Monsieur le Préfet de la région Midi-Pyrénées,
Madame la préfète du Tarn,
Monsieur le directeur adjoint de la direction générale des patrimoines,
Madame la directrice chargée des musées de France,
Monsieur le directeur chargé des archives de France,
Monsieur le directeur régional des affaires culturelles,
Monsieur le président de la région Midi-Pyrénées,
Monsieur le président du conseil général du Tarn,
Monsieur le maire d’Albi,
Madame la directrice du musée Toulouse-Lautrec,
Mesdames, Messieurs,

En visitant il y a quelques minutes le musée Toulouse-Lautrec sous la
conduite de Madame Danièle Devynck, sa directrice, me revenaient en
mémoire ces mots de Georges Seurat : « L’art, c’est l’Harmonie.

L’Harmonie, c’est l’analogie des contraires ». Cette phrase d’un autre
peintre de génie de la fin du XIXe siècle me paraît s’appliquer tant à
l’oeuvre de Lautrec qu’à sa présentation dans l’écrin du palais de la Berbie.

C’est bien, en effet, dans ce contraste des lieux, depuis les salons nobles
de l’enfance jusqu’aux maisons closes de Montmartre, des personnages,
depuis l’entourage aristocratique jusqu’à Bruant, Yvette Guilbert ou La
Goulue et des techniques, depuis la peinture à l’huile jusqu’à la
lithographie, que l’oeuvre de Lautrec construit sa cohérence. Cette
cohérence, c’est celle d’une esthétique nouvelle, libérée des interdits de la
respectabilité, qui, par l’audace des jeux de couleurs et de la composition,
saisit la beauté dans le visage d’une comtesse comme dans le
déhanchement d’une chanteuse de cabaret.

Cette harmonie née de l’analogie des contraires se dégage aussi de la
présentation de l’oeuvre de Lautrec dans le Palais de la Berbie. Il a fallu de
l’audace pour installer, dès 1922, dans ce palais épiscopal du XIIIe siècle
devenu propriété du conseil général en 1807, chef d’oeuvre de cette
architecture de brique si caractéristique de la région, l’oeuvre moderne,
largement montmartroise et quelque peu subversive de Lautrec. Mais ce
choix était le bon, et à plus de six siècles d’écart, les génies des
architectes de la Berbie et de l’enfant du pays inspiré par les nuits
parisiennes dialoguent merveilleusement.

Cette concentration d’autant de splendeur en un même lieu méritait un
effort exceptionnel de mise en valeur. Et je suis venue vous dire
aujourd’hui que cet effort a porté ses fruits et que toutes celles et ceux qui
ont conduit le projet de restructuration du musée et du palais peuvent être
particulièrement fiers du résultat. Plus de dix ans de travaux ont mis en
valeur les oeuvres par une muséographie moderne et élégante. Ils ont
aussi doté le musée de ces équipements aujourd’hui indispensables que
sont des réserves conformes aux normes de conservation, des espaces
dédiés à l’accueil du public scolaire, un centre de documentation de
référence ou encore des adaptations permettant l’accès des personnes
handicapées. Ils ont, enfin, permis la découverte, au sein même du palais,
d’éléments d’architecture et de décors jusqu’alors dissimulés par les
aménagements successifs, au premier rang desquels figurent ces
pavements de terre cuite du XIIIe siècle, ensemble exceptionnel que les
visiteurs peuvent désormais apprécier. Ainsi réinventé, le musée Toulouse-
Lautrec pourra connaître le rayonnement qu’il mérite : en atteste d’ores et
déjà son attractivité pour accueillir des oeuvres de premier plan, comme
l’illustrent l’exposition actuelle sur les maîtres de l’estampe japonaise,
venue du musée de Kawasaki, ou le prêt de tableaux du musée d’Orsay.
Vous le savez tous, la ville d’Albi bénéficie d’un patrimoine particulièrement
riche qui va au-delà de ce musée et du palais qui l’abrite. Je me rendrai
tout à l’heure à la cathédrale Sainte-Cécile, joyau de cette cité épiscopale
que l’Unesco a justement distinguée en 2010 en l’inscrivant au patrimoine
de l’humanité. Puis, je traverserai le Tarn pour me rendre aux archives
départementales afin de découvrir un document venu récemment enrichir
les fonds de ce service et dont vous comprendrez qu’il me tient
particulièrement à coeur, puisqu’il s’agit d’un manuscrit de la main de Jean
Jaurès constituant la motion de la fédération socialiste du Tarn en vue du
congrès de Toulouse d’octobre 1908. Je me réjouis que ce document
majeur pour l’histoire du mouvement ouvrier ait pu rejoindre les collections
publiques et sais que l’attention personnelle de Thierry Carcenac,
président du conseil général du Tarn, d’Hervé Lemoine, directeur chargé
des archives de France, et de Sylvie Desachy, directrice des archives
départementales ont permis cette acquisition. Je leur en suis très
reconnaissante et relève avec beaucoup de plaisir que l’attention portée
par le conseil général du Tarn aux archives va au-delà de cette seule
acquisition, puisque l’abbaye de Sorèze, généreusement mise à la
disposition du service interministériel des archives de France, accueillera,
en novembre prochain, le congrès national des archives, réunissant pour la
deuxième année consécutive ce réseau des services d’archives publiques
auquel je suis profondément attachée.

Archives, musées, patrimoine bâti : Seurat, que je citais tout à l’heure,
écrivait encore que l’Harmonie pouvait naître, aussi, de l’analogie des
semblables. Et je vois en effet dans ces différentes composantes du
patrimoine l’heureuse unité de la mémoire, de la beauté et de l’émotion.

Ainsi qu’une exigence à laquelle nous devons collectivement répondre :
celle de préserver, de faire connaître et de mettre en valeur le patrimoine
sous toutes ses formes.

J’ai la conviction qu’aujourd’hui plus que jamais, la réponse à cette
exigence ne peut passer que par des partenariats entre ces trois acteurs
essentiels du patrimoine que sont, dans notre pays, l’Etat, les collectivités
territoriales et les personnes privées, qu’il s’agisse du mouvement
associatif ou des entreprises. La restructuration du musée Toulouse
Lautrec, l’inscription de la cité épiscopale au patrimoine de l’humanité,
l’acquisition du manuscrit de Jean Jaurès ont un point commun : toutes ces
réalisations ont exigé la conjugaison, à un titre ou à un autre, des efforts de
ces différents acteurs.

Parce que je suis, en tant que ministre de la culture, responsable de
l’action de l’Etat au service de la politique publique du patrimoine, je
souhaite vous indiquer les trois axes d’intervention à mes yeux également
essentiels de l’administration placée sous mon autorité.

L’Etat doit, tout d’abord, assurer la cohérence de la politique publique du
patrimoine. Cette cohérence consiste en l’application de règles identiques
aux archives, musées, monuments ou objets archéologiques quelle que
soit leur localisation sur notre territoire. Cette unité de traitement, que le
code du patrimoine qualifie de contrôle scientifique et technique, est
nécessaire non seulement aux institutions patrimoniales et à
l’harmonisation de leurs méthodes de travail, mais aussi au public luimême,
qui doit bénéficier, partout en France, de l’application de règles
identiques pour la conservation et la mise en valeur du patrimoine. Rien ne
justifierait que les exigences en matière de programme scientifique et
culturel d’un musée, de conservation des archives publiques ou encore de
restauration des monuments historiques varient d’un territoire de la
République à un autre et c’est le rôle de l’administration culturelle de l’Etat
que de garantir cette égalité de traitement, fondement de l’égalité d’accès
à la culture.

L’Etat doit, ensuite, jouer un rôle d’expertise et de conseil. Le rappel par
les services de l’Etat des normes de traitement scientifique et culturel du
patrimoine n’a de sens que s’il s’accompagne d’un appui aux différents
acteurs afin de leur permettre de respecter ces normes. Je sais, monsieur
le maire d’Albi, monsieur le président du conseil général du Tarn, monsieur
le président de la région Midi-Pyrénées que, tout au long de ces
magnifiques chantiers patrimoniaux que vous avez menés, vous avez pu
compter sur l’expertise précieuse des fonctionnaires de l’Etat du service
des musées de France, représenté ici par sa directrice Marie-Christine
Labourdette, de la direction régionale des affaires culturelles, représentée
ici par son directeur Dominique Paillarse, des services territoriaux de
l’architecture et du patrimoine ou encore des archives départementales.
Garants du respect des règles, ces fonctionnaires ont aussi pour
responsabilité de vous aider et de vous soutenir dans vos initiatives. Soyez
certains qu’ils continueront à le faire.

L’Etat doit, enfin, investir en faveur du patrimoine. Il a pris sa part dans
toutes les réalisations que nous saluons aujourd’hui et a été notamment le
premier financeur de la restructuration du musée Toulouse-Lautrec. Je
souhaite ardemment qu’il puisse continuer à contribuer, demain,
notamment grâce à ses crédits d’intervention, à la mise en valeur de ce
patrimoine exceptionnel dont notre pays à la chance de bénéficier.

Mais que serait aujourd’hui, que serait demain, la portée concrète de cette
action de l’Etat sans synergie avec les collectivités territoriales et les
personnes privées ? Où que je me rende depuis ma prise de fonctions, je
constate sur le terrain le caractère indispensable de ces partenariats. C’est
le cas en matière d’archéologie préventive, et j’ai pu apprécier, à Saint-
Rémy-de-Provence, lors des journées nationales de l’archéologie,
l’équilibre trouvé entre la ville, l’institut national de recherches
archéologiques préventives, établissement public de l’Etat, et les
fondations d’entreprises pour la valorisation de l’archéologie. C’est le cas
en matière de musées, et j’ai pu constater, en me rendant récemment sur
le chantier du Louvre-Lens, l’efficacité de l’engagement commun du
Louvre, grand opérateur de l’Etat, et de l’ensemble des collectivités
territoriales en faveur de ce magnifique projet. C’est le cas, encore, en
matière de patrimoine, et j’ai pu admirer la force de l’action commune des
élus locaux, des associations de mineurs, des entreprises et de l’Etat pour
cette accession du bassin minier uni au patrimoine de l’humanité dont vous
savez combien elle me tient à coeur. Ce sera le cas, enfin, en matière
d’histoire de l’art, et le soutien conjugué de l’Etat, des collectivités
territoriales et des entreprises mécènes permettra la tenue, du 31 mai au 2
juin 2013, au château de Fontainebleau, de la troisième édition du festival
de l’histoire de l’art sur le beau thème de l’éphémère, le pays invité
d’honneur étant le Royaume-Uni.

Etat, collectivités territoriales, associations, entreprises : tous ces acteurs
sont donc indispensables à la préservation et à la valorisation de notre
patrimoine. Et c’est pourquoi je tiens à affirmer une nouvelle fois mon
attachement au régime fiscal du mécénat, qui permet aujourd’hui aux
personnes privées de jouer tout leur rôle dans ce domaine. Depuis le
soutien aux grands investissements culturels jusqu’aux chantiers de
restauration de monuments financés par les petites et moyennes
entreprises en passant par le don individuel en faveur de l’achat d’une
oeuvre par une institution publique, le mécénat est aujourd’hui un soutien
essentiel à l’action de l’Etat et des collectivités. La remise en cause du
régime fiscal du mécénat briserait cette dynamique et priverait les
institutions publiques d’un apport indispensable. Je sais le rôle que le
mécénat du World monument fund a joué dans la restauration de la
cathédrale d’Albi et je tiens à ce que de telles opérations puissent
perdurer.

Mettre en valeur le patrimoine, c’est faire le choix de l’avenir. Et c’est un
grand plaisir de rappeler ce qui est pour moi une évidence dans cette belle
ville d’Albi qui mise depuis des années, monsieur le maire, sur le
patrimoine et sur la culture pour se développer. Avec l’achèvement, en
2014, du projet des Cordeliers, Albi bénéficiera d’une offre culturelle à la
pointe de la modernité, alliant création et patrimoine. Et nous savons que
ce pari et gagnant, non seulement parce que la culture contribue à notre
épanouissement individuel et collectif, mais aussi parce qu’elle constitue
un levier particulièrement efficace du développement d’un territoire. Il n’est
que de constater, cette année encore, les retombées très positives du
classement d’Albi au patrimoine de l’humanité sur la fréquentation de la
ville pour s’en convaincre. Et il faut aussi mentionner la vingtaine de petites
et moyennes entreprises du Tarn et d’ailleurs qui ont pu, durant ce chantier
de dix années au musée et au palais de la Berbie, remplir leur carnet de
commandes et fournir du travail à leurs salariés.

Le rétablissement de l’équilibre des finances publiques, qui constitue une
priorité pour le Gouvernement, demandera des efforts importants, y
compris dans le domaine du patrimoine. Ces efforts concernent aussi, je
ne l’ignore pas, les collectivités territoriales et bon nombre d’entreprises.

Mais cette exigence du retour à l’équilibre ne doit pas priver notre pays de
sa capacité à investir dans les secteurs d’avenir. Je suis convaincue que le
patrimoine en fait partie et que la France doit valoriser encore cette
richesse exceptionnelle dont elle est dotée. C’est en unissant l’ensemble
des acteurs de cette valorisation que nous atteindrons cet objectif.

Beaucoup, ici, le savent. Mais, plus que jamais, faisons-le savoir.

Je vous remercie.