous donnait la force et l’inspiration de vous mettre à la table de travail. Celle avec qui vous avez partagé, pendant 63 années de mariage, une vie d’écriture, de reportage, de combats et de convictions. C’est à quatre mains que vous explorez le monde arabe et l’Égypte, au lendemain de la décolonisation. Ce soir, c’est aussi à elle que nous rendons hommage.

« Ne pas raconter sa vie telle qu’on l’a vécue, mais la vivre telle qu’on la racontera ». Ces mots que vous aimez dire traduisent la force de vos engagements, ce refus du compromis, qui animent toutes vos actions.

Contempteur de la Vème République, vous en êtes devenu l’exégète. Vous avez constitué, depuis son père fondateur, De Gaulle, la légende de ceux pour qui vous écrivez, non comme un témoignage raconté mais comme un nouvel acte posé dans leurs parcours, un édifice, une légende au sens de ce qui doit être lu.

Pour cette vie à l’image d’un siècle et de ses héros, pour cette vie aux pages si nombreuses et riches de cette matière merveilleusement vaine, diverse et ondoyante qu’est l’homme, noircies par des mots qui vous viennent toujours avec la même légèreté, la même justesse et une passion égale, c’est un très grand honneur pour moi de vous rendre aujourd’hui les hommages de la République. Avec moi, c’est le peuple immense de ceux qui vous aiment, ceux que vous avez guidés à travers les beaux combats du siècle, les méandres et les soubresauts de l’Histoire, qui vous exprime aujourd’hui son éternelle reconnaissance.

Cher Jean Lacouture, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous élevons à la dignité de Grand Officier de l'ordre national de la Légion d’honneur.

Cher Guillaume Gallienne,

« Sa parole donnait la vie comme par enchantement aux choses les plus étranges ». Les mots de Lisbeth au sujet du bouffon Saint-Jean, dans le Fantasio de Musset, semblent écrits pour vous, pour votre tonalité si unique qui fait surgir dans nos imaginations les scènes les plus émouvantes, tour à tour graves, loufoques, vives ou burlesques.

Dans la mise en scène de Denis Podalydès, vous incarnez avec superbe le très ridicule Prince de Mantoue. D’une certaine manière, cette pièce est une belle et subtile mise-en-abîme du jeu qui sonne comme un formidable écho à votre vocation théâtrale : « Je pensais, dites-vous, faire [du théâtre] pour ne pas être moi, et ce fut le contraire. Cela m’a aidé à être moi. »

C’est par le jeu et le théâtre que vous apprivoisez cette voix si singulière qui a fait depuis votre succès. Une voix dont vous n’hésitez pas à dévoiler toutes les fragilités et les blessures dans votre pièce Les garçons et Guillaume, à table, créée au Théâtre de l’Ouest Parisien, bouleversante d’humour et de tendresse. La plasticité de votre voix vous permet de tout jouer sur les planches de la Comédie-Française : Marivaux, Feydeau, Molière mais aussi Shakespeare, Tchekhov ou Euripide.

Sociétaire de la Comédie–Française depuis 2005, vous êtes très attaché à cette institution et à sa troupe remarquable, mais vous savez aussi aller à la rencontre du public, et le surprendre, hors du Français. A l’Opéra de Paris, où vous écrivez l’argument de Caligula, le ballet de votre ami Nicolas Le Riche, ou à Tokyo, où vous mettez en scène Huis Clos de Jean-Paul Sartre. Amoureux fou de la danse, vous signez aussi l’adaptation des Illusions perdues de Balzac pour le ballet du Bolchoï.

« Quel métier délicieux que celui de bouffon ! » s’exclame Fantasio. Comme pour mieux donner raison à Musset, votre univers, c’est le comique dans toute sa gamme et dans toutes ses nuances, y compris dans ce qui le rapproche le plus de
la tragédie.

Pour la télévision, vous excellez dans la parodie avec les Bonus de Guillaume. Pour le cinéma, vous tournez avec Sophia Coppola pour Marie-Antoinette, avec Danièle Thompson pour Fauteuils d’orchestre, avec Jean-Michel Ribes pour Musée-haut, musée-bas. Dans Asterix et Obélix : Au service de Sa Majesté de Laurent Tirard, vous êtes Jolitorax, le désopilant émissaire britannique.

L’adaptation au cinéma de votre pièce Les garçons et Guillaume, à table, plébiscitée à la Quinzaine des réalisateurs lors du dernier festival de Cannes ainsi qu’au festival d’Angoulême, est très attendue du grand public, qui pourra également bientôt admirer votre interprétation de Pierre Bergé dans le film que Jalil Lespert consacre à Yves Saint Laurent. Vous y partagez l’affiche avec votre camarade de troupe, Pierre Niney, qui incarne le couturier de génie.

Vous aimez dire que le texte est premier. Cet amour du texte, vous avez voulu le partager avec le plus grand nombre sur les ondes de France Inter notamment. C’est aussi votre goût du service public que nous distinguons ce soir. Vous conviez les auditeurs à la lecture de certaines des plus belles pages de la littérature, de La Bruyère à Dos Passos, des Journaux d’Anaïs Nin aux Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes. Une véritable mission de service public que vous remplissez aussi auprès des plus jeunes, en tant que parrain des Petits champions de la lecture, aux côtés de Daniel Pennac.

Champion des mots et de l’humour, du théâtre et du cinéma, vous contribuez au rayonnement de la langue française auprès d’un large public, de la scène à l’écran, du poste de radio à celui de télévision. Pour cette singularité qui vous distingue, pour votre liberté artistique qui nous ouvre les portes de l’imaginaire de votre enfance, pour votre sensibilité à laquelle nous sommes très attachés, pour ces larmes de rire, pour votre immense talent, vous avez ce soir les hommages de la République.

Cher Guillaume Gallienne, au nom de la République française, nous vous faisons Officier de l’ordre des Arts et des Lettres.