Chère Françoise Nyssen,

Femme de tête et de cœur, vous avez placé votre engagement au service de la culture sous le signe de la détermination et de la légèreté, de la gaieté et de la rigueur, de la grâce et de l’autorité. Mais cette autorité n'est pas, chez vous, la volonté d'imposer un pouvoir, ni même un nom, elle est simplement volonté de porter et de promouvoir une passion. Celle de la littérature, des textes, des livres, de tous les livres et bien sûr, des vôtres. Ces si beaux livres d'Actes Sud que l’on reconnaît au premier regard grâce à l’élégance de leur format, la beauté du papier ivoire, les couleurs si profondes de leur couverture.

Vous avez la passion des livres, mais surtout de leurs créateurs, de leurs artistes : les auteurs. Ces auteurs que vous accompagnez, que vous défendez et que vous décidez de publier en assumant pleinement votre métier d’éditeur, c’est-à-dire en prenant souvent tous les risques. Auteurs qui deviennent aussi souvent des amis. La célébrité actuelle et justifiée de beaucoup d'entre eux ne doit pas faire oublier les tout premiers moments où, à la lecture de leur premier manuscrit, vous vous engagez à leurs côtés. Qu'ils soient étrangers ou français, ils ont – et c'est cela qui vous attire en eux – un univers, un imaginaire, un style singuliers, une manière originale d'aborder le récit, une sensibilité particulière et authentique.

Ils vous ressemblent au fond. Ils ne dépendent pas de l'air du temps, sont très loin des modes et pourtant ils sont résolument modernes. Parce qu’ils expriment et traduisent à leur manière les courants les plus profonds de l'époque. Ces auteurs, vous savez les entourer, les guider, vous les accompagnez de livre en livre, de publication en publication. Tous sont fiers, aujourd'hui, d'être publiés par vous, par Actes Sud, car ces éditions sont une preuve de qualité et d'élégance intellectuelle, un gage de liberté. Ils ont désormais, pour reprendre le titre d'une très belle collection que dirigeait votre père, et qui reste un modèle d'accueil et de cosmopolitisme littéraire « un endroit où aller ». Les prix Goncourt de Laurent Gaudé et de Jérôme Ferrari sont venus, avec une reconnaissance et un succès

unanimes, consacrer une histoire de fidélité réciproque, de confiance totale entre les auteurs et vous.

Cette maison, Actes Sud, vous avez su la diversifier avec de magnifiques départements. Vous l’avez élargie grâce par exemple à l'intégration des éditions du Rouergue et celle, plus récente, des éditions Payot - Rivages. Cette maison, vous avez voulu l’inscrire au plus près du territoire, en région PACA, autour des grands évènements locaux, les Rencontres internationales de la Photographie d’Arles notamment.

Depuis sa naissance en 1977, Actes Sud est une maison dont on admire autant le succès que l’esprit. Cet esprit de quoi est-il fait? D'une famille, d'un lieu, d'une indépendance, d’une identité et donc de convictions. D'une famille, d’abord, au sens propre du terme, non seulement avec votre père, le fondateur qui vous a légué son esprit de pionnier, sa vision des lettres et sa sagesse. Mais aussi avec vos proches et tous ceux qui vous ont rejoint pour bâtir avec vous le succès d’Actes Sud.

Cet esprit est aussi celui d'un lieu. Le Méjan, au centre d'Arles, est devenu emblématique. Il incarne le cœur de la culture et de la vie dans la cité. Il a votre âme. Vous y vivez, parce qu'il n'y a pas pour vous de séparation entre le travail et la vie, la passion de la littérature et celle des êtres.

Cet esprit si particulier d'Actes Sud est fait surtout d'une indépendance. Vous êtes, sur ce point, déterminée, et vous avez raison. Vous manifestez sans cesse la volonté de maintenir pour toujours cette liberté et d'accompagner la création partout, face à la tentation de nivellement et d'affadissement, face aux empires du négoce soi-disant culturel. C'est l'amour de la littérature, et lui seul, qui vous porte. Vous défendez en France et de par le monde, avec d’autres éditeurs de qualité et engagés, la diversité éditoriale et la bibliodiversité. L’indépendance donc. Et aussi la solidarité, par exemple quand vous décidez, répondant au souhait de Véronique Tadjo, de céder vos droits à des éditeurs africains pour que L’Ombre d’Imana soit édité, imprimé et diffusé dans différents pays africains à des prix accessibles aux populations locales.

Chère Françoise Nyssen, parce que vous engagez toute votre énergie dans ces combats au nom de la littérature. Parce que vous incarnez à travers votre maison d’édition la richesse et la diversité du paysage éditorial français, c’est avec une grande joie que je vous adresse aujourd’hui les hommages de la République.

Chère Françoise Nyssen, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Officier de la Légion d’Honneur.