Paris, le 16 octobre 2013,

Cher Ethan et Joel Coen,

« Ils vivent comme si la vie était une vaste plaisanterie » écrivait William Faulkner de ces gens qui passent leur vie à attendre que les choses leur arrivent.

Vous filmez la vie comme si elle était une vaste plaisanterie, avec un sens burlesque parfois tragique et pétris de culture américaine.

Il y a du Faulkner en vous, cher Ethan et Joel Coen. Il y a dans votre univers, comme dans celui du romancier du sud qui vous a tant inspirés, un mélange de situations décalées et de sordide, de légèreté et de sinistre pesanteur, d’absurde et d’humour grinçant.

Votre univers s’écrit autour d’une galerie de personnages plus encore qu’à travers une dramaturgie, des personnages que l’on garde en mémoire longtemps après avoir vu vos films, des personnages plus dysfonctionnels les uns que les autres, des lâches, des petits escrocs ou des bons-à-rien, que nous aimons tous passionnément, qui emportent tous sans exception la sympathie et l’affection du spectateur.

Permettez-moi d’en citer quelques-uns tant ils incarnent votre cinéma : H.I interprété par Nicolas Cage dans Arizona Junior, avec ses chemises à fleurs, son sourire de travers et ses séjours réguliers et intermittents derrière les barreaux ; le ventre rond de la grossesse de l’inoubliable Frances McDormand dans « Fargo » ; l’uniforme de George Clooney dans « O’ brother »; le regard de Javier Bardem dans « No country for old men », avec l’inoubliable Shérif vieillissant et désabusé incarné par Tommy Lee Jones, mais surtout le Dude, ou le Duc en français, dans le « Big Lebowski » magnifiquement interprété par Jeff Bridges. Jeffrey Lebowski, le Duc, est devenu, comme le film, un véritable phénomène culturel et de société, avec son pyjama à fleurs et les white russians qu’il enchaîne entre deux parties de bowling.

Pour citer les toutes premières minutes du Big Lebowski, qui donnent la clef de cette galerie de personnages plus attachants les uns que les autres : « de temps en temps y a un homme… Je dirais pas un héros, d’ailleurs c'est quoi un héros ? Mais de temps en temps y a un homme qui, et c'est du Duc que je parle là, […] qui est exactement à sa place, qui colle parfaitement dans le tableau ».

De vos working class heroes vous dites, sur les pas de Montgomery Cliff, qu’ils ont « le don d’être passifs sans disparaître ». Des héros si vrais et si émouvants que l’on se demande souvent s’ils sont proches de vous, s’ils collent dans votre tableau personnels et s’ils vous ressemblent ?

Vous filmez l’Amérique comme personne, avec passion, et c’est ce qui fait la marque de vos films. Vous filmez ses paysages et ses accents, de votre Minnesota natal dans « A serious man », au Sud ségrégationniste de « O’Brother », de l’impitoyable Hollywood de Barton Fink au Texas, ses plaines désertes et sa violence rentrée dans « No country for old men » et ses réserves indiennes dans « True Grit ».
Vous filmez aussi l’héritage littéraire de cette Amérique aux paysages et aux accents contrastée : la littérature du sud de Flannery O’Connor et son goût pour le grotesque et le bizarre avec ses freaks ployant sous le poids de l’histoire, les romans noirs de Raymond Chandler ou de James Cain dans « Sang pour sang » ou « The Barber : l’homme qui n’était pas là ».

Votre attachement pour ce patrimoine américain dont vous faites partie, comme monuments du cinéma américain, et dont vous vous emparez avec humour et curiosité, se manifeste aussi par l’importance de la musique dans vos films notamment dans « Inside Llewyn Davis », Grand prix du Festival de Cannes 2013, retraçant la vie d’un musicien folk dans Greenwich Village, que le public français découvrira bientôt sur nos écrans.

Ce qui frappe ainsi surtout dans vos films, c’est votre écriture si singulière, ainsi que ce lien que vous montrez entre les personnages et la terre dont ils sont issus, mais aussi ce langage, porté par les accents de l’Amérique et une très grande attention au détail : un chapeau qui s'envole pour « Miller's Crossing », une vieille machine à écrire et du papier peint de John Turturro qui se décolle dans « Barton Fink », le hula hoop de Tim Robbins dans « Le Grand Saut » ou encore la gargouille de « Ladykillers » avec Tom Hanks.

On reconnaît immédiatement un film des Frères Coen aux thèmes que vous abordez, aux caractéristiques de vos personnages, à cette manière de construire votre image qui forme la pâte de votre écriture cinématographique. La critique et le public ne s’y trompent pas : votre oeuvre est couronnée de quatre oscars et plébiscitée au Festival de Cannes par une palme d’or en 1991, un Grand Prix, et trois prix de la mise en scène. Cela fait beaucoup pour une carrière de 30 ans. 30 ans que vos films rencontrent un immense succès et que la France réserve un accueil triomphal à chacune de vos nouvelles propositions.

Flaubert disait à propos du style d’une oeuvre qu’il était autant sous les mots que dans les mots, que c’était autant l’âme que la chair d’une oeuvre. L’âme de votre cinéma, c’est cet univers qui est le vôtre pétri de culture populaire et d’ironie mordante à l’égard d’un rêve américain dont vous montrez la grise mais hilarante réalité.

Après le magnifique court-métrage que vous consacrez à notre pays, sur le quai des Tuileries, dans « Paris je t’aime », c’est au tour de la France de vous rendre hommage. En ce moment-même une rétrospective permet au public français de redécouvrir tous vos chefs-d’oeuvre et de vous entendre ce soir lors d’un dialogue à La Cinémathèque française. Vous allez également, dans quelques minutes, à la rencontre du public parisien présenter votre dernier film.

Ce soir, c’est la République des Arts et des Lettres qui vous adresse toute sa reconnaissance pour votre oeuvre qui, depuis 30 ans, nous fait goûter à l’humour noir et à la tendre folie, à l’absurde agitation et aux réalités grinçantes, de cette histoire de bruit et de fureur qu’est la vie à l’écran.

Chers Ethan et Joel Coen, au nom de la République française, nous vous remettons les insignes de Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres.